Nous n’avons rien à envier au reste du monde de Nicolas Gaudemet

Nicolas Gaudemet ne se contente pas de raconter une histoire d’amour dans un contexte oppressif. Son roman est un miroir tendu à la Corée du Nord, où la vérité des sentiments devient l’espace d’une résistance sourde mais indispensable.


Dès la première scène – une exécution publique –, ce roman installe sa tonalité : en Corée du Nord, la violence n’est pas seulement une réalité politique, elle est une dramaturgie imposée. C’est là, au cœur de ce théâtre macabre, que Mi Ran et Yoon Gi se découvrent. Leur premier croisement de regards ne dit pas un simple hasard amoureux, mais l’obligation d’assister à une mise à mort comme un spectacle édifiant, et c’est dans ces regards croisés que s’ouvre un espace interdit de liberté. Le roman de Nicolas Gaudemet prend ainsi le parti de la critique du régime non par l’analyse, mais par la fiction : il nous fait éprouver de l’intérieur ce que signifie vivre sous l’empire de la peur, du soupçon et de la surveillance.

La force du livre réside dans la précision de ses détails : les rues de Sinuiju, cette ville frontalière où l’on perçoit la Chine comme une promesse de liberté (quel paradoxe !) et de modernité ; les marchés parallèles, les trafics minuscules, les regards soupçonneux des camarades et des voisins. Sinuiju n’est pas qu’un décor, elle est un seuil : derrière le fleuve, on aperçoit les lumières chinoises, fascinantes et interdites, qui suffisent à donner corps à l’idée d’une autre vie possible. Mais au-delà de ce réalisme concret, Gaudemet souligne combien la société entière doit se soumettre aux apparences. Chaque « acte » du roman est placé sous l’égide d’un slogan officiel – « Tous unis vers un avenir radieux », « Élevons-nous par l’autocritique » – rappelant que la propagande infiltre jusqu’aux structures narratives de l’existence. Le roman épouse ainsi la syntaxe de la dictature, pour mieux la miner de l’intérieur.

Le régime n’impose pas seulement des mensonges aux autres : il exige que chacun participe activement à son propre aveuglement. L’autocritique, les aveux répétés de fautes imaginaires, l’intériorisation de la culpabilité deviennent les rouages ordinaires d’une mécanique de la terreur. C’est un monde Potemkine non seulement dans ses décors, mais dans les consciences. La vérité des êtres se dissout dans une surenchère de proclamations qui, comme des paroles mortes, saturent l’espace symbolique. Le roman prend une dimension presque beckettienne, où l’absurde est moins une esthétique qu’une condition existentielle. On songe aussi bien sûr à Orwell et à 1984 dans la façon de décrire cette société du contrôle, mais aussi à Klemperer par l’importance donnée au langage lui-même comme travestissement du réel et inversion généralisée.

C’est dans cette atmosphère que naît l’amour interdit entre Mi Ran, issue de l’élite du Parti et promise à un autre de sa caste, et Yoon Gi, fils d’une famille de rang inférieur. Leur passion révèle la violence d’un système qui cloisonne les individus dans des classes étanches, au point de rendre, dans un geste shakespearien, l’amour lui-même subversif. À la brutalité du régime, ils opposent la vérité fragile de leurs sentiments. Mais cet espace intime est menacé, jalousé, envié et la narration elle-même est marquée de duplicité, témoignant que la parole n’est jamais pure, toujours traversée par le mensonge à soi-même, par la dissimulation et le ressentiment. Gaudemet fait de cette voix narrative un instrument d’ambiguïté, donnant au récit une densité réflexive supplémentaire. L’énonciation même est contaminée par le climat de suspicion et d’autosurveillance qui caractérise la Corée du Nord.

Lorsque Mi Ran et Yoon Gi parviennent à visionner clandestinement un film interdit (Roméo + Juliette, bien sûr) leur amour se reconnaît dans ce miroir défendu. Le roman construit une fable où la passion s’élève contre l’ordre établi, où l’interdit révèle paradoxalement la vérité des cœurs. Mais l’interdiction même du film souligne la cruauté du régime : l’État confisque les histoires d’un Occident honni, interdit aux individus de rêver, érige le mensonge en ultime rempart contre toute vérité humaine. Au baiser sur l’écran, au sein d’un univers de consommation qui laisse les héros incrédules, répond un baiser dans un récit où aimer, c’est à la fois incarner une vérité et signer sa propre perte.

Cette tension entre réalisme et romantisme traverse le texte. Le roman décrit sans fard les mécanismes totalitaires : propagande omniprésente, surveillance quotidienne, châtiments arbitraires, inégalités de classes. Mais il déploie en même temps une langue presque poétique, qui fait de l’histoire d’amour un conte lumineux. À la fable mensongère du régime répond une autre fable, plus fragile mais plus juste : celle de deux adolescents qui, en s’aimant, s’essaient à dire vrai.

Et le roman ne se contente pas de peindre une dystopie littéraire : il renvoie avec précision à une réalité documentée. Le récent rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (12 septembre 2025) dresse un tableau terrifiant : exécutions pour la simple consommation de films étrangers, tortures, violences sexuelles, malnutrition dans les camps, corruption généralisée, contrôle idéologique accru depuis la pandémie. « Aucune autre population dans le monde n’est soumise à de telles restrictions », rappelle le rapport. Même la consommation de séries sud-coréennes ou de K-pop, autrefois punissable d’une amende, peut désormais conduire à la prison, voire à l’exécution. La société décrite par Gaudemet, saturée de peur, de mensonge et d’apparences, trouve ici sa confirmation. À la lumière de ces constats, on comprend que le roman ne verse pas dans l’exagération, mais trouve au contraire dans la fiction la forme juste pour dire l’indicible. Nous n’avons rien à envier au reste du monde témoigne ainsi de ce paradoxe : là où le régime impose le mensonge comme loi collective, c’est le privilège de la création romanesque que de parvenir à toucher au plus près la vérité d’une quête de liberté.

Ainsi, Nicolas Gaudemet ne se contente pas de raconter une histoire d’amour dans un contexte oppressif. Son roman est un miroir tendu à la Corée du Nord, où la vérité des sentiments devient l’espace d’une résistance sourde mais indispensable. À la fois description concrète et fable poétique, il nous rappelle que même dans les régimes les plus totalitaires, l’expérience humaine – aimer, rêver, désirer – demeure le lieu ultime où la liberté se manifeste.

L’Observatoire, 2025
160 p. 21 €