Les frontières d’un discours. Les papes et l’accueil de l’étranger de Jacques-Benoît Rauscher
À l’écart de l’actualité polémique, médiatique et politique, le père Jacques-Benoît Rauscher, jeune dominicain, propose une réflexion de fond sur la position de François en la replaçant dans le long cours de la doctrine sociale de l’Église.
Ce petit livre pose une question intéressante – et importante dans le contexte actuel. La défense de l’étranger n’est pas nouvelle, avec des accents différents selon les époques, dans la doctrine sociale de l’Église catholique, mais avec le pape François, confronté directement, depuis le début de son pontificat, aux naufrages, dans une Méditerranée transformée en cimetière de celles et ceux, de tous âges, qui tentent de rejoindre l’Europe, elle a pris une tournure dramatique et une urgence inédite. Rappelons néanmoins qu’au-delà de l’Europe, les déplacements de population dans le monde – et les tragédies qui en résultent – sont tout aussi considérables, que les flux migratoires qui ont lieu dans le sens Sud-Sud l’emportent même sur ceux qui vont dans le sens Sud-Nord, et que partout les murs et les barbelés infranchissables font florès. L’accueil apparemment inconditionnel des immigrés que prône François suscite incompréhensions, irritations, critiques, rejets ouvertement déclarés, y compris de la part de catholiques.
À l’écart de l’actualité polémique, médiatique et politique, le père Jacques-Benoît Rauscher, jeune dominicain, propose une réflexion de fond sur la position de François en la replaçant dans le long cours de la doctrine sociale de l’Église (et donc aussi en la comparant avec celle de ses prédécesseurs récents). Rappelant l’histoire des migrations durant deux siècles – on passe du migrant-travailleur (au xixe siècle) au réfugié politique (xxe siècle) et aux migrations plurielles (xxie siècle) –, il fait le constat que l’Église en est venue à une position moins politique que « prophétique ». Quant à ses fondements bibliques, la doctrine sociale se fonde avant tout sur le Nouveau Testament, qui parle de l’étranger universel et de son accueil en tant que membre de la famille humaine, et comme d’un « frère » identifié au Christ lui-même. Les papes se réfèrent assez peu à l’Ancien Testament, beaucoup plus « politique » dans sa définition de l’étranger.
Selon l’auteur, l’Église a de la sorte accentué dans les temps récents son discours sur la rencontre de l’étranger comme « expérience (spirituelle) de l’autre », ce qui n’est évidemment pas faux mais risque toujours de tomber dans un idéalisme éloigné des situations concrètes et des pratiques réelles. Éloigné aussi d’intuitions présentes chez Thomas d’Aquin, dont J.-B. Rauscher s’inspire avec intelligence, sans les lourdeurs pédantes de certains thomistes actuels, pour proposer des correctifs que la doctrine sociale de l’Église aurait intérêt à intégrer dans son enseignement sur l’étranger migrant. Pour l’accueil de cet étranger, Thomas part en effet plutôt de l’idée de propriété, qui permet de penser les situations particulières et de poser des limites politiques tout en fixant aux États « des exigences d’accueil élevées », des lois, une culture et une amitié sociale au service du lien social et du bien commun, c’est-à-dire aussi et surtout du Bien tout court. Un angle de réflexion à la fois inhabituel et bienvenu, qui enrichirait la doctrine sociale si elle le prenait en compte.
On regrette seulement que l’auteur n’ait pas abordé de front quelques angles plus aigus, si l’on ose dire, comme la forte opposition à François venue des souverainistes et des républicains défenseurs de la nation contre l’Europe, ou de ceux qui craignent moins la submersion par l’afflux migratoire que l’islam des migrants. Ces conflits sont présents dans le livre, mais en filigrane, et les lecteurs, faute de les connaître, risquent de ne pas voir clairement ce qui est visé. Sans doute y aurait-il aussi plus à dire sur la tradition biblique (comme le fait de marquer la distinction entre les étrangers « déjà là » et ceux qui sont « hors du pays »). Mais cela n’enlève rien aux intuitions et aux suggestions inédites de ce livre, sur un problème crucial de notre temps.