Tomber de Carlos Manuel Álvarez
Trad. par Éric Reyes Roher
Touche après touche, Álvarez brosse […] un tableau impressionniste qui séduit également par le ton désenchanté et le style sec, sans fioritures.
Le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde récompense des ouvrages issus de la Caraïbe « ouverts aux imaginaires et aux identités multiples en résonance ». Le lauréat de l’édition 2022, né à Cuba en 1989, est un auteur déjà prolifique. L’ouvrage récompensé, Los Caidos, littéralement « ceux qui sont tombés », est paru initialement en espagnol en 2018.
Le roman est divisé en cinq séquences rapprochées dans le temps, qui accueillent successivement et toujours dans le même ordre les paroles du fils, de la mère, du père et enfin de la fille d’une famille cubaine d’aujourd’hui. Cinq séquences au cours desquelles on voit exister cette famille, alors que la mère, atteinte d’épilepsie, se dirige vers sa tombe (los caidos signifient aussi « les morts »). Une famille qui demeure soudée en dépit des divergences entre ses membres : le fils, coincé par le service militaire, la mère désillusionnée, le père qui demeure perdu dans l’illusion du monde parfait que la Révolution cubaine fera advenir malgré tout, la fille au sens pratique qui tire profit autant qu’elle le peut d’un monde corrompu.
L’histoire progresse en même temps que notre compréhension d’une société cubaine complètement dévoyée. Cela n’empêche pas de faire intervenir des personnages excessifs. Il en va ainsi du père, dont l’idéalisme intransigeant finira par lui coûter son emploi : à force de vouloir empêcher les larrons de danser en rond, il se heurtera à un système plus fort que lui. La mère, pour sa part, même si elle finit sa vie dans les regrets, a longtemps adhéré à la foi révolutionnaire de son mari, refusant par exemple d’abandonner son métier d’enseignante mal payée pour embrasser une profession plus lucrative dans le tourisme. Couple exemplaire, donc, qui fut même désigné, en son temps, pour recevoir la première télévision de l’immeuble… ce qui ne manqua pas de détériorer leurs relations dans le voisinage ! Touche après touche, Álvarez brosse ainsi un tableau impressionniste qui séduit également par le ton désenchanté et le style sec, sans fioritures.