Lampedusa. Une histoire méditerranéenne de Dionigi Albera
Nourrissant les imaginaires et les superstitions, ce lieu saint a transformé encore un peu plus l’île en « lieu de trêve », alors qu’autour les jeux d’empires s’agitent.
Lampedusa n’est pas seulement un gros titre, un épouvantail ou une mauvaise conscience. C’est d’abord une île, caillou posé au milieu d’une Méditerranée qui à cet endroit se demande encore quelle est véritablement sa limite, aux confins de la Sicile, aux portes de l’Afrique du Nord. Ce lieu, Dionigi Albera l’a arpenté, avec ses chaussures et ses lunettes d’anthropologue, mais également avec une autre casquette, si complémentaire, d’historien, qui donne à ce livre une profondeur du temps et une épaisseur de champ. Car c’est une « histoire méditerranéenne » que Dionigi Albera écrit là, à la manière d’un Fernand Braudel, dans un style adroit et vif, avec ses mouvements, ses trames et ses personnages truculents.
Par couches, Lampedusa s’étire et semble presque échapper à son triste sort, sans renier les paradoxes qui font qu’elle se situe à cet endroit précis de la carte : divisions et rencontres, partages et confrontations. Lieu frontière entre deux mondes, l’Afrique du Nord musulmane et l’Italie chrétienne, l’île déserte a su également incarner dès le xiiie siècle la générosité et l’accueil, un bon port où se ravitailler. Dionigi Albera y révèle l’histoire d’une grotte, sanctuaire partagé entre chrétiens et musulmans, où cohabitent une Vierge et le tombeau d’un saint musulman. Nourrissant les imaginaires et les superstitions, ce lieu saint a transformé encore un peu plus l’île en « lieu de trêve », alors qu’autour les jeux d’empires s’agitent.
Chaque époque projette là-bas ses rêves et ses questionnements, si bien qu’au siècle des Lumières, Voltaire et surtout Diderot la célèbrent pour sa tolérance. Plus tard, ce sera la construction de l’État italien qui viendra mettre à mal sa vertu d’île ouverte, voyant les grands projets se dessiner, l’extractivisme la ratisser, puis le tourisme la dénaturer. Et les migrations dans tout ça ? Permanentes, rappelle le livre. Mieux, cette grande fresque déplace la perspective, autant qu’elle rappelle que le mouvement n’est pas une donnée également partagée. Le livre s’ouvre ainsi sur la triste réalité de l’accès à l’île de nos jours : par les airs pour le vacancier, par la mer pour le migrant. Cet important livre sur la frontière ose pourtant l’espoir, pour rappeler que « l’héritage historique de Lampedusa appartient à tous » et qu’il « indique une voie pour humaniser à nouveau cette frontière, pour restituer une horizontalité à la mer, pour en faire une zone de brassage et non une barrière infranchissable ».