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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le spiritualisme français

de Jean-Louis Vieillard-Baron

octobre 2021

Combien savent encore, même dans la confrérie philosophique, ce qu’était « le spiritualisme français » du xixe siècle ? Le mot même, « spiritualisme », n’est pas de ceux qui font envie, même s’il a quelques affinités avec la « spiritualité » qui a, elle, plutôt le vent en poupe. Ce livre présente pourtant cette tradition philosophique oubliée – et pas seulement oubliée : méprisée au xxe siècle –, celle des spiritualistes français du xixe siècle, considérés comme des auteurs secondaires par rapport aux grands noms français jusqu’au xviiie siècle inclus, et surtout allemands après le tournant de 1800. Jean-Louis Vieillard-Baron ne veut pas réparer, ce faisant, une lacune de l’histoire de la philosophie, peu démocratique en général, en proposant simplement une succession raisonnée de monographies de philosophes secondaires. Son récit passe certes par une galerie de portraits individuels, mais l’auteur aimerait aussi faire entrer le lecteur dans « une forme de pensée rigoureuse et métaphysique », dans une « expérience de liberté de l’esprit », partagée par des penseurs nombreux et divers. Les « spiritualistes » sont d’orientations variées : ils peuvent être très catholiques ou parfaitement laïques et anticléricaux, éclectiques ou centrés sur une question ultime bien délimitée, engagés politiquement et socialement ou voués à l’exploration des méandres de la conscience ou de l’essence personnelle de l’homme.

À quoi reconnaît-on un penseur spiritualiste ? J.-L. Vieillard-Baron distingue quatre traits majeurs : la visée de la transcendance, comme recherche philosophique de l’absolu mais hors de toute Église (le christianisme, oui – ou non –, mais l’Église, jamais) ; la « compréhension métaphysique de l’esprit », qui le distingue de la matière ou de la nature ; la « liberté spirituelle », présente dans la conscience humaine (l’idéalisme serait une philosophie du sujet, le spiritualisme une philosophie de la conscience) ; la « notion d’âme », qui ouvre en réalité à un vaste monde « spirituel », aux frontières mouvantes. Sans surprise, ils sont combattus par les positivistes et les scientistes, mais plus encore peut-être par des républicains et des socialistes (comme Proudhon ou Leroux) – alors qu’ils ne sont pas tous dépourvus d’engagements politiques et sociaux. Les critères relevés ne sont pas absolus ni partagés par tous, ou par tous au même degré et tout au long de leur vie ; du reste, tous sont loin de se dire « spiritualistes ».

C’est néanmoins sous cet angle que sont traités la naissance du spiritualisme durant les premières décennies du xixe siècle (9 chapitres) et son épanouissement pendant la seconde moitié du même siècle (11 chapitres), avant son apogée à la fin de la guerre de 1914 avec Henri Bergson, qui sort cependant du lot spiritualiste en ouvrant sur une pensée nouvelle. Cette impressionnante narration de l’aventure spiritualiste au xixe siècle déroule une kyrielle de noms, d’idées et de doctrines. Malgré le souci démocratique de l’auteur de rendre justice à tous, y compris aux minores parmi tous ces minores au regard des grands de la philosophie, il y a des noms qui se détachent : Maine de Biran, Ravaisson, Lachelier, Boutroux et quelques autres. J.-L. Vieillard-Baron a aussi tendance à ranger parmi les spiritualistes des hommes qu’on n’y mettrait pas spontanément, comme Michelet et Taine (considérés comme des « historiens de l’esprit »), ou un penseur « républicain social » comme Alfred Fouillée. Peut-être vaudrait-il alors mieux parler « des » spiritualismes français au xixe siècle car, tout en conservant l’orientation métaphysique, ils se rattachent à des moments politiques et culturels différents (la Restauration, le romantisme, la révolution de 1848, le règne de Napoléon III…), cultivent des conceptions divergentes de l’esprit sous des influences philosophiques diverses (Descartes, Kant, Hegel…).

Mais le pari du livre est réussi. On peut même dire que c’est un livre qui fait un travail de mémoire nécessaire sur des penseurs qui n’étaient pas tous, loin de là, sans intérêt. Il faut reconnaître malgré tout, au regard de ce qui s’agite aujourd’hui en philosophie, qu’on ne voit pas bien comment ils pourraient reprendre pied dans la pensée contemporaine – à moins que les tenants des sciences dites cognitives trouvent dans leurs analyses de quoi alimenter des questions refoulées par leur discipline.

Éditions du Cerf, 2021
584 p. 29 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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La publication du rapport Duclert a réouvert le débat sur les responsabilités du gouvernement, de la diplomatie et de l’armée françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda. À partir d’une lecture de ce rapport, le présent dossier propose de réfléchir à ce que nous avons appris, dans les vingt-cinq ans qui nous séparent des faits, sur l’implication de la France au Rwanda. Quelles leçons peut-on tirer des événements, mais aussi de la difficulté, dans les années qui ont suivi, à s’accorder sur les faits et à faire reconnaitre la vérité historique ? Quels constats cette histoire invite-t-elle sur le partage des responsabilités entre autorités politiques et militaires, sur les difficultés inhérentes aux opérations extérieures, notamment en Afrique, et enfin sur le bilan de ces interventions, au moment où la France choisit de réduire sa présence au Sahel ? Au-delà du seul cas français, l’échec de la communauté internationale à prévenir le génocide rwandais invite en effet à repenser le cadre des interventions armées sur les théâtres de conflits et de guerres. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Afghanistan, djihadisme et démocratie, gouverner le trottoir, à qui profite le crime ?, le retour à Rome d’Hédi Kaddour et le carnaval Belmondo.