Fédéralisme et décolonisation de Jean-Francis Billon et Pierre Chevalier


Le Mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe (MSEUE) apparaît dans l’ouvrage collectif centré autour de la figure de Jean Rous (1908-1985, qu’on ne confondra pas avec Jean Rouch, 1917-2004, son contemporain et presque homonyme qui œuvra lui aussi pour l’Afrique mais en tant que cinéaste documentariste), tout en la débordant puisque deux articles, ou plutôt deux et demi, sont consacrés à Senghor. Il est vrai qu’il existe un lien évident entre ces deux hommes puisque Rous fut le conseiller de Senghor à la présidence de la toute jeune République du Sénégal entre 1960 et 1968.

Jean Rous fut d’abord un militant d’extrême gauche, membre du Parti ouvrier internationaliste (POI trotskiste) avant-guerre, résistant pendant la guerre puis membre du comité directeur du Parti socialiste SFIO jusqu’en 1948, dont il se sépara en raison de ses vues divergentes sur la question coloniale. Cette année-là est celle où s’est tenu à Paris le premier Congrès des peuples contre l’impérialisme, largement dû à l’initiative du MSEUE, avec Jean Rous comme secrétaire du comité de préparation du congrès. Dans son allocution, il mit en exergue « les principes d’indépendance et de libre gestion des peuples tout en tenant compte de l’interdépendance du monde ». 

Si le congrès des peuples était largement dominé par les socialistes, les communistes conduits par la Russie n’étaient pas restés inactifs. Des représentants des peuples opprimés avaient été conviés par le Comité exécutif de l’Internationale à un Congrès des peuples de l’Orient à Bakou, dès 1920 (les Africains, qui devaient constituer un important contingent à Paris, n’étant pas présents). On ne peut s’empêcher de noter que le nom « Bakou » associé à la lutte anti-impérialiste a repris une actualité singulière de nos jours, alors que des militants indépendantistes issus des outre-mer français sont reçus à Bakou et pas seulement pour faire du tourisme ! Rous, pour sa part, sera lucide à propos de l’URSS qui « fédère des républiques autonomes mais tenues en laisse politiquement et économiquement ».

L’ouvrage de Presse fédéraliste est complété par deux articles de Jean Rous et un autre d’un certain Francis Gérard (en fait Gerhardt Franz Kumleben, socialiste allemand antinazi exilé en France au début des années 1930). Dans ce dernier article, daté de 1947 – qui est l’occasion de donner un coup de patte au fédéralisme d’inspiration proudhonienne –, Francis Gérard ne conçoit la fédération européenne qu’englobant les pays de l’Est et refuse, de ce fait, toute alliance de circonstance avec les mouvements promouvant une union de la seule Europe occidentale, laquelle serait « uniquement dans l’intérêt du capitalisme américain ».

Dans un article paru l’année suivante dans la même revue La Pensée socialiste (sous-titrée Cahiers du travailleur), Jean Rous défend une position voisine – pas de compromission avec les forces réactionnaires – à ceci près qu’il défend, lui, une fédération de l’Europe occidentale : « Le Parti socialiste doit prendre la tête d’une campagne pour l’Unité européenne, mais il ne saurait le faire dans une union quelconque avec des groupements capitalistes. »

Le second article, publié initialement en anglais dans la revue américaine Common Cause, intitulé « L’impérialisme colonial et ses sophismes », s’attache à démonter tous les arguments mis en avant pour défendre les colonies. Venant d’un fédéraliste convaincu, il n’est pas étonnant que Rous considère d’abord le risque d’une montée des nationalismes après l’indépendance, alors que la logique voudrait, par exemple, que des pays comme ceux du Maghreb constituent une « Union nord-africaine ». Selon Rous, « le danger de chauvinisme et de nationalisme [n’est que] le sous-produit de l’oppression coloniale ». Même conclusion concernant le racisme interethnique et ses ravages : « Dans la mesure où il y a une opposition de races à Madagascar, la main qui anime cette opposition est la main colonialiste. » Sa position est à peu près la même à l’égard des risques pour la démocratie que présente l’entrisme de l’URSS stalinienne dans les colonies : « Qui donne au stalinisme son tremplin, si ce n’est le colonialisme en faisant la politique du pire et la pire des politiques ? » Il envisage ensuite le risque que les peuples libérés « tombent sous la coupe des féodalités autochtones [ ce qui] irait dans le sens de la régression sociale au lieu du progrès ». Selon lui, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs : les pays colonisés « doivent d’abord recouvrer leur indépendance nationale avant de s’attaquer avec fruit au problème social ».

Il écrivait cela en 1950, quand les illusions étaient encore permises. Une décennie plus tard, alors que l’Afrique prenait son indépendance, un Frantz Fanon se montrera plus lucide en dénonçant, dans Les Damnés de la terre (1961), les ravages de la « bourgeoisie nationale », le « parti organique transformé en un syndicat d’intérêts individuels », la « dictature tribale », les « leaders » qui « endorment le peuple » et musellent l’opposition « par la force des matraques et des prisons ». Quant aux tentatives de fédération, on sait ce qu’il en est advenu. 

Jean Rous et le Congrès des peuples contre l’impérialisme (1948-1955), avec Jean-Pierre Gouzy et Jean-Luc Prével, Presse fédéraliste, 2024
260 p. 20 €