Ils ont choisi la France. James Baldwin, Nina Simone, Miles Davis, Melvin Van Peebles et Joséphine Baker de Yasmina Jaafar


À travers le parcours de cinq génies, Yasmina Jaafar retrace l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation tout en analysant la France du début du siècle dernier. Tous sont venus dans le pays des Lumières pour toucher du doigt une liberté qui leur était interdite aux États-Unis. Certains y sont même morts, à l’instar de James Baldwin décédé en 1987 à Saint-Paul-de-Vence ou encore de Nina Simone, disparue à Carry-le-Rouet en 2003. Tous ont saisi assez rapidement, dès leurs premières minutes sur le sol français, le fait que la ségrégation n’avait pas cours ici. Cet exil faisait d’eux des êtres humains et non des Noirs. L’ouvrage dissèque les effets du racisme aux États-Unis, mais n’oublie pas de regarder du côté français. Si l’autrice indique avec force que la liberté, l’égalité et la laïcité forment les valeurs constitutives de notre République, elle n’omet pas de rappeler nos écueils. Par exemple, l’aide étasunienne de 1944 place la France dans une attitude redevable. Ainsi, elle sait accueillir ces artistes noirs américains, mais pèche quand il s’agit d’accueillir un Frantz Fanon ou les sœurs Nardal (premières femmes noires à avoir pensé la notion de négritude). Ou encore ces décennies françaises qui ne fixent pas de politiques d’immigration claires et saines. Constamment hésitante entre la notion d’immigration subie et celle d’immigration choisie, éternellement coincée entre le concept d’assimilation et celui d’intégration, la France vacille aujourd’hui, balancée et bousculée par la montée des extrêmes qui, eux, semblent avoir choisi leur camp.

Ils ont choisi la France est avant tout un essai politique qui rappelle au lecteur notre histoire, celle des États-Unis et oblige à se rendre compte de nos différences historiques. À l’heure où l’extrême gauche construit une part de son succès sur des discours qui dénoncent, mais qui victimisent et essentialisent, et où l’extrême droite, quant à elle, mise sur le rejet, le repli identitaire et la peur de l’autre, le livre pose les jalons pour des conversations plus nuancées. Yasmina Jaafar ne milite pas. La journaliste-écrivaine franco-marocaine s’engage pour que le pays qui l’a vue naître et qu’elle aime ne verse pas dans l’aigreur, la colère ou le racisme : « Les débats médiatiques nauséabonds sur l’identité, les politiques d’immigration menées main dans la main avec l’extrême droite et la disparition de la nuance au profit d’une polarisation des arguments éduquent la population de travers. L’éternelle question du racisme ne trouvera pas ses réponses dans un tel brouhaha. Il y a urgence à comprendre qu’il est un virus qui s’adapte. Il trouve ses forces dans les discours réactionnaires. Il mute et survit. Ce n’est pas un concept hégélien qui tend à être dépassé. Ce n’est pas une étape. C’est un fait. Malgré l’abolition de l’esclavage, la fin de l’apartheid, il persiste et squatte les mentalités. Intrinsèquement lié au pouvoir, aux positions de supériorité, il est partout puisqu’il est humain. »

En somme, cet essai bien structuré regarde la France dans les yeux. Certes, le pays a reçu ces artistes d’exception au milieu des années 1950, mais qu’en est-il d’aujourd’hui ? Yasmina Jaafar précise : « Je m’inquiète des inégalités grandissantes, des plafonds de verre, des stigmatisations portées soit par quelques chaînes d’information, soit par un certain personnel politique davantage attiré par sa propre destinée. » C’est justement parce qu’elle est française, femme, journaliste et autrice qu’elle s’arroge le droit de penser son pays et ses failles, son racisme et son histoire coloniale qu’il a du mal à regarder en face. Toujours avec modération et analyse, jamais vociférant ou victimaire, Yasmina Jaafar avance une réflexion argumentée utile à tous.

Nouveau Monde, 2024
320 p. 21,90 €