Il y a quand même dans la rue des gens qui passent de Robert Bober

L’auteur explore le bouillonnement de la vie culturelle du Paris d’après-guerre. Il en fait le terreau sur lequel reprendre langue avec le monde.


Qu’est-ce que le deuil, sinon une forme d’amour qui persévère ? Que signifie aimer quand la nuit semble tout recouvrir ? Ces questions sont au cœur du dernier livre de Robert Bober. Après Par instants, la vie n’est pas sûre (P.O.L, 2020), il poursuit un geste littéraire marqué par la mémoire, l’exil, l’errance et l’appartenance. Bâti comme une lettre à son ami disparu, Pierre Dumayet, le récit questionne ce que peut la mémoire face au temps qui passe et au manque.

L’auteur n’écrit pas seulement un monde : il lui redonne vie et forme. Il restitue avec acuité l’exil de sa famille. Ses parents, Juifs polonais passés par Berlin, où l’auteur est né, s’établissent à Paris. Ils y ouvrent une quincaillerie rue de la Butte-aux-Cailles. On y parle yiddish. On y invente une existence où, face à la haine et au soupçon, communauté veut dire entraide. Robert Bober nous restitue ces fragments d’histoire, ces « réminiscences » aurait écrit Vladimir Jankélévitch, comme une façon de dire que la vie insiste toujours, et finit par l’emporter. Chez lui, l’identité est moins une destination qu’un voyage. On s’y embarque comme on part à l’aventure, une aventure intérieure, sans savoir où elle conduira. La mémoire aussi n’est jamais certaine. Elle se dérobe quand on croit la saisir. Ce qui alors permet de s’y fier n’est pas l’exactitude du souvenir, souvent insaisissable, flottant, mais la certitude qu’on est traversé, et requis, par quelque chose, quelque part ; une émotion qu’on met parfois une vie entière à déplier.

L’auteur explore le bouillonnement de la vie culturelle du Paris d’après-guerre. Il en fait le terreau sur lequel reprendre langue avec le monde. En se promenant dans le siècle, Robert Bober nous présente artistes et penseurs aimés, Saul Steinberg, Georges Perec, Diane Arbus, Martin Buber, entre autres. Le ton plein d’émerveillement et de gratitude, il leur rend un hommage appuyé, jamais cérémonial. Ils ont forgé son regard et sont devenus, au fil des années, des compagnons de voyage. Il n’écrit donc pas seulement sur eux ; il écrit avec eux, comme s’il cherchait à continuer une conversation intime, une amitié secrète, et à nous inviter à y participer. Il fait confiance aux mots des autres pour dire ce qui le traverse. Et cette confiance donne à son récit une vitalité qui fait de l’érudition une fable allègre et généreuse. Il n’y a en effet rien de plus étranger à Robert Bober que l’esprit de sérieux. Cela n’empêche pas le récit d’être rempli d’une certaine gravité, d’une intelligence inquiète, aux aguets, qui sait trop bien la fragilité du témoignage, sa friabilité. Ce témoignage, il faut sans cesse le retisser, le récrire et partout le faire circuler ; dire ce qu’ils ont été, les déportés, ceux qui ne sont pas rentrés, leur ménager un endroit où exister. La forme épistolaire a donc son importance. Elle permet de retenir quelque chose d’un monde qui disparaît. Elle est ce qui maintient le lien avec les absents, les relie à notre monde. L’art de la correspondance, avec tout ce qu’il porte ici de sincérité et de tendresse, ouvre le temps, y dépose serments pour l’avenir et nouvelles du monde d’hier, et ne le referme qu’à bas bruit. Ce texte est une promesse faite à l’ami qui n’a pas tout à fait disparu, Pierre Dumayet, qui vit entre chacune de ses phrases. Ce livre est la promesse d’apprendre à habiter le manque.

Si le récit est bâti comme une adresse, il est aussi un dialogue entre la violence du présent et celle du passé. L’auteur croise les époques dans une remarquable structure, où le récit devient résonance spectrale et théâtre d’expérimentations. Là, le lecteur est à Paris, en 1942, où les policiers français raflent des enfants juifs avant de les déporter. Plus loin, il est en Ukraine de nos jours, à Popasna dans le Donbass, où les enfants vivent, ou essaient de vivre, entre les bombardements, les coupures d’électricité, les nuits striées par les missiles, les vrombissements des drones, les rationnements. D’une époque à l’autre, le sentiment reste le même, la guerre est toujours le vol de l’enfance. Si ces pages sont salutaires, c’est qu’elles viennent rappeler, en évitant l’écueil d’un sentimentalisme abstrait, que la guerre, son cortège d’horreurs, ce qu’elle brise dans une vie, n’est pas une affaire lointaine aux contours vagues. Elle agit à un niveau profond dans la psyché de ceux qui la vivent. Elle atteint quelque chose de l’humanité en chacun, parfois de manière irrémédiable. Il se dégage de ce récit une certaine éthique, fondée sur l’idée que l’écrivain est celui qui prête attention au monde. Et cette éthique, Robert Bober en fait le lieu d’un universel en acte, d’une solidarité des ébranlés, où l’écoute, la considération de la douleur des autres et sa restitution par l’écriture sont déjà un refus du monde comme il va – « ne te demande pas pour qui sonne le glas, écrivait John Donne en 1624, il sonne pour toi ».

Face à la violence de l’histoire, aux plaies qu’elle ouvre en chacun, il reste pourtant les arts et ceux les font vivre. Pour Vladik, garçon ukrainien de 8 ans, la peinture est un moyen de croire qu’il y aura autre chose après la guerre, après les ruines – un autre paysage. Pour Robert Bober, à sa manière encore un enfant, lui aussi, la littérature est ce qui résiste à la mort, à l’infamie, à la servitude et à la honte. Elle est aussi ce qui apaise, comme un refuge où reposer la pensée avant d’affronter le présent. Une bibliothèque, écrit-il, est « un endroit devant lequel on marque des temps d’arrêt ». L’amitié est peut-être aussi un endroit devant lequel on s’arrête. Un lieu où s’éprouvent commune vulnérabilité, partage du sensible, manières de se rencontrer ; où circulent histoires et souvenirs pour se rappeler qu’on est vivant. Enfin arrêté, au milieu du gué, on prend le temps de regarder l’amitié pour ce qu’elle est, ou ce qu’elle devrait être : un endroit où se tisse une parole vraie, honnête. Une parole comme un écho lointain, à peine perceptible, qui pourtant continue de trouer le silence de la nuit.

P.O.L, 2023
288 p. 23 €