Par la poudre et par la plume. Histoire politique de l’IRA de Daniel Finn

Traduit par Laure Mistral

Finn porte un regard critique sur l’Armée irlandaise provisoire, dont la « campagne » s’est soldée par un échec.


Rédacteur en chef de la revue Jacobin et membre du comité de rédaction de la New Left Review, Daniel Finn propose une vaste fresque des métamorphoses de la mouvance progressiste durant les « Troubles » (la période de violences et d’agitation politique de 1969 à 1998 en Irlande du Nord).

Finn analyse ainsi les différents positionnements de la Grande-Bretagne, notamment durant la période précédant le conflit : « La classe politique britannique avait tout pouvoir sur le territoire nord-irlandais […] sans prendre la moindre responsabilité dans les affaires courantes. » On retrouvera cette ligne de conduite à la fin des années 1960, lorsque les frontières territoriales communautaires se rigidifient. Alors que la ségrégation et l’exclusion s’ancrent inexorablement dans l’espace social, toutes les options sont encore envisageables : « Mais les gouvernements britanniques respectifs de Harold Wilson [1964-1970] et d’Edward Heath [1970-1974] ont gâché cette opportunité parce qu’ils étaient déterminés à préserver le système unioniste comme tampon, les protégeant d’une implication directe1. »

L’auteur restitue les différents points de rupture qui font basculer l’Irlande du Nord dans un conflit acharné. Il révèle aussi la logique politique des différents récits qui « reconstruisent » par la suite l’histoire du conflit. Ainsi, la tragédie du 30 janvier 1972 (Bloody Sunday), lors de laquelle des parachutistes britanniques ouvrent le feu sur une manifestation pacifique de militants catholiques, faisant treize morts, n’est reconnue qu’en 2010 par le rapport Saville, qui se garde pourtant bien de recommander des poursuites judiciaires et qui passe sous silence les responsabilités militaires et politiques du massacre.

Le mouvement des droits civiques se poursuit dans les années 1970, notamment avec la mobilisation contre l’internement, et encore au début des années 1980, avec celle en faveur des prisonniers. On assiste cependant à l’inexorable montée en puissance de l’Armée irlandaise provisoire : la lutte pour les droits civiques a fait son temps ; l’avenir appartient désormais à la résistance civile et à la lutte armée. Le mouvement républicain irlandais était en effet divisé entre un parti politique légal et une branche armée clandestine. Selon Martin McGuinness, chef d’état-major de l’Armée irlandaise provisoire de 1979 à 1982 et vice-Premier ministre nord-irlandais de 2007 à 2017, l’organisation paramilitaire a compté à son apogée plus de dix mille membres. À suivre Finn, c’est « ce degré d’adhésion ou de tolérance parmi les catholiques nord-irlandais qui a permis si longtemps à l’IRA de mener une guérilla contre l’un des États les plus puissants d’Europe ». Le 21 juillet 1972, vingt et une bombes explosent dans le centre-ville de Belfast (Bloody Friday), faisant neuf morts et plus de cent trente blessés. En riposte, l’armée britannique engage l’opération Motorman et met en place une trentaine de « murs » de sécurité, qui cloisonnent les espaces confessionnels.

Finn porte un regard critique sur l’Armée irlandaise provisoire, dont la « campagne » s’est soldée par un échec. En effet, les cessez-le-feu, les accords de paix et, plus tard, les efforts de démantèlement des groupes paramilitaires (dans les années 1990 et au début des années 2000) coïncident avec l’abandon des principes politiques du mouvement (abstention électorale, emploi de la force, maintien de l’ordre, consentement). La voie était libre pour que les autres acteurs trouvent un compromis. L’accord du Vendredi saint, signé à l’arraché le 10 avril 1998, est mis en application le 2 décembre 1999, lorsque Westminster délègue une partie de ses pouvoirs au gouvernement nord-irlandais, en vertu du processus de dévolution déjà mis en place en Écosse et au pays de Galles.

Dans cet ouvrage, Finn propose une lecture subtile et détaillée du conflit nord-irlandais, permettant une meilleure compréhension d’un espace toujours aussi divisé que partagé.

  • 1. “Interview with Daniel Finn – Part One” [en ligne], Rebel, 19 août 2021. Nous traduisons.
Agone, 2022
440 p. 24 €