Choix sous contraintes sous la direction de Sonia Combe et Emmanuel Delille

Survivre et décider dans l’univers concentrationnaire

Ce volume collectif explore, à partir notamment de témoignages de médecins déportés, ce que signifie choisir quand le choix s’effondre dans l’univers concentrationnaire nazi, au cœur de la « zone grise » décrite par Primo Levi.


Issues d’un séminaire de recherche pluridisciplinaire au Centre Marc Bloch, organisé par les historiens Sonia Combe et Emmanuel Delille, les dix contributions qui composent ce volume traitent des processus de prise de décision en situation extrême, avec une attention particulière aux témoignages des médecins déportés sur les infirmeries (Reviere) des camps de concentration. Le « choix sous contraintes » du titre traduit le choiceless choice (« choix sans choix ») avec lequel, en 1980, le spécialiste de la littérature sur le génocide juif Lawrence Langer a proposé d’étudier les dilemmes moraux dans les camps de la mort. Comme il existe peu d’archives, les renseignements disponibles proviennent principalement des témoignages de survivants. Replacés dans leur contexte historique de rédaction, ils permettent de s’interroger sur ce qui se passait dans ce que Primo Levi a appelé la « zone grise » – là où « la survie des uns signifiait l’élimination des autres ».

L’introduction rappelle ainsi le cas popularisé par le roman de Bruno Apitz, Nu parmi les loups (1958), celui de « l’enfant de Buchenwald », à la mémoire duquel le livre est dédié : comme Stefan Jerzy Zweig doit sa survie à la mort d’un autre, il a servi de « victime expiatoire d’une Allemagne communiste qui en avait fait le symbole de l’humanisme des prisonniers politiques »1.

Frédérique Leichter-Flack, professeure de littérature au Centre d’histoire de Sciences Po à Paris, étudie l’épisode de « La fille de Mathilde » à la fin de L’Armée des ombres (1943) de Joseph Kessel (adapté au cinéma par Jean-Pierre Melville en 1969). Elle cite Hannah Arendt qui, dans Les Origines du totalitarisme (1951), réfléchit à l’effet de la terreur nazie sur la morale : « L’alternative n’est plus entre le bien et le mal, mais entre le meurtre et le meurtre. » Plusieurs contributions évoquent des choix manifestant des solidarités nationales ou partisanes. À propos de la solidarité entre déportées françaises au camp de Mauthausen, Peter Kuon, professeur émérite de philologie romane à l’université de Salzburg, écrit : « Le souci de l’autre, loin de les affaiblir, les rend encore plus fortes, parce qu’il les distrait de leur propre souffrance. » L’historien et conservateur de bibliothèques Philippe Mezzasalma rapporte que dans le camp de Ravensbrück, « les Françaises se particularisent par leur refus global du travail forcé, et le sabotage de la production militaire ». Sila Cehreli, maîtresse de conférences à la faculté des Sciences politiques de l’université de Marmara à Istanbul, montre qu’à l’alternative entre la mort immédiate et un bref sursis, un projet de révolte du Sonderkommando a ajouté une troisième option : « une action collective des détenus de l’ensemble du camp d’Auschwitz-Birkenau pour arrêter le génocide, détruire les structures de mise à mort et favoriser la fuite des détenus ».

Étudiant la littérature testimoniale des médecins déportés français, Emmanuel Delille observe leur diagnostic collectif, après la guerre, d’une « pathologie du déporté », et relève les traces de leurs stratégies d’adaptation et de survie. Ainsi, selon le témoignage de l’un de ces médecins, un dentiste qui devait extraire les métaux précieux de la bouche des cadavres « fit comme tous, il s’y habitua, finit par le faire avec désinvolture, sans y penser, ce qui était la seule attitude possible ». L’auteur analyse ces processus d’adaptation, notamment le choix sous contrainte des victimes de sélections par les médecins déportés (ce qu’ils appellent « un transport »), comme « un phénomène de normativité, c’est-à-dire la capacité à créer de nouvelles normes de vie ».

En épilogue, Guillaume Mouralis explore « le lien discret entre Nuremberg et la question raciale étatsunienne ». D’un côté, l’innovation juridique du crime contre l’humanité reste « sous contrôle, les experts étatsuniens veillant à ne pas créer une catégorie universelle à même d’être utilisée contre les accusateurs ». D’un autre côté, les mobilisations antiracistes et les combats pour les droits civiques aux États-Unis s’approprient Nuremberg pour faire valoir leurs revendications.

 

  • 1. Voir Sonia Combe, Une vie contre une autre. Échange de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald, Paris, Fayard, 2014.
Lyon, ENS Éditions, coll. « Sociétés, espaces, temps », 2025
270 p. 24 €