Nous perdre au Rwanda
Le dialogue du général Jean Varret avec le journaliste Laurent Larcher, Souviens-toi (Les Arènes, 2023), interroge les sources du désastre de la politique française au Rwanda, en particulier l’absence de réflexion sur les décolonisations. Un examen de conscience personnel et collectif, porté par la rigueur du travail journalistique.
« Grand-Père, est-ce que tu as tué des gens ? », demanda un jour son petit-fils au général Jean Varret, qui confie au journaliste Laurent Larcher que, pour lui, « c’est là la vraie question, celle que je n’avais pas osé poser ni à mon père ni à mon grand-père (tous deux également militaires). Le métier des armes a la mort pour hypothèse. Il vous donne le pouvoir exorbitant de pouvoir tuer légalement ». Un pouvoir qui requiert d’être soi-même prêt au sacrifice ultime et qui engage « au moins » à respecter les morts des combattants ennemis, les populations civiles et la vie de ses subordonnés pour ne pas leur infliger « une mort inutile ». Pourquoi le général Varret, nommé par le président Mitterrand à la tête de la Coopération militaire, a-t-il été l’un des rares militaires, avec le colonel Galinié, et le seul des officiers généraux français à s’opposer, dès 1991, au soutien apporté par la France au régime du président rwandais Juvénal Habyarimana qui, sous la coupe du clan extrémiste de sa femme Agathe, préparait l’extermination de la minorité tutsi ? Ce livre, dont le titre, Souviens-toi, fait écho à l’injonction Kwibuka, affichée lors des commémorations du génocide de 1994, place le dialogue de Varret et Larcher à l’aune de cette tragédie qui les a, tous les deux, profondément marqués, mais ne s’y résume pas. Le tabou rwandais, que la commission Duclert et des travaux d’historiens ont commencé à faire vaciller, est d’autant plus résistant qu’il repose sur d’autres silences, d’autres mensonges, plus anciens encore, que les deux hommes tentent aussi de percer.
S’il évoque l’expérience, dans son enfance, de l’Occupation, c’est « l’abnégation de toute une génération à Diêm Biên Phu » et l’ombre de la défaite en Indochine qui vont, pour Varret, de façon viscérale (il parle de « quelque chose d’intime »), rattacher sa génération « à cette guerre dont nous ne parlions pas ». Puis, plus profondément encore, il sera marqué par l’Algérie, où il perdra son ami le plus proche, Jean de La Chapelle (« Après la mort de La Chapelle, je n’ai plus eu personne avec qui échanger sur le sens de notre engagement. Notre dialogue est devenu un monologue »), ainsi que deux hommes sous ses ordres. Trois morts qu’il n’oubliera jamais, victimes d’une fiction à laquelle les politiques ne croyaient pourtant déjà plus, la conservation de l’Algérie française, ce qu’il ne pardonnera jamais au général de Gaulle. Il participera même, brièvement et de loin, à une tentative de putsch, mais rejettera les attentats de l’OAS. C’est cette blessure intime, originelle, jamais vraiment cicatrisée, qui, en refaisant surface au Rwanda, amènera Varret à rompre avec la stratégie de coopération de la France dans ce pays et à alerter Paris sur le plan criminel dont le chef de la gendarmerie rwandaise l’informe sans détour en février 1991 (« nous avons besoin de ces armes pour liquider tous les Tutsi »), dans un télégramme classé « secret-défense » qui restera sans réponse (et qui sera retiré des archives transmises à la commission Duclert !). Aux yeux de Varret, « ce n’est pas tant l’institution militaire qui a fauté que certains qui la dirigeaient au plus haut niveau », et c’est « parce que nous n’avons pas vraiment appris à penser par nous-mêmes que nous avons été capables de nous perdre au Rwanda ».
Vouloir penser par soi-même était déjà une gageure, à l’époque de sa formation militaire, d’ordre physique et technique mais dépourvue d’accès à l’information, réduite à la lecture de Charles Maurras, Maurice Barrès et Charles de Foucauld, et occultant les questions éthiques et l’histoire des défaites. Jean Varret en aura pourtant très tôt le désir, notamment grâce à Jean-François Lyotard, comme il aura aussi le caractère pour refuser des pratiques qu’il récuse, telles que la torture en Algérie, bien qu’il pense qu’elle a été efficace. C’est Laurent Larcher qui conteste cette prétendue efficacité et qui lui fait remarquer que la torture était condamnée par le règlement militaire et les lois de la République, alors qu’il pensait qu’elle était « légale, parce qu’elle était pratiquée au vu de tous ». L’apport du journaliste à cet examen de conscience, à la fois personnel et collectif, se révèle crucial. Avec la rigueur qu’on lui connaît et sa volonté d’éclairer toutes les zones d’ombre (ce qui lui a valu, comme d’autres confrères qui s’intéressent d’un peu trop près au rôle de la France au Rwanda, une poursuite en complicité de diffamation pour avoir publié le témoignage d’un travailleur humanitaire sur les ventes d’armes aux génocidaires), Laurent Larcher insiste pour creuser les non-dits, contredire des erreurs et les ignorances de son interlocuteur. Nombreuses et symptomatiques, elles concernent autant les exactions commises par l’armée française (les représailles de Sétif en 1945 ou l’expédition de Madagascar en 1947) que celles commises par des régimes alliés (d’Hissène Habré, d’Idriss Déby, d’Omar Bongo, etc.), ou encore de rares lanceurs d’alerte (comme le général Jacques de Bollardière pour l’Algérie).
Ainsi, loin de dresser un portrait univoque et flatteur, ce livre retrace le déconditionnement progressif d’un serviteur éminent du système de la Françafrique, construit sur le trompe-l’œil de la décolonisation, les diplomaties et réseaux parallèles, les opérations secrètes, au service de la puissance de la France sur la scène internationale et d’un marché d’armement prospère (qui sait à l’occasion contourner les embargos, comme en Irak). Un système usant de tous les stratagèmes face à ses ennemis, longtemps incarnés en Afrique par Kadhafi, gangrené par une obsession anti-américaine (le logiciel le mieux partagé, de l’extrême droite aux communistes, de De Gaulle à Mitterrand) et tout ce qui semble menacer la préservation du « pré carré » français en Afrique. On retrouve là les racines de cette logique mortifère qui a conduit au désastre rwandais. Poussée à son comble par Mitterrand, son état-major personnel et ses conseillers, elle résulte d’une histoire française bien plus longue et d’une accumulation de mensonges institutionnels qui ont fait perdre au pays le sens de ses actions et leurs véritables conséquences. La société française ne peut pas continuer de laisser ces questions à la seule charge de ses dirigeants politiques, qui trouvent leur intérêt dans cette confiscation. Il est plus que jamais nécessaire de revenir sur cette histoire. Alors que la présence militaire française en Afrique est contrainte de se réorganiser en profondeur (retrait du Mali et de Centrafrique, réduction et redéploiement des effectifs) et que la guerre en Ukraine remet au premier plan les enjeux militaires en Europe, ce dialogue, mené au nom d’une recherche partagée de la vérité, est à lire d’urgence, toutes générations confondues.
Souviens-toi. Mémoires à l’usage des générations futures
Général Jean Varret, avec Laurent Larcher