Un mois avec un populiste d'Anna Bonalume
Durant un mois, Anna Bonalume, journaliste et docteure en philosophie de l’École normale supérieure, a suivi Matteo Salvini en marge de sa campagne en vue des élections régionales de 2020. Elle en tire un ouvrage analytique et critique, dont la nécessité s’impose à l’heure où les populismes et l’extrême droite sévissent en Europe. En étudiant les rhétoriques et le symbolisme de Salvini, elle étudie la métamorphose d’un parti régionaliste et indépendantiste fondé sur la haine du Sud (Lega Nord) en un parti national (Lega).
Proche de la conceptualisation du populisme par Pierre Rosanvallon1, elle cherche à expliquer les processus et structures historiques, sociologiques et culturels qui ont permis l’ascension de Salvini. Ce dernier est en effet avant tout le symptôme d’un phénomène plus global qui touche les démocraties libérales ou « régimes constitutionnels-pluralistes » (Raymond Aron). Des comparaisons avec d’autres pays, notamment la France, permettent de comprendre à la fois les similitudes rhétoriques et les quelques différences qui montrent la nécessité d’adapter le discours aux situations nationales – Le Pen se porte garante d’une laïcité instrumentalisée à des fins idéologiques et ciblant une certaine population, là où Salvini embrasse des crucifix sur scène, par exemple.
Selon Bonalume, la propagation du populisme tient à deux facteurs fondamentaux. Le premier est une importante crise de la gauche (principalement du Partido Democrático en Italie) : en menant une politique libérale et en ne s’intéressant qu’à des questions sociétales, la gauche a perdu le vote de classes populaires, reportées massivement vers les mouvements populistes et l’extrême droite. Le second est la création de mythes permise par l’utilisation des médias, notamment de la télévision et des réseaux sociaux. La plupart des dirigeants ou personnalités populistes ont ainsi exercé des fonctions médiatiques, et bien souvent le métier de journaliste (Matteo Salvini, Boris Johnson ou encore Éric Zemmour). La maîtrise des codes médiatiques se mêle à une certaine proximité avec le peuple. Les premières prises de paroles de Matteo Salvini, passionnées et souvent vulgaires, et son apparence commune lui conférèrent l’image d’un homme proche du peuple, capable de s’emporter, loin de la retenue des élites. Il publiait alors sur son compte Instagram des photos de famille, de repas, de plage, exhibant un corps charnu auquel l’italien ordinaire pouvait s’identifier. Désormais, il ne parle plus qu’une dizaine de minutes sur scène, avant de prendre une heure ou deux afin de se prendre en photo avec les participants : « Le selfie est un moyen de se rapprocher du chef pour le rencontrer. […] Le corps de Matteo Salvini incarne le corps du pouvoir. » En un sens, il est reçu par beaucoup d’Italiens comme le messie.
Pour Salvini, le look est un mythe au sens de Barthes. Jusqu’au printemps 2014, il ne portait pas de cravate lors de ses apparitions publiques, arborait une boucle d’oreille et multipliait les références à son appartenance régionale dans le choix de ses accessoires (mouchoir vert de la couleur de la Ligue du Nord, bracelets du Milan AC…). À mesure que sa popularité grimpe et dans un souci de crédibilité, son apparence est devenue plus classique et consensuelle : costume bleu marine, chemise blanche, cravate, lunettes. Dans ses meetings en vue des élections régionales de 2020, il porte un sweat-shirt en lien avec la ville dans laquelle il se rend.
Dans Un mois avec un populiste, Anna Bonalume analyse avec une grande finesse le personnage qui a su transformer la Ligue et montre que l’Italie constitue un laboratoire politique pour le reste de l’Europe. Sommes-nous condamnés à subir le même sort que nos voisins ?
- 1. Voir Pierre Rosanvallon, Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique, Paris, Seuil, 2020 (et la recension d’Adélie Chevée dans Esprit, septembre 2021).