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Notes de lecture

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Cora dans la spirale de Vincent Message

janv./févr. 2020

Les dramaturges classiques, dit-on, écrivaient leur tragédie à l’envers, partant du dénouement terrible pour remonter le cours des événements qui y précipitent les personnages. Le roman Cora dans la spirale, par sa construction très étudiée, propose un tragique moderne, entraînant le lecteur captivé dans l’engrenage qui enserre peu à peu l’héroïne.

La force supérieure qui la broie prend la forme d’une restructuration d’entreprise en temps de crise économique. Cora est une Parisienne de 31 ans qui vient d’avoir une petite fille avec son compagnon Pierre et reprend son poste au pôle marketing d’une importante société d’assurances nommée Borélia. Mais nous sommes en 2010 et la rentrée professionnelle de Cora se trouve affectée par un séisme économique mondial, provoqué par la crise des subprimes américains ; cette crise dans laquelle elle n’est pour rien l’entraîne dans un désastre personnel. Se substituant au chœur antique pour annoncer la fin tragique sans la dévoiler, le narrateur prend le rôle d’un enquêteur sur des faits passés.

La proximité du personnage, dont les difficultés et les inquiétudes ressemblent aux nôtres, rend Cora familière et attachante. Sur sa route s’accumulent les épreuves du monde contemporain : celle du logement pour un jeune couple avec enfant en banlieue parisienne, des modes de garde, de la double journée de travail d’une mère, celle du déplacement dans Paris, du métro quotidiennement engorgé, de l’injonction de rentabilité et d’efficacité en entreprise, de la rivalité créée en contexte de licenciement, du sexisme ordinaire, de la difficulté du travail en open space, l’inquiétude aussi que fait naître la multiplication et l’omniprésence des médias avec leur cortège d’informations qui nourrissent un sentiment d’insécurité. Une multitude de signes avant-coureurs soigneusement agencés fait sentir au lecteur le danger de mort derrière le quotidien. Vincent Message donne aux éléments de la modernité la valeur de symboles : le métro est rapproché des Enfers dantesques ou antiques, dans lesquels Cora descend, nouvelle Eurydice ou Perséphone ; la tour de la Défense dans laquelle s’installe le siège de Borélia rappelle celle de Babel, mais aussi le panoptique de Bentham évoqué par Foucault dans Surveiller et punir. Il faut ces recours culturels pour comprendre et tenter de surplomber le système implacable qui presse et oppresse, celui du monde du travail.

Vincent Message cherche le livre-monde. Il y fait entrer les sujets politiques actuels qui lui tiennent à cœur : Cora connaît une aventure homosexuelle, elle rencontre un jeune migrant malien sans abri en mal de papiers. L’auteur analyse le langage tour à tour violent et séducteur de ce monde. Il y a les mots de la publicité, que l’auteur fait jouer de façon poétique et ludique, pour en montrer les ridicules, les enjeux et les pièges. Il restitue aussi les sophismes de la communication d’entreprise, qui justifient le licenciement et les immenses disparités salariales ; il représente l’usage des mots du droit civil ou du droit pénal, qui décide de la vie des individus et se justifie de ce pouvoir incroyable : accorder ou non un droit d’asile, reconnaître ou non le tort causé par des grands groupes ou des dirigeants puissants sur les vies de salariés exsangues – Borélia tire sans doute son nom de la borrélie, bactérie en spirale qui affaiblit et affecte dangereusement le corps humain.

Très vite se dessine une ligne de partage entre deux types de caractères, dont seuls les «  forts  » – c’est-à-dire les personnes sans scrupules – s’en sortent. Ceux qui fuient ou refusent le conflit, les faibles, se trouvent inexorablement appelés par ce qui devient le seul autre monde possible, celui calme et froid de la mort : Cora ou le Malien Maouloun sont aspirés dans un mouvement de catabase, tant il n’y a plus de place pour eux à la surface, parmi les vivants trop nombreux qui grouillent sur le parvis de la Défense ou dans la gare Saint-Lazare. Cependant, Cora dans la spirale n’est pas exactement un livre-procès, mais le tableau de notre société et le portrait représentatif d’une génération mise en difficulté par le lent naufrage du capitalisme, contre les ravages de quoi seuls les plus riches sont en réalité prémunis par les systèmes d’assurances – mais pour combien de temps encore ?

À travers une héroïne photographe, le roman illustre le renoncement personnel face à la logique du travail et du crédit : renoncement à la création pour se satisfaire de consommation impersonnelle, à la liberté pour une sécurité économique et matérielle relative. Il porte aussi de façon frontale le problème de la responsabilité morale de donner la vie à des enfants aujourd’hui, alors que l’instabilité économique rend difficile de les élever au mieux et qu’ils auront à vivre dans un monde en déliquescence programmée, voué à la dégradation écologique et aux conflits. Pour sombres qu’ils soient, ces rappels clairvoyants alternent avec d’autres fulgurances qui rappellent le bonheur délicat mais insistant de vivre. Écrits dans une prose sensible et travaillée, ces passages disent l’urgence de ­l’hédonisme et du lien social contre les contraintes : les gestes de solidarité, le partage, l’amour, la contemplation esthétique, la musique ainsi que les plaisirs de la sexualité, du printemps, de la mer ou des instants de liberté dérobés – la nécessité par laquelle la vie humaine reprend ses droits malgré la spirale économique qui l’avale.

Seuil, 2019
464 p. 21 €

Caroline Charlet

Caroline Charlet est professeure agrégée de lettres modernes. Elle enseigne le français, la littérature, le théâtre et les Humanités en collège et en lycée. Elle a réalisé le dossier de plusieurs éditions scolaires dans la collection "étonnants classiques": Bérénice de Racine et "Des Coches", "Des Cannibales" de Montaigne, ainsi que la traduction et l'édition d'extraits choisis des Métamorphoses d…

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