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Mémoires vives d'Edward Snowden

Trad. par Étienne Menanteau et Aurélien Blanchard

L’histoire d’Edward Snowden est déjà connue du grand public grâce au documentaire Citizenfour de Laura Poitras et au film Snowden d’Oliver Stone. Tout l’enjeu du livre est de permettre au principal acteur de donner sa version du cheminement qui l’a conduit à devenir le lanceur d’alerte le plus célèbre au monde.

Le 17 septembre 2019 fut de ces journées qui résument la vie d’un homme. Alors que les mémoires d’Edward Snowden, seulement 36 ans, sortaient en librairie aux États-Unis et faisaient grand bruit, le lanceur d’alerte apprenait que l’État américain en réclamait l’intégralité des recettes pour non-respect des clauses de confidentialité signées par Snowden lors de ses contrats précédents avec les services de renseignement. Deux jours plus tard, l’ouvrage paraissait en français, ainsi que dans une vingtaine d’autres langues, pour se propulser au sommet des ventes mondiales.

L’histoire d’Edward Snowden est déjà connue du grand public grâce au documentaire Citizenfour de Laura Poitras et au film Snowden d’Oliver Stone. Tout l’enjeu du livre est de permettre au principal acteur de donner sa version du cheminement qui l’a conduit à devenir le lanceur d’alerte le plus célèbre au monde. L’auteur s’y attache en mêlant éléments biographiques, analyses, réquisitoires et défense de ses choix. Une entreprise qui ne va pas de soi pour celui qui a longtemps été contraint de cacher son identité : «En fin de compte, il m’a été plus facile de prendre la décision de dénoncer les forfaits dont le gouvernement s’est rendu coupable que celle de raconter ici ma vie.»

Le lecteur accompagne un individu aux rapports complexes avec l’autorité dans sa jeunesse, dans une famille de patriotes, et déjà porté sur le hacking. Son engagement au sein de l’armée après le 11 Septembre et son soutien total aux campagnes antiterroristes américaines, «plus grand regret de [sa] vie», n’apparaissent que plus naturels. Le récit suit Edward Snowden dans les diverses fonctions qu’il occupe à la CIA et à la NSA, de l’État de Virginie au Japon, en passant par une mission d’infiltration à Genève. Enfin, dans le « Tunnel », nom du centre de la NSA dissimulé sous une plantation d’ananas sur l’île d’Hawaï, on apprend que Snowden bénéficie d’une position clef pour assurer la bonne circulation des données et recueille les documents confidentiels qui seront ensuite dévoilés. Comme dans un roman d’espionnage, le lecteur suit le lanceur d’alerte lorsqu’il exfiltre les données du centre et prend la fuite à Hong Kong puis en Russie.

Ces mémoires sont également une descente dans les arcanes des sphères parcourues par l’ingénieur. Le livre est ainsi l’histoire d’une découverte, celle du «miracle» d’Internet, véritable obsession de Snowden depuis l’enfance, au détriment d’une école qu’il qualifie de «système illégitime». Il dresse un portrait nostalgique de l’Internet des années 1990, «anarchie la plus agréable», où règnent un «esprit pionnier» et une authenticité garantie par la possibilité réelle de cacher son identité. Le lanceur d’alerte y forge les principes libertaires qui l’accompagneront jusqu’au moment de ses révélations.

Le désenchantement arrive en effet rapidement : l’espace de liberté qu’il chérissait devient un espace de contrainte et d’espionnage après le choc des attentats de 2001. Mémoires vives doit être lu comme une descente progressive dans la face sombre du réseau jusqu’au « Tunnel », lieu souterrain et caché où le contrôle se joue. Snowden insiste sur ce sentiment d’enfermement et de «mort imminente» que lui évoque le lieu, pour rendre sensibles les atteintes aux libertés quotidiennes.

Repentance d’un acteur de la mutation de l’appareil de renseignement américain, Mémoires vives est aussi une esquisse de réflexion sur l’éthique du renseignement. L’auteur insiste sur la privatisation des renseignements par l’emploi massif de contractuels et critique le passage du ciblage individuel à une surveillance de masse dont les «innocents» sont les «premières victimes». Snowden partage aussi ses réflexions sur la démocratie, l’autoritarisme et la vie privée en s’interrogeant sur les « printemps arabes ». Il rappelle le rôle d’Internet et la nécessité pour les gouvernements de rendre des comptes. Le parallèle avec les agences de renseignement qui, selon ses propres termes, «infantilisent les citoyens» est perceptible. Edward Snowden, autrefois précurseur d’une invention clef de notre époque, est désormais un homme qui court après le mouvement, conscient qu’il s’adresse à une génération qui a déjà accepté de céder ses données.

La tentative de réhabilitation fait l’objet d’une attention particulière. Edward Snowden distingue le lanceur d’alerte de la « fuite » (leaking), insistant sur la logique d’intérêt public qui préside dans le premier cas. C’est ainsi qu’il justifie son refus de transmettre les documents à Wikileaks et son choix de confier à des journalistes la responsabilité des éléments à divulguer : «Je pense, au même titre que ces journalistes, que le gouvernement a dans certains cas le droit de ne rien dire. La démocratie la plus transparente au monde doit pouvoir refuser de divulguer l’identité de ses agents secrets ou de préciser les déplacements de ses troupes sur le champ de bataille.» Snowden répond ici aux accusations auxquelles il fait face aux États-Unis et s’adresse à ses concitoyens. Dans un pays où le patriotisme et la sécurité sont des composantes essentielles, seuls l’American Civil Liberties Union et quelques intellectuels le soutiennent. L’ouvrage ne devrait pas changer son image contrastée, mais l’auteur tenait probablement à raconter à ceux qui le soupçonnent d’être un agent double la manière dont il a refusé les avances du FSB lors de son arrivée sur le territoire russe.

On pourrait d’ailleurs regretter les éléments trop épars sur sa nouvelle vie en Russie et sa discrétion sur le pouvoir exercé par Vladimir Poutine. Le propos de Snowden se perd souvent dans des digressions personnelles sans jamais atteindre la densité de Citizenfour. Reste l’intérêt d’une « exposition totale de l’intégralité de l’appareil de surveillance de masse », qui était « la seule réponse appropriée à l’envergure du crime ».

Seuil, 2019
384 p. 19 €

Étienne Dignat

Étienne Dignat est doctorant en théorie politique au CERI - Sciences Po. Enseignant à Sciences Po et à l’Université Paris 2 Panthéon - Assas, ses recherches portent sur l'éthique de la guerre. Il rédige actuellement une thèse intitulée "Otages, doit-on négocier avec les "terroristes"?".

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