Mdeilmm. Parole de taupe de Hélène Cixous


À quoi tient une existence ? Peut-être à la manière dont elle continue quand vient la fin. C’est en tout cas ce que dit Hélène Cixous dans son dernier livre. À la suite de Rêvoir (Gallimard, 2021), où l’écrivaine explorait déjà ce que le rêve comporte de liberté, Mdeilmm reprend une analyse spectrale du monde et de nos vies. Que reste-t-il, une fois gratté le vernis matérialiste ? Qu’y a-t-il dans les plis de nos existences que nous refusons de voir ? Comment s’employer à le rendre visible ? Par les spectres, répond Cixous. Ce récit est une tentative de les écouter. Entre dialogue théâtral, poésie et réflexions intimes, il vient recoudre une histoire, individuelle et collective. Il faut bien cela pour accueillir la multitude de voix, de pensées, d’imaginaires qui l’habitent, entamer une conversation avec les absents et explorer ce que peut la littérature face à la perte.

Le texte s’affirme donc d’emblée pris dans le faisceau des fantômes. Que sont-ils au juste ? Peut-être le fantôme est-il ce qui passe et se passe entre les vivants, les morts et les choses – ce qui circule sans qu’on y prenne vraiment garde. Hélène Cixous les apprivoise, en fait des compagnons utiles par les temps qui courent, comme des refuges où reposer la pensée. Ils sont aussi ce qui nous relie aux autres : une passerelle entre soi et le reste du monde. Ils font écran. Ils nous rendent disponibles à ce qu’on ne voit pas ou feint de ne pas voir. Le deuxième chapitre, consacré à l’assassinat d’Yitzhak Rabin, peut se lire comme un condensé de cette réflexion sur les fantômes. Construit comme un dialogue fictif, on y lit l’intuition de la narratrice face à la catastrophe à venir. Ce qui se noue ici est moins une divination qu’un pressentiment : une « émotion anticipatrice », murmurée par un fantôme. Certaines vérités se transmettent à un autre niveau que le langage. Elles se disent là où tout se tait. À partir de cet événement, on devine comment la mémoire collective s’imbrique avec l’intime ; comment les fantômes, malgré la peur qu’on en a, sont une façon de se rappeler à soi et aux autres. Toute la difficulté tient à l’accueil qu’on leur fait : comme une personne « qui sait et ne croit pas ce qu’elle sait ». La mémoire apparaît comme un endroit à la fois poisseux et salvateur. Nous avons tous des spectres auprès de nous : « chacun son scorpion », écrit Hélène Cixous. Reste à les débusquer pour en recueillir les mots avant qu’ils ne se perdent dans le vacarme du monde, comme le « souffle de Rabin s’est perdu dans la nuit mitraillée de coups de torches et de hurlements ».

Il se dessine, en chemin, un livre peuplé par mille voix, où les morts côtoient les vivants dans une radicale égalité. Leur dialogue permanent dit la volonté de transmettre quelque chose. La transmission, si elle est possible, a lieu dans les plis de l’indicible. Cette parole n’aurait pour seule fonction que de repousser les frontières de ce qui ne peut être dit – et pour seul propriétaire celui qui accepte de la faire circuler. Dans Le Moindre Geste, film sorti sur les écrans en 1971, Fernand Deligny, aux prises avec des enfants autistes, se demandait déjà : « Pourquoi faudrait-il que la parole appartienne à quelqu’un ? » Ce livre, comme un écho lointain, repose sur le même postulat. Il trace le sentier d’une parole vraie, honnête, qui appartient à tous et en permanence circule : une « parole de taupe ». Si le livre danse autour de ce mot, Mdeilmm, imprononçable, c’est qu’il le donne comme une apparition, quelque chose qui fait irruption sans chercher à se dire. À partir de là découle une réflexion sur le mystère du langage, sur ce qui nous échappe en son sein. L’idée qu’on puisse en fixer les frontières est un mirage. Se laisser déborder par les mots, en revanche, est une issue possible. C’est en tout cas celui que la poésie, si elle mène quelque part, nous indique ici. Malgré sa gravité, le livre explore la part de joie qui existe dans le dialogue avec les morts. On sourit quand on lit que la mère de la narratrice serait en désaccord avec Kafka quant à l’écriture comme moyen de rester vivant. La mort, loin d’être seulement un motif d’angoisse, devient alors une entreprise de réassurance. Elle se tient du côté de la vie – de toutes les vies : celles que la narratrice a déjà vécues, celles qu’elle vit, celles qui viendront.

Gallimard, coll. « Blanche », 2022
170 p. 17 €