L’Europe des intellectuels. Figures et configurations, xixe-xxe siècles de Christophe Charle


Grand spécialiste des affaires européennes, l’historien Christophe Charle est sur ses terres pour nous entretenir de cette catégorie singulière que forment les intellectuels, à travers leurs origines et leur montée en puissance capricieuse, aussi souvent loués que décriés, retraçant ainsi deux siècles de luttes pour une émancipation pacifique des peuples européens. Pour ce sujet maintes fois traité, Christophe Charle adopte un biais original confrontant sur un pied d’égalité les figures célèbres qui ont formulé et animé les grands débats européens avec d’autres figures moins conventionnelles en guise de contrechamps, tels les compositeurs de musique.

Insistant sur la notion de cycle pour clarifier le bouillonnement d’idées qui traversent l’Europe du nord au sud, l’historien établit des phases d’exaltation prophétique avec ses folles illusions auxquelles répondent des phases de régression et de désenchantement, propres au questionnement des progrès humains. Ce découpage périodique, processus sisyphéen en apparence, montre un renouvellement des voix et des engagements en dépit de ces formes récurrentes de « crise de l’esprit » que signale Paul Valéry au sortir de la Première Guerre mondiale. Christophe Charle attribue un rôle central à la situation historique pour expliquer cette alternance de périodes fastes et lyriques et de tragédies collectives et guerrières, découvrant dans la modernité les causes profondes de ces rebondissements. Par leurs écrits en forme de chambres d’écho, les intellectuels jouent le rôle de propagateurs et de vulgarisateurs des grandes échéances internationales. Selon leur appétence pour le débat public ou leur retrait, ils signalent les périodes d’ascension sociale et de déclin.

Dans sa diversité, l’intellectuel est cette entité transnationale qui prétend à l’autonomie et qui, reliant les territoires et les populations, perçoit avec plus de clarté les enjeux du moment, échappant aux discordances des cadres locaux, jetant des ponts, inventant de la coopération. Christophe Charle étudie en entomologiste cet acteur social à la puissance inégalée qui résume ou contredit les opinions publiques, ceci afin de percevoir et d’affiner la nature des débats et de leurs représentations. Pour l’historien, la nature des cycles possède ses propres évolutions, elle conserve une faculté de régénérescence en assimilant des acquis et une lucidité nouvelle, des cycles dynamiques donc, composant une marche en avant incessamment contrariée que les hommes, en se levant, tentent de guider.

Prenant appui sur les conversations de Johann Wolfgang von Goethe avec son secrétaire Johann Peter Eckermann, Christophe Charle en tire des tableaux révélateurs de la littérature-monde qui désormais, à l’aube du xixe siècle, domine par son dialogue le champ contemporain et traduit les idées politiques centrales. Poursuivant dans le siècle, l’historien questionne l’état de dépendance et d’autonomie des compositeurs vis-à-vis de la tutelle sociale ayant cours dans l’espace musical européen, cherchant eux aussi un viatique et un nouveau modèle économique que leur fournit le dépassement des frontières nationales. Par leur situation de voyageurs parcourant l’Europe au fil de leur carrière et prenant part aux controverses qui secouent leur temps, Hector Berlioz et Franz Liszt sont de ceux-là. Cette circulation qu’ils engagent révèle une nouvelle donne historique et concrétise des aspirations impensables pour la génération précédente, celle des Beethoven et des Schubert. Émancipation, autonomie, lutte contre l’incertitude des carrières constituent les leitmotive d’une époque où l’on voit émerger cette catégorie avant-gardiste que Franz Liszt qualifie d’« aristocratie de la capacité ».

Afin de percer la nature des influences d’un public international sur un écrivain et intellectuel majeur, Christophe Charle opte pour Émile Zola, figure incontournable de son temps et auteur d’un impressionnant corpus épistolaire fort de onze volumes. Jouant un rôle de pivot entre deux siècles, Émile Zola aurait pu prendre une place encombrante par sa présence battue et contrebattue, pierre de réfraction pour les courants européens, mais en choisissant l’étude de sa correspondance avec des personnalités de l’étranger, l’historien échappe aux risques de redite et propose des tableaux statistiques fort utiles explicitant cette concurrence intellectuelle en Europe.

Après Johann Wolfgang von Goethe et Émile Zola, pour faire bonne mesure, Christophe Charle convoque une figure d’intellectuel moins prisée de son temps en concluant l’ouvrage sur Norbert Élias. Invoquant l’influence nocive et chimérique des idéologies, propices aux embrigadements, aux simplifications heuristiques, aux structures fermées, Norbert Elias défend la prise de distance, l’équilibre scientifique. Loin des radicalités, lui, l’exilé et le persécuté, dénonce les mécanismes qui divisent, les mythologies déformant les réalités sociales, au risque d’omissions volontaires de sa part et de reconstruction autobiographique. Tout en relativisant le refus déclaré de Norbert Elias d’un engagement partisan, Christophe Charle retrace la trajectoire de cet intellectuel hors norme en vue de l’établir comme un marqueur fondateur de l’esprit critique nouveau du xxe siècle.

S’appuyant de préférence sur des sources personnelles, hésitant entre une approche monographique et un travail obligé de condensation, Christophe Charle met en exergue le difficile exercice de l’histoire contemporaine à la fois saturée de données et partielle dans sa restitution, à la fois savante et nécessairement biaisée. Pour remédier à cette aporie, l’historien tente de multiplier les comparaisons, privilégie les changements d’échelle et de catégorie pour surprendre ce qui est dissimulé au fond de notre mémoire collective. L’intellectuel serait-il cet être singulier, indépendant, possédant le sentiment profond d’un passage entre deux âges, entre un ancien révolu et un nouveau encore à définir, pour faire de son non-conformisme une armure et une voie à suivre, rappelant comme l’exprimait Victor Hugo que l’utopie est la réalité de demain ?

CNRS Éditions, 2024
416 p. 26 €