Charles du Bos, un homme sans œuvre ? de Louis Pailloux

Louis Pailloux s’interroge sur la notion d’œuvre chez le critique littéraire Charles Du Bos (1882-1939), que Georges Poulet considérait comme son maître.


« La vie n’est pas une biographie », a fort justement dit Pascal Quignard. C’est celle de Charles Du Bos (1882-1939) que Louis Pailloux s’est attaché à suivre dans toutes ses circonvolutions intellectuelles et spirituelles, et à nous faire revivre au fil d’un essai dense et pénétrant.

On entre dans la vie de Du Bos comme on entre en religion – « Pas de grand art sans souci spirituel », avait tranché Maritain. Lecteur engagé – « Je lis donc j’existe » –, Du Bos fait exister le temps : « La littérature n’est rien d’autre que la vie prenant conscience d’elle-même lorsque dans l’âme d’un homme de génie elle rejoint sa plénitude d’expression. » Il y a donc, chez Du Bos, un continuum entre la vie et la littérature. La littérature rend la vie vivable, ce qui n’est déjà pas si mal. Quant à son credo critique, l’auteur des Approximations (1922-1937) s’approprie le conseil de son mentor Paul Bourget, selon lequel la sympathie est « la grande méthode ». Comprendre sympathiquement signifie, pour Du Bos, qu’il ne peut y avoir identité sans identification préalable. C’est dire qu’il refuse vigoureusement le découpage entre l’homme et l’œuvre, se focalisant sur l’homme-comme-œuvre. Aussi écrire n’est-il qu’une prolongation de l’acte de lire, le même processus créateur. Aussi la critique est-elle, selon sa belle formule transposée d’Oscar Wilde, une « création à l’intérieur de la création ». Rien de plus personnel qu’une telle démarche puisqu’il s’agit de « s’exprimer sous le couvert d’écrivains qui ont senti ou sentent comme moi ». Ce qui recouvre également toute la partie orale de l’œuvre de Du Bos, dont André Maurois a pu écrire dans sa préface à Approximations : « Charlie parlait sa pensée. Ses dictées, ses cours ont-ils constitué une œuvre ? On n’en peut douter. »

Louis Pailloux, dans ce qui fut à l’origine une thèse, s’interroge sur la notion d’œuvre chez Du Bos. Pourquoi ce choix du journal et du travail critique qui, au départ, sont presque des non-genres, en tout cas des genres déconsidérés ? « Le Journal est ma forme, écrit Du Bos ; et il l’est parce que ce n’est pas une forme du tout. » Son journal n’est en réalité qu’un « commentaire au bas de grands textes », comme toute sa critique relève à sa façon de l’intime, du travail introspectif. Selon Louis Pailloux, « il est de la définition même du Journal, tout du moins tel que le pratique Du Bos, d’épouser en un corps de papier le temps de vivre, d’écrire, de penser ». Et il poursuit : « Sans cesse proliférant, le Journal déroute par son mélange des langues, par l’érudition qu’il semble exiger, par l’ubiquité qu’il installe dans son espace propre. »

Du Bos écrirait au fond l’impossibilité d’écrire, tout comme l’utopie de vivre et la gageure de croire. « Le Journal à l’origine représente pour moi le suprême recours pour échapper au désespoir total face à l’acte d’écrire », a-t-il confié. La grandeur de la vie est d’être un échec. Un constat dont le grand-œuvre approché de Du Bos ne fait que prendre acte : l’œuvre n’est jamais achevée, toute fin étant par définition arbitraire, comme le moi ne sera jamais totalement unifié. La notion habituelle et rassurante d’œuvre, qui implique une complétude, un achèvement, est contraire au bergsonisme de Du Bos et à sa conception novatrice d’un texte ouvert, à l’image d’un organisme vivant. Georges Poulet s’en souviendra, qui le considérait comme son véritable maître, mais aussi toute une école qui va de Marcel Raymond à Jean Rousset, de Jean Starobinski à Jean-Pierre Richard. Ainsi, la culture ne peut naître et s’épanouir que « quelque part dans l’inachevé », pour reprendre la précieuse expression de Jankélévitch. Du Bos lui-même ne s’est-il pas toujours rêvé en « éternel étudiant » ?

Ajoutons que si inachèvement il y a, en l’occurrence, c’est aussi en raison de tous ces génies qui ne cessent d’interpeller le critique, attendant d’en recevoir leur dû, et auxquels celui-ci se désespère de pouvoir un jour répondre. Sans compter tous ces ouvrages qui, dans le cas de Du Bos, sont demeurés à l’état de projet : sa thèse sur Botticelli, les études sur Keats, Henry James et saint Augustin, le projet d’autobiographie sous le titre d’Introspections. S’ils ne furent pas écrits, ces livres existent néanmoins pour le lecteur. Ce qui n’empêche que Louis Pailloux est en droit de noter que son œuvre, sur le strict plan éditorial, « reste à réaliser ». Il est intéressant de savoir, par exemple, que seulement dix-huit années du journal ont été publiées (près de trois mille pages, quand même, dans l’édition Buchet Chastel !) et que les dix-huit premières années manquent toujours à l’appel. Signalons toutefois le louable projet des Éditions Honoré Champion de publier enfin ses Œuvres complètes.

Il faut lire le dernier essai de Charles Du Bos, Qu’est-ce que la littérature ?, publié de façon posthume en 1945, comme une autodéfinition. Ce qui s’y formule, c’est l’impossible possibilité de la littérature. Aujourd’hui, une telle vision paraît datée et, si on parle encore d’œuvres littéraires, la littérature comme un tout semble avoir disparu. Or Du Bos, qui n’est en aucun cas adepte de la table rase, veut encore croire au tout du Corpus, à la possibilité de le nommer : « L’homme en tant qu’œuvre (sa réalisation) s’est substituée aux autres œuvres à faire… », écrit Louis Pailloux. Bersgon parlait plus précisément de « création de soi par soi ».

Honoré Champion, 2024
768 p. 110 €