Jean Cavaillès résistant sous la dir. d’Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma
Que reste-t-il de Jean Cavaillès dans la mémoire collective ? On connaît le bel hommage de son ami et résistant Georges Canguilhem, qui évoque la figure du héros et le sentiment de honte du survivant1. Pour les non-spécialistes de la Résistance, c’est à peu près tout. L’édition en format poche d’un ouvrage collectif paru chez Flammarion en 2002 permet de (re)découvrir l’itinéraire de ce philosophe en résistance. Le livre se compose de chapitres sur les années d’apprentissage (Nicole Racine), la résistance (Alya Aglan), la chute (Benoît Verny), la mort (Laurent Thiery), les relations entre mathématiques, philosophie et histoire (Hourya Benis-Sinaceur) et la question de sa mémoire (Jean-Pierre Azéma). Il est agrémenté d’une chronologie détaillée de sa dernière année de vie et d’une riche bibliographie.
Né en 1903, Jean Cavaillès réalise le parcours classique d’excellence : entrée cacique à Ulm en 1923 (un an avant Canguilhem, Sartre, Aron ou Nizan), agrégation de philosophie en 1927, traditionnel séjour en Allemagne (1930-1931) et doctorat en 1938. Mobilisé en 1940, il est fait prisonnier en Belgique, mais s’évade rapidement. En poste à Clermont-Ferrand (où l’université de Strasbourg s’est repliée), il participe à la fondation du mouvement Libération-Sud. Nommé à la Sorbonne en 1941, il déménage à Paris et rejoint Libération-Nord. En 1942, il créé, avec Christian Pineau, le réseau Cohors, qui se concentre initialement sur la collecte de renseignements militaires. Devenu responsable de Libération-Nord, il est isolé et s’en dégage rapidement pour se concentrer avec Cohors sur des opérations de sabotage. Arrêté par la police de Vichy en août 1942, il s’évade à nouveau en décembre de la même année. En 1943, le contre-espionnage allemand retourne un agent de liaison et infiltre le réseau Cohors. Il faut lire ici les rigoureux et passionnants chapitres (« La chute » et « La mort ») de Benoît Verny et Laurent Thiery. Arrêté le 28 août 1943 et interrogé à de multiples reprises, Jean Cavaillès ne dit mot et le réseau survivra. Si ces compagnons de détention sont pour la plupart déportés (pour des actions de renseignement), Cavaillès est convaincu de sabotage et condamné par un tribunal militaire allemand. Il est fusillé le 5 avril 1944.
Nicole Racine pose une question essentielle : « Comment le philosophe s’est-il transformé en homme d’action ? » Fils d’officier, patriote et philosophe, Cavaillès réconcilie ou plutôt unit la pensée et l’action. Cette entrée en résistance correspond à un engagement moral et semble une suite nécessaire, voire logique, de ses travaux universitaires. Or Jean-Pierre Azéma le souligne : cette « logique » peut être réductrice. Entrer en résistance n’est jamais logique (ou alors reconstruite a posteriori). Si cela peut sembler plus évident pour certains que pour d’autres (en fonction de leur parcours), cela ne doit pas cacher les actes et choix déterminants qui font basculer une vie. Ni héros, ni martyr, Jean Cavaillès veut gagner sa liberté avant d’en jouir, en conformité avec son engagement philosophique, avec sa foi protestante et sa conception de la liberté et de la responsabilité individuelle. L’action doit primer. Il privilégie dans ce sens le sabotage au renseignement. Plus homme de réseau que de mouvement, l’après-libération, face à l’urgence, lui est secondaire.
Autre grand enjeu de cette réflexion collective, Jean-Pierre Azéma s’interroge sur les raisons d’un relatif oubli de Cavaillès, hors le cercle restreint de la communauté normalienne, dans la mémoire nationale de la Résistance. Proposant plusieurs pistes de réponse, il questionne cette mémoire et sa fabrication. La mémoire (collective ou non), sélectionne, écrit, réécrit, interprète et trie. L’histoire est ici une tentative de fixer par écrit les traces d’un passé qui pourraient disparaître. Ce chapitre clôt un livre qui permet d’éclairer très justement les cheminements d’un parcours singulier et exceptionnel.
- 1. Voir Georges Canguilhem, Vie et mort de Jean Cavaillès [1976], Paris, Allia, 2018.