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Notes de lecture

Dans le même numéro

Trouble dans le consentement

décembre 2022

Selon Irène Théry, le mouvement #MeToo a permis de dévoiler la violence encore présente derrière les pratiques et les discours hérités de la révolution sexuelle des années 1960-1970, et de poser la question du consentement dans la relation sexuelle. Dans son ouvrage Moi aussi l’autrice retrace la longue généalogie historique de ces questions, et observe l’émergence d’une « nouvelle civilité sexuelle » fondée sur la conversation.

Les évolutions rapides et les tensions apparues récemment dans l’imaginaire et les pratiques sexuelles suscitent toutes sortes de confusions, de crispations, de perplexités, des polémiques et aussi des angoisses (surtout masculines ?). L’un des grands mérites de l’ouvrage d’Irène Théry, Moi aussi, est d’expliciter les situations, de nommer les choses et de penser le moment que nous vivons, et donc d’éclairer un paysage aux multiples facettes. Si c’était son ambition, elle est réussie. Le trouble actuel dans la sexualité (au sens large) n’est certes pas entièrement nouveau. Il date pour l’essentiel d’un premier changement, autour de Mai 68 et du début des années 1970. On a alors parlé de « révolution sexuelle », mais on oublie surtout le tournant capital qu’elle a signifié : celui de l’égalité des femmes. Elles cessent alors, grâce à la pilule contraceptive, d’être assujetties aux lois de la biologie et peuvent revendiquer les droits et les libertés réservés jusque-là aux hommes. Une révolution très inégalement réalisée dans le monde, toujours contestée sinon remise en cause aujourd’hui (qu’on pense à l’interruption volontaire de grossesse), et considérée par ses contempteurs comme le début de la fin de toutes les valeurs de « notre civilisation ». Dans Le Démariage. Justice et vie privée (Odile Jacob, 1993), devenu un classique, Irène Théry a mis en lumière le mouvement profond qui affecte en réalité cette période, en l’occurrence la crise de la référence symbolique constituée par l’institution matrimoniale : l’alliance conjugale allait irrévocablement se privatiser (alors même que la législation sur le divorce tendait à maintenir la fiction juridique d’une union maintenue).

Moi aussi est avant tout l’écho d’une rupture historique plus récente, peut-être plus décisive encore : celle due à la naissance du mouvement #MeToo, qui a mis en lumière un point resté aveugle chez les acteurs des ruptures sexuelles euphoriques, théoriques et pratiques, qui eurent lieu dans les années 1960 et 1970 : la violence persistante dans le cadre de l’égalité affichée, donc la question et le sens du consentement dans la relation sexuelle, bien sûr avant tout du consentement féminin, mais finalement dans toute relation de séduction inégale. La crise a éclaté il y a quelques années avec l’« affaire Weinstein », ce producteur de cinéma américain accusé de harcèlement, d’agressions et de viols sur des actrices de renom. Depuis, des événements médiatiques (dont une mémorable soirée des Césars), la parution de livres-témoignages importants, les dénonciations récurrentes, pour harcèlement ou pire, d’hommes politiques, de célébrités des arts et des lettres, de responsables d’institutions de toutes sortes, ont fait vaciller le socle des certitudes reçues, des pratiques acceptables, des obligations et des sanctions en matière de consentement – ou plutôt de non-consentement. Les polémiques sans concessions entre féministes radicales (elles-mêmes issues de divers courants parfois en conflit) concernant le sexisme masculin et d’autres, plus accommodantes (par exemple quant à l’attitude des femmes aux prises avec des comportements masculins « inappropriés »), n’ont fait qu’accroître le « trouble dans le genre », la question du juste comportement, celle de la confiance encore possible ou de la méfiance inévitable entre sexes.

On se situe là dans le contexte et les conséquences actuelles de #MeToo. L’ouvrage d’Irène Théry n’est pas le rappel de cette actualité, mais celui de sa généalogie historique sur la longue durée, et sa reprise critique sociologique, à la fois compréhensive et explicative. Cinq chapitres, qui sont comme des « livres » dans le livre, tissent, si l’on peut dire, les aventures et les avatars du consentement à partir du « consentement des époux », devenu au xiiie siècle la « matière » du sacrement de mariage chrétien, mais entrant vite en conflit avec le politique, qui n’entend pas laisser à l’Église le monopole de la vie matrimoniale et de sa gestion. Les trois premiers chapitres retracent cette histoire bien plus mouvementée – et passionnante – qu’on ne le pense généralement : on n’est pas passé sans heurt de l’ordre chrétien du mariage, sanctionné par le sacrement à l’église, à l’invention du mariage civil (« bourgeois »), fondé sur l’amour, à partir du xviiie siècle jusqu’à la première moitié du xxe siècle incluse, avant la « révolution de velours » du Code civil à partir des années 1970. Pour le consentement, certaines étapes sont particulièrement importantes : ainsi du crime que constitue le « rapt de séduction », énoncé comme tel vers la fin du xvie siècle et consistant à enlever une personne non consentante à des fins d’ordre sexuel ; ainsi de l’instauration de la famille nucléaire comme « l’atome naturel de la vie sociale et politique », alors que sont naturalisés presque au même moment les stéréotypes modernes de genre, qui ne seront dénoncés que dans les temps récents ; ainsi de l’égalité de sexe qui s’impose à partir des années 1970, mais sans interroger les inégalités non dites, les hiérarchies implicites imposées en matière de consentement.

La prise de conscience actuelle est-elle l’aube d’une « nouvelle civilité sexuelle » ordinaire, comme l’annonce le titre du quatrième chapitre ? Une nouvelle civilité du consentement, dont l’enjeu serait « l’émergence de nouvelles mœurs sexuées et sexuelles » ? Irène Théry veut le croire, et elle développe cette idée dans le chapitre sans doute le plus neuf du livre, intitulé « #MeToo ou ce que “consentir” veut dire ». Sans nier les divisions, les dérives et les débordements d’un féminisme radical (marqué par des formes de « wokisme » et tenté par un « sexuellement correct » placé sous surveillance quasi policière), elle considère que le mouvement #MeToo, au sens le plus large, a non seulement levé le voile sur la persistance, après la révolution sexuelle des années 1970, « d’un véritable continent caché de violences sexuelles non déclarées et/ou non punies par la justice », mais a aussi représenté « un accomplissement majeur de l’égalité des sexes et des droits de l’enfant » (droits dont il est question au cinquième chapitre). De ces analyses serrées et fines qui éclairent la question souvent embrouillée, opaque pour beaucoup, des violences sexuelles, de leurs causes et de leurs effets, on retiendra en particulier ce que dit l’autrice du « consentement-conversation », opposé au « consentement-contrat » et inspiré par la philosophe féministe Manon Garcia : des réflexions qui sortent des ornières trop évidentes où s’enfonce le « politiquement correct » en matière sexuelle.

Moi aussi : le titre ne renvoie pas seulement au mouvement #MeToo, mais à l’agression sexuelle subie par Irène Théry à l’âge de 8 ans, lors d’un retour de l’école. Cet « aveu » n’est pas vain ici, loin de là. En revanche, le livre devait-il aussi retracer, à la première personne, le parcours intellectuel de l’autrice, ses évolutions intérieures par rapport aux sujets risqués qu’elle a traités, les avanies qu’elle a subies de la part d’autres chercheurs peu scrupuleux dans l’éthique de la recherche ? Malgré l’intérêt de ces pages, je reconnais ma perplexité. Il subsiste une sorte d’extériorité par rapport au livre. Je me demande si un petit ouvrage ou un article séparé autobiographique n’aurait pas été préférable, laissant cet essai être ce qu’il est : le livre de référence sur le consentement, qui n’a pas besoin d’autres justifications.


Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle
Irène Théry

Seuil, 2022
400 p. 22 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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