Avril 2025, via Wikimedia. Domaine public
Avril 2025, via Wikimedia. Domaine public

Quelle stratégie pour résister à Trump ?

Tandis que le premier mandat de Trump avait nourri une véritable culture de la contestation chez les Démocrates, ce n’est pas le cas cette fois-ci. La gauche, continuant de s’indigner que l’on puisse voter pour lui, ne parvient pas à entrer dans une logique d’opposition crédible au président réélu.


Appeler à résister, c’est comme crier au loup : on ne peut pas le faire indéfiniment sans perdre de sa crédibilité. Mais cela ne veut pas dire que le loup n’existe pas. Si le premier mandat de Donald Trump avait provoqué une véritable culture de contestation, avec des dimensions citoyenne (marche des femmes, début de la cancel culture, mouvement antiraciste), juridique (l’enquête de Robert Mueller) et politique (les deux procédures de destitution), son retour à la Maison Blanche en janvier 2025 n’a visiblement pas le même effet. Pourquoi ? Tout d’abord, Trump a remporté une majorité de suffrages en novembre 2024, ce qui lui accorde une légitimité nouvelle. Ensuite, les « résistants » savent que leurs efforts passés n’ont pas abouti : Trump est de retour, plus fort que jamais. Enfin, les Démocrates sont conscients de leur impopularité : selon un sondage récent, seuls 29 % des Américains voient les Démocrates d’un œil favorable, contre 34 % pour les Républicains1.

En 2025, si on peut encore parler de « résistance » (plutôt que d’« opposition »), il s’agit d’efforts plus hétérogènes, moins coordonnés et recueillant moins de consensus qu’il y a huit ans. Toutefois, on peut identifier plusieurs stratégies, souvent contradictoires, se résumant chacun par un mot d’ordre.

Repenser la communication

Ken Martin, le nouveau président du Democratic National Committee, l’instance dirigeante du Parti démocrate, explique : « Les politiques que nous soutenons et notre message ne sont pas mauvais. C’est un problème de communication et de marque. Les électeurs ne font pas le lien entre nos politiques et leurs vies2. » Selon cette perspective, la politique poursuivie par Joe Biden – son approche volontariste et ses mesures favorisant l’infrastructure et la relance – était bien avisée et le programme des Démocrates continue d’être en phase avec les préoccupations de la population – sur l’avortement, le mariage homosexuel et la politique de santé, notamment. Mais les Démocrates sont mal vus, pâtissent de la désinformation républicaine et le public comprend mal les bénéfices qu’ils tirent des politiques démocrates. La conclusion s’impose : vive le fond, haro sur la forme !

Tromper l’adversaire

James Carville, le mythique directeur de campagne de Bill Clinton, se plaît à rappeler comment Mohammed Ali a battu George Foreman en 1974 : se retirant dans les cordes du ring, accusant les coups en se protégeant le visage le mieux que possible, Ali pousse son adversaire à s’exténuer et à montrer ses faiblesses. C’est la stratégie du rope-a-dope ou du leurre défensif. Pour Carville, les Démocrates n’ont rien à gagner à un conflit ouvert avec Trump. Ils doivent adopter une « pause tactique », laisser les désaccords entre les Républicains se manifester, attendre l’inévitable lassitude suscitée par le chaos inhérent au trumpisme (le taux de popularité de Trump est déjà en baisse) et se présenter comme le parti de l’alternance raisonnable et compétente lors des prochaines échéances électorales. Carville pense notamment au scrutin de novembre 2025 pour le poste de gouverneur de la Virginie, un État qui risque d’être particulièrement affecté par le licenciement des employés fédéraux3. La candidate démocrate a déjà presque quarante points d’avance sur son concurrent. L’élan produit par une victoire pourrait contribuer à la reconquête de la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat de 2026 (si ce n’est plus tôt…).

Poursuivre le combat à partir de positions de repli

Si les Républicains contrôlent la Maison Blanche et les deux chambres du Congrès, les Démocrates conservent vingt-trois postes de gouverneur, ainsi que les mairies de la plupart des grandes villes. Dans un système politique fondé sur la distinction entre le pouvoir fédéral et celui des États, les Démocrates aux commandes au niveau local disposent de plus de moyens pour limiter les effets des décrets présidentiels que leurs collègues dans la législature nationale. L’idée est donc de s’appuyer sur une interprétation stricte du droit des États, qui prime souvent sur l’autorité fédérale. Ainsi, Letitia James, la ministre de la Justice de l’État de New York, a informé les hôpitaux tentés de suivre le décret présidentiel sur les personnes transgenres qu’ils risquent d’enfreindre la législation new-yorkaise concernant la non-discrimination s’ils refusent d’intervenir auprès des personnes souhaitant changer de sexe. Certains États ont également informé leurs forces de l’ordre qu’elles ne peuvent participer aux efforts fédéraux pour expulser les immigrés clandestins que dans les circonstances strictement fixées par la loi de leur État (ce qui exclut, par exemple, la détention systématique des immigrés menacés d’expulsion). L’ironie, c’est que le principe du « droit des États » devient aujourd’hui la stratégie de prédilection des Démocrates, alors qu’elle a longtemps été mobilisée par les conservateurs pour s’opposer aux régulations fédérales et surtout aux droits civiques.

S’allier ponctuellement avec Trump

En politique, le fin stratège ne se montre pas sur tous les fronts. Il choisit ses batailles. Tel semble l’analyse faite par plusieurs Démocrates, mêlant pragmatisme et intérêt personnel. Gavin Newsom, le gouverneur de la Californie, était plein de louanges pour le nouveau président lors du déplacement de ce dernier dans son État à l’occasion des incendies de Los Angeles : le gouverneur voulait s’assurer que la région bénéficierait de fonds fédéraux destinés à la reconstruction. Le sénateur de la Pennsylvanie, John Fetterman, troquant le programme progressiste sur lequel il fut élu il y a quelques années pour un populisme de gauche « anti-woke », fut reçu par Donald Trump à Mar-a-Lago, tout en soutenant les mesures du président visant l’expulsion des immigrés avec un casier judiciaire, ainsi que sa politique en faveur d’Israël. Sans doute le geste le plus représentatif de cette stratégie fut le vote en faveur du budget républicain de la part de Chuck Schumer, le leader des Démocrates au Sénat, qui n’a pourtant jamais hésité à dénoncer Trump. Mais face au chantage au shutdown de l’État fédéral, Schumer a préféré un moindre mal : le soutien au projet de loi de ses adversaires plutôt que la fermeture de l’État fédéral, qui aurait accéléré les efforts d’Elon Musk pour le démanteler. Mais le soutien prôné par Fetterman, Newsom et Schumer ne se justifie que dans la mesure où il reste exceptionnel et conditionnel. Il reste donc à voir si ces figures continuent de rester dans les bonnes grâces du président.

Mettre un coup de barre à gauche

Tant qu’il y aura une gauche, il y aura toujours des gauchistes pour expliquer une défaite aux urnes en affirmant : « Nous n’avons pas été suffisamment à gauche, il faut mettre un coup de barre à gauche. » C’est d’autant plus facile quand on est Bernie Sanders, qu’on dit la même chose depuis trente ans et qu’on a toujours un peu raison. Depuis longtemps, Sanders dénonce la montée des inégalités et l’émergence d’une classe d’ultra-riches qui ne se sentent pas contraints par les normes démocratiques. Le duo Trump-Musk en croisade contre l’État fédéral lui semble l’avatar actuel de cette « oligarchie » contre laquelle il s’acharne. En même temps, Sanders insiste sur l’abandon des classes populaires par le Parti démocrate. Tout en reconnaissant que Trump a su attirer un électorat autrefois acquis aux Démocrates, Sanders rappelle que les Républicains sont au service des oligarques. Il souhaite donc réorienter les Démocrates sur les questions économiques : la défense des services sociaux et une fiscalité plus exigeante pour les riches. Sanders a récemment commencé une tournée pour « lutter contre l’oligarchie », accompagné d’Alexandria Ocasio-Cortez, la députée new-yorkaise qui, ayant désormais 35 ans (l’âge minimum pour accéder à la présidence), pourrait le remplacer comme porte-parole de l’aile gauche du Parti démocrate lors des prochaines élections présidentielles.

En démocratie, il n’y a pas vraiment de résistance, seulement une opposition plus ou moins réussie.

Mais ces stratégies sont condamnées à rester superficielles. En démocratie – les États-Unis en sont encore une, dans la mesure où il existe une concurrence organisée pour le pouvoir –, il n’y a pas vraiment de résistance, seulement une opposition plus ou moins réussie. La question principale est donc la suivante : que représentent les Démocrates sur le plan électoral ? Donald Trump a dérobé aux Démocrates leur électorat populaire, dont certaines minorités, et il s’est montré plus à l’écoute des Américains sur le plan économique, parvenant à présenter les Démocrates comme des idéologues extrémistes. Que leur a-t-il laissé ? La politique américaine n’a sens que si on la lit comme une guerre civile froide entre deux idéologies et les forces sociales qui les soutiennent. Pour redevenir crédibles, les Démocrates doivent assumer cette logique d’opposition plutôt que de continuer à s’étonner que l’on puisse voter pour Trump.

  • 1. Voir Ariel Edwards-Levy, “CNN Poll: Democratic Party’s favorability drops to a record low” [en ligne], CNN, 16 mars 2025.
  • 2. Voir Lisa Lerer et Reid J. Epstein, “‘We have no coherent message’: Democrats struggle to oppose Trump”, The New York Times, 2 février 2025.
  • 3. Voir James Carville, “It’s time for a daring political maneuver, Democrats”, The New York Times, 25 février 2025.