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Notes de lecture

Dans le même numéro

Jacqueline, Jacqueline de Jean-Claude Grumberg

janv./févr. 2022

Ce qu’il y a d’inadmissible dans la mort des autres, c’est qu’on s’y habitue. Elle est comme une tache indélébile qu’on finit par ne plus voir. Comment s’habituer à l’absence de l’autre ? C’est de cela qu’il est question dans le dernier livre de Jean-Claude Grumberg, Jacqueline, Jacqueline. La littérature, ici, ne vient pas se substituer à ce qui disparaît ; elle lui donne plutôt un autre relief – une seconde vie. À quoi ça tient une vie d’ailleurs ? À pas grand-chose, sinon à la solidité des liens qu’on tisse, des histoires qu’on raconte et des loyautés qu’on honore. Le texte, pensé comme une longue adresse à son épouse défunte, remue de vieux souvenirs. Certains évoquent une vie encombrée par la maladie, d’autres, plus nombreux, sont des éclats de joie qui rendent la poursuite du bonheur un peu moins naïve. Ces souvenirs fonctionnent un peu comme des idées. Ils servent de points de départ à une déambulation dans l’histoire – ce « pays éloigné » selon Racine –, du génocide des Juifs aux bombardements atomiques, en passant par l’espoir révolutionnaire. C’est une époque qui en a gros sur le cœur. Pourtant, au cœur de la catastrophe, une rencontre amoureuse et, avec elle, le désir de recommencer ce qui peut l’être.

Les hommages les plus profonds – les plus sincères ? – ne sont peut-être pas les plus sobres. Il y a ici une mise en danger qui est le lieu même de l’écriture. Le lecteur aura sans doute à l’esprit Joan Didion et son Année de la pensée magique (Grasset, 2007), dont les thèmes sont similaires (la maladie, la mort, le deuil) mais qui fonctionne comme son contraire. Là où Joan Didion préfère le regard froid et lucide du clinicien, Jean-Claude Grumberg choisit l’émotion qui serre le cœur. La mort n’est plus un accident, inscrit dans l’ordre des choses, mais un scandale. Et ce scandale, il faut l’apprivoiser. C’est aussi cela Jacqueline, Jacqueline : une tentative maladroite, mais pleine d’intelligence et de délicatesse, de raconter ce que la vie a de plus scandaleux, à savoir une fin. C’est précisément parce que la tentative n’est jamais aboutie qu’elle permet à la douleur de s’écouler et de nous traverser. Il n’y a ici aucun mode d’emploi du deuil, seulement le doute de celui qui avance dans la nuit et qui cherche, par à-coups, à y voir plus clair. L’absence de structure identifiée, de chronologie précise, d’idées arrêtées sur les choses de l’écriture comme sur celles de la vie donne au texte une élégance un peu surannée et néanmoins aimable. Le lecteur, familier de l’œuvre de l’auteur de La plus précieuse des marchandises (Seuil, 2019), sera ravi de retrouver la même malice, intacte malgré une souffrance neuve, ce même regard de jeune homme généreux.

Le livre est donc est peuplé de fantômes qu’on a aimés. Peut-être que vivre « avec » l’absence, le manque, la douleur signifie être attentif à ce qui fait retour. Ces spectres prennent ici la forme d’une mouche, là celle d’un banc laissé vide. Il faut tendre l’oreille, écouter ce qu’ils nous murmurent, accueillir les vérités secrètes qu’ils nous passent d’un monde l’autre. Rien ne sert de comprendre ou de croire à l’au-delà, à ce qui nous hante, à une vie après. La littérature implique une ouverture à ce qui vient, aux mystères et aux hésitations, même si nous n’en sortons jamais indemnes.

« Le poétique, c’est faire collecte », selon Heiner Müller. Il y a quelque chose de cet ordre dans l’écriture de Jean-Claude Grumberg : il fait collecte des fragments épars d’une vie passée à deux pendant soixante ans (la pharmacie de la rue de Seine, les baignades au Moulleau, les promenades à Cabourg, la musique de variétés française et yiddish). Ces anecdotes se mêlent à des interrogations plus vastes : par exemple, le prix à payer pour avoir échappé à la déportation est-il la maladie ? Dans un des passages les plus bouleversants du livre, l’écrivain interroge la culpabilité – sans fin ? –, le traumatisme, l’angoisse, les revers de fortune, les corps qui flétrissent – ce que nous avons de plus intime et de plus vulnérable. Avec les talents de conteur qu’on lui sait, Jean-Claude Grumberg nous rend l’existence de Jacqueline étrangement familière.

Seuil, 2021
352 p. 22 €

Sabri Megueddem

Sabri Megueddem est étudiant en master à Sciences Po Paris. Il se destine à l'écriture ainsi qu'aux relations internationales. Il écrit sur les formes littéraires, musicales ou filmiques du contemporain. Ses textes sont notamment publiés dans Libération ou La Règle du Jeu.

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L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.