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Notes de lecture

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La banque-providence. Démocratiser les banques centrales et la monnaie d'Éric Monnet

juil./août 2022

Depuis une quinzaine d’années, les banques centrales des principaux pays développés ont gagné une importance croissante dans le fonctionnement du système économique et financier. Alors que leur rôle fondamental consiste à garantir la stabilité du système monétaire (en luttant contre les phénomènes de forte inflation et en cherchant à éviter les crises financières), les banques centrales ont développé des outils qui leur permettent de soutenir, sans limite apparente (en cas de crise ou sur de plus longues périodes), le financement des États, les marchés d’actifs (en particulier les marchés financiers) et plus globalement l’ensemble de l’économie.

Économiste et spécialiste de l’histoire des politiques monétaires, Éric Monnet met en lumière la nécessité d’intégrer davantage l’action des banques centrales dans le débat démocratique, compte tenu du pouvoir dont elles disposent et du rôle qu’elles auront à jouer dans la transition écologique, la gestion de la dette des États et le développement des monnaies numériques.

En principe indépendantes du pouvoir exécutif et législatif dans le cadre de l’exercice de leur mandat, les banques centrales assument « aujourd’hui un rôle essentiel dans le maintien, la légitimité et le financement de l’État-providence1 ». Plusieurs banques centrales, dont la Banque centrale européenne (BCE), disposent ainsi d’un mandat étendu à des objectifs « de plein emploi, de bien-être social, voire de protection environnementale  », sans que les impératifs de stabilité des prix et du système financier ne soient remis en cause. Par ailleurs, comme lors de la pandémie de Covid-19, les interventions des banques centrales permettent aux États d’offrir aux individus et aux entreprises une protection en période de crise, tout en empêchant un effondrement du système financier. Ce faisant, « la banque centrale assure une fonction de gestion des risques et de réduction de l’incertitude dans les sociétés capitalistes ».

Tout en défendant l’intérêt et la nécessité d’un tel positionnement, l’auteur souligne que cette approche soulève certaines interrogations et se heurte à deux principales limites. La première limite est d’ordre macroéconomique (voire social) et concerne les moyens utilisés. Depuis 2008, les banques centrales ont mis en œuvre des programmes d’achats d’actifs (principalement de la dette d’État), qui se sont traduits par une forte augmentation de leur bilan et de la masse monétaire2. Or une augmentation excessive de la monnaie en circulation est susceptible d’entraîner une forte progression à la fois de l’inflation et de l’instabilité financière. En effet, les quantités considérables de titres achetés par les banques centrales peuvent conduire à une hausse du prix des actifs financiers et immobiliers de nature à augmenter les risques de crise financière tout en creusant les inégalités de patrimoine.

La seconde limite est d’ordre politique et démocratique. La question porte sur la légitimité et l’efficacité économique des choix de financement de la banque centrale et du soutien de la dépense des États (lorsque la création monétaire finance directement ou indirectement la dépense publique). Ainsi, à partir du moment où les banques centrales poursuivent des objectifs qui dépassent leur rôle de garant de la stabilité du système monétaire, il apparaît que les conséquences des politiques menées, en matière de bénéfices, risques et coûts potentiels, doivent pouvoir être analysées ex ante et faire partie du débat démocratique.

Pour ce faire, l’auteur propose, au niveau européen, « la construction d’un nouveau cadre institutionnel qui permette de rééquilibrer la délibération de la politique menée par la BCE », en dotant, par exemple, le Parlement européen d’une entité composée d’économistes en charge de l’étude et de la coordination des politiques budgétaires et monétaires. Sans remettre en cause l’indépendance de la Banque centrale, cette approche vise à permettre au Parlement d’être force de proposition tout en offrant un cadre institutionnel au débat entre les autorités monétaires et la représentation démocratique.

À la fois pédagogique et riche en réflexions (notamment concernant le développement d’une future monnaie numérique de banque centrale et l’utilisation de la monnaie « hélicoptère »), cet ouvrage s’inscrit dans un contexte qui risque toutefois de peser sur la capacité des banques centrales à assurer leur rôle de « pilier » de l’État-providence. À l’heure où ces dernières doivent faire face à deux objectifs qui supposent des moyens d’action contradictoires, à savoir lutter contre une inflation qui s’emballe et, en même temps, préserver le système financier d’une nouvelle crise, la proposition d’Éric Monnet d’intégrer davantage la politique monétaire dans le débat démocratique apparaît plus que jamais d’actualité.

  • 1. L’État-providence a vocation à intervenir dans « les domaines social et économique, en vue d’assurer un service aux citoyens et de protéger ceux-ci contre les risques macroéconomiques et individuels », mais également afin de «  réduire la dépendance des individus par rapport aux forces du marché économique ».
  • 2. Cet outil (quantitative easing ou assouplissement quantitatif), destiné à soutenir l’action des États et à soulager le système financier sans avoir à diminuer davantage les taux d’intérêt directeurs, a été largement employé lors de la crise de la Covid-19. Les achats d’actifs ont alors atteint des « quantités inimaginables (près de 75 % en moyenne de la dette émise par les pays européens depuis le début de la pandémie) ».
Seuil, 2021
128 p. 11,80 €

Sébastien Cabrol

Titulaire d'un doctorat en Sciences Economiques de l'Université Paris-Dauphine, Sébastien Cabrol est gérant de portefeuille et enseignant en finance au sein du magistère BFA de l'Université Paris- Dauphine. Ses domaines de recherche portent principalement sur les crises économiques et financières, l'impact des politiques monétaires, les marchés financiers et les stratégies de gestion à objectif de…

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