Les Français d’une guerre à l’autre d'Antoine Prost


Cet ouvrage peut se lire en parallèle de Sing As We Go: Britain between the Wars (Hutchinson Heinemann, 2023), la grande étude de Simon Heffer sur l’entre-deux-guerres au Royaume-Uni. Les deux histoires partagent la vision d’une lente amélioration invisible ou peu remémorée des droits sociaux au cours d’une vingtaine d’années, laissant entendre que l’action des gouvernants post-1945 – en France avec la Sécurité sociale, outre-Manche avec le National Health Service – n’aurait pas tant été une rupture qu’un aboutissement, une continuation logique. Prost narre l’application et l’amélioration du système de retraites ouvrières et paysannes adopté en 1910, la mise en place des allocations familiales, l’amélioration des conditions d’hospitalisation et d’hygiène. Il rejoint Heffer dans le constat d’une indéniable amélioration des salaires pour les classes populaires sur le long terme, malgré un paupérisme flagrant dans certaines régions et classes d’âge – les meilleures rémunérations ne venant vraiment qu’à partir du réarmement de 1935 (1936-1937 pour la France). Il innove cependant, dans l’historiographie française, en consacrant des pages détaillées à l’effondrement de la classe rentière devant les pertes sèches des emprunts placés dans les quatre empires défunts après 1918, le non-rattrapage des loyers après la guerre et l’inflation rognant le rendement des actions.

L’étude se distingue des synthèses d’ensemble lointaines en se concentrant sur le vécu des changements économiques et sociaux par la population. Ainsi, comme dans son livre sur Les Français de la Belle Époque (Gallimard, 2019), Prost consacre un chapitre entier au sport et au corps, lequel comporte des éclairages sur la mode ou les enjeux du professionnalisme dans le football ou le cyclisme. Ce faisant, il parvient à éviter la tendance de l’historiographie sur l’entre-deux-guerres française à ne se concentrer que sur sa fin tragique ; le lecteur peut penser en achevant l’ouvrage que la France s’améliora entre 1918 et 1940, et l’auteur prend soin de retracer les initiatives résistantes, syndicales et politiques pour dépasser la défaite militaire de juin et l’auto-disparition du 10 juillet 1940. Les programmes et l’œuvre du Conseil national de la Résistance, du gaullisme, du tripartisme gouvernant à partir de 1945 s’analysent mieux en considérant les premières avancées du quart de siècle précédent, ce qui renouvelle plaisamment l’histoire des politiques publiques.

Gallimard, 2024
448 p. 24,50 €