L’anti-populisme ou la nouvelle haine de la démocratie d'Antoine Chollet


Le politiste suisse Antoine Chollet propose une étude des discours sur le populisme plus qu’il ne s’intéresse à son essence. Il analyse en particulier les travaux de plusieurs auteurs issus des sciences sociales dans les États-Unis des années 1950, qui développent une critique des passions populaires jugées réactionnaires, mais aussi des idéaux égalitaires, ceux notamment du populisme paysan qui a touché le centre-ouest du pays à la fin du xixe siècle, qu’ils rapprochent étrangement de la vindicte maccarthyste. Or ils réagissent précisément aux progrès démocratiques de la première moitié du xxe siècle, si bien que leurs travaux forment une bonne matrice de nos présupposés actuels. On y trouve notamment une opposition entre des extrêmes (de gauche comme de droite) déraisonnables voire dangereux, d’un côté, et un centre modéré face à la complexité, de l’autre, opposition qui n’est pas sans rappeler un trait du discours public contemporain. Les anti-populistes américains jouent également un rôle dans la fondation de la science politique qui, même si elle s’en éloigne ensuite, garde un rapport ambivalent à la démocratie, parfois définie par-devers la participation populaire, dans les années 1960.

Concernant la période contemporaine, Antoine Chollet part du constat suivant : le populisme ne reçoit jamais de définition claire et désigne souvent les mouvements qui menacent les partis politiques traditionnels. Ces derniers sont pourtant rarement affublés du terme honni quand ils usent des mêmes méthodes, banales dans la vie politique depuis Athènes, du culte du chef au mensonge stratégique en passant par la dénonciation d’oligarques et les appels passionnés à la souveraineté populaire. À cet égard, Antoine Chollet note une propension intéressante des anti-populistes à prendre au mot les discours d’extrême droite, à promettre de renverser les oligarchies et à soutenir ce qu’ils nomment « peuple » – et donc à les crédibiliser.

Ainsi, le populisme se trouve souvent, dans sa dénonciation publique et savante, sous la forme d’une méfiance démocratique qui ne peut s’assumer comme telle, fondée sur l’incompétence supposée des citoyens érigés en foule – et ce depuis Platon, Madison ou Schumpeter. Antoine Chollet met ainsi bien en lumière « l’étrange conception de la démocratie » qui voit dans le peuple une masse abandonnée aux passions et aux leaders autoritaires, et réduit la démocratie aux élections (comme Pierre Rosanvallon) ou à la garantie des droits (comme Catherine Colliot-Thélène). La difficulté de ces arguments est qu’ils tombent lorsque les élections ou les juges livrent des résultats autoritaires ou contre-majoritaires. L’élection d’un parti qui revendique une forme de populisme ou la décision d’une cour suprême ouvertement conservatrice ne peuvent être évitées, lorsque l’on prêche que le peuple n’est pas compétent pour gouverner sans médiation.

Antoine Chollet oppose de manière intéressante le désir d’ordre, chez les anti-populistes comme chez les populistes anti-démocratiques, à une démocratie effervescente, inachevée et sauvage (l’analyse doit beaucoup à Claude Lefort). Ainsi, le populisme serait démocratique lorsqu’il se cristallise temporairement dans les mouvements sociaux et contestataires. Au contraire, le populisme dit de gauche, élaboré par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, serait antidémocratique, puisqu’il impose un chef à l’idéal égalitaire, privilégiant l’ordre dans le temps long. Mais ce n’est alors pas le peuple qui est défini, seulement des idées (élitisme, égalitarisme) qui sont opposées dans l’espace du discours savant. Pourquoi alors continuer à défendre le terme ? Populistes comme anti-populistes se cachent derrière le « peuple » comme s’il s’agissait d’une réalité, alors qu’il est constitué par des discours normatifs qui prêtent des intentions d’organisation du pouvoir à la population prise uniformément. Sans doute parce que le peuple est un signifiant vide, laissé aux préjugés et à l’instrumentalisation politique.

Textuel, 2023
160 p. 17,90 €