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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le socle d’argile. Essai sur le père et la paternité de Jean-Michel Hirt

avril 2022

Trop peu de père ici, trop de père là : tels sont les constats désolés ou les dénonciations fréquentes. Mais ici et là, sait-on encore ce qu’« est » un père, ou ce que signifie la fonction paternelle et être à sa hauteur dans des sociétés où les possibilités scientifiques et l’évolution des mentalités imposent sans réflexion des pères de toutes sortes et bouleversent le droit de la filiation ?

Ce livre subtil d’un psychanalyste freudien et lacanien est conscient du recul de la psychanalyse dans la culture. Elle en est peut-être elle-même la principale responsable. Après qu’elle a été centrale dans l’analyse de la fonction essentielle – civilisationnelle – du « père » et dans le jugement sur la culture en général (voir le Malaise dans la civilisation de Freud), elle s’est repliée sur la clinique, « sur les intérêts du moi, les soins qu’il réclame, les commerces que ceux-ci génèrent ». Jean-Michel Hirt ne veut pas défendre le rôle paternel de porteur de la « loi », mais redonner toute sa place à la psychanalyse dans le rôle de questionneuse du monde, à la « métapsychologie » freudienne donc.

Il part d’un fait d’actualité : Jean Vanier, fondateur de L’Arche, une remarquable association d’accueil des handicapés, est rattrapé après sa mort par des femmes qui l’accusent d’avoir eu avec elles, profitant d’un accompagnement spirituel, des relations sexuelles « sous emprise ». Statufié de son vivant comme un saint, Vanier est alors condamné avec fureur par nombre de catholiques qui ont ressenti cette révélation comme un scandale absolu. Que comprendre, pourtant, à ce « père » faisant le bien, mais qui avait donc aussi le versant obscur d’un « prédateur » sexuel (même s’il n’y avait pas eu viol) ?

Comme pour nombre de « freudiens » majeurs, le dernier livre de Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939), avec sa fiction du meurtre de Moïse, père autoritaire et irascible, meurtre qui permet aux fils de devenir pères à leur tour et d’inventer la paternité, est décisif aux yeux de J.-M. Hirt, et nullement démenti par la littérature, le cinéma, la peinture du xxe siècle, dans des œuvres qui attestent des égarements de la fonction paternelle dans la violence et le non-sens. La fiction freudienne de « l’homme Moïse » a-t-elle bloqué, comme le dit ce livre, la fonction paternelle dans une « divine indifférence aux autres qui peut aller jusqu’à la brutalité » ? Le « père aimant » est-il impensable après Freud ? Ce n’est pas rendre justice à l’ensemble de ses analyses, dont celle du renoncement pulsionnel, ni aux femmes, avant tout à Lou Andreas-Salomé, qui ont infléchi son interprétation du « père sévère » qu’incarne la figure de Moïse.

En conclusion, après ce « voyage au centre du père », J.-M. Hirt estime qu’« avec la disjonction du père, statufié comme homme hétérosexuel, et de la paternité », cette dernière, « liée au renoncement pulsionnel et à la jouissance de la responsabilité envers son enfant, cet autre que soi, est bien une conquête psychique en devenir ».

Ithaque, 2021
200 p. 18 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a constitué un choc immense pour l’Europe et le monde. Elle s’inscrit néanmoins dans une forme de continuité, qui a vu le régime de Poutine se faire toujours plus répressif à l’intérieur de ses frontières, et menaçant à l’extérieur, depuis au moins 2008 et l’affrontement militaire en Géorgie, l’annexion de la Crimée en 2014 marquant une nouvelle étape dans cette escalade. Constitué en urgence en réaction au déclenchement de la guerre, le dossier de ce numéro interroge ses premières conséquences. De quelles manières les sociétés ukrainienne et russe font-elles face à la guerre ? Comment résister à la vaste opération de révisionnisme historique engagée par le régime de Poutine, dont témoigne la répression de toutes les sources indépendantes d’information, mais aussi de recherche et de connaissance ? En Ukraine, sur quelles ressources la résistance peut-elle compter ? En Russie, une opposition parviendra-t-elle à se constituer, malgré la chape de plomb qui s’est abattue sur le pays ? À lire aussi dans ce numéro : la justice entre les générations, le fascisme du dedans, la politique de Lévi-Strauss, la médecine contre les robots, une autre histoire de la racialisation et la naissance de l’écoféminisme.