Pays de sang. Une histoire de la violence par arme à feu aux États-Unis de Paul Auster

Photographies de Spencer Ostrander. Trad. par Anne-Laure Tissut

Pour Paul Auster, on ne peut pas combattre des personnes mal intentionnées et armées en demandant d’armer encore plus les citoyens.


Vue des deux côtés de l’Atlantique, l’histoire semble sans fin : un carnage dans une école, une église, un commerce ou dans la rue, une émotion énorme, un pays à l’unisson, des appels au changement, des débats passionnés entre pro- et anti-armes, une annonce politique d’envergure, et puis… plus rien jusqu’à la prochaine tuerie. Les chiffres sont connus et implacables : les Américains ont vingt-cinq fois plus de chances de se faire tirer dessus que dans un autre pays occidental et, chaque année, ils sont 40 000 à mourir de blessure par balle.

Paul Auster, loin des fictions qui ont fait sa renommée mondiale, s’interroge sur cette violence par arme à feu aux États-Unis : « Pourquoi l’Amérique est-elle si différente, et qu’est ce qui fait de nous le pays le plus violent du monde occidental ? » L’auteur met l’accent sur l’héritage d’un pays divisé depuis sa naissance et tourné vers la domination violente contre certaines minorités (Indiens, Noirs). La violence et les balles accompagnent, selon lui, les premiers épisodes de la vie américaine (colonie anglaise, guerre d’indépendance, esclavage, guerre de Sécession, ségrégation, prohibition) et restent particulièrement prégnantes aujourd’hui. L’arme à feu et la voiture sont les « deux piliers jumeaux de notre plus profonde mythologie nationale, incarnant chacune une idée de liberté et de puissance individuelles ». En ce sens, l’interdiction pure et simple des armes à feu ne donnera rien, comme le rappelle l’échec, entre les deux guerres, de la prohibition de la consommation d’alcool.

Mais de quelle façon encadrer la vente et la circulation d’armes avec un deuxième amendement érigé en frontière infranchissable ? Pour Paul Auster, on ne peut pas combattre des personnes mal intentionnées et armées en demandant d’armer encore plus les citoyens. L’argument initial du deuxième amendement (garantir la possibilité de constituer une milice armée) ne tient plus.

L’auteur appelle à un moment de vérité et de réconciliation, pour définir ce que le pays souhaite être. Mais les États-Unis semblent incapables de s’émanciper de leur histoire et de s’arracher à la violence. Tant que ce constat n’aura pas été partagé, rien ne sera possible. Le constat est dur, lucide, et la fin du livre est sombre (présidence Trump, taux de possession d’armes dans les foyers américains qui passe de 32 % à 39 %), à peine éclairée par le sursaut du pays suite à la terrible affaire George Floyd.

Paul Auster exprime, ou crie plutôt, sa colère et pointe une certaine fatalité et une forme d’impuissance face à un pays qu’il continue d’aimer. Comme beaucoup d’Américains, l’auteur a une histoire personnelle avec cette violence. En 1919, sa grand-mère tua, à l’aide d’un pistolet, son grand-père devant son fils aîné, tandis que le petit frère (le père de Paul Auster) était couché. Cette terrible histoire fut découverte par un concours de circonstances improbables dans les années 1970 et marqua toute la famille. Une fusillade ne dure que quelques minutes mais, pour les blessés ou les familles des victimes, elle dure toute la vie.

Avec un récit à la première personne, à la fois intime et global, Paul Auster ne met pas sa puissance narrative au service du texte. Au contraire, ce dernier est clinique et froid dans la description des tueries et la répétition des chiffres, parfois jusqu’à la nausée. Si les meurtres de masse sont souvent préparés avec minutie, Auster insiste sur leur caractère arbitraire : pourquoi des inconnus, pourquoi ici et maintenant et pas ailleurs, pourquoi ce terrible hasard ?

De format hybride, ni essai d’expert ni simple témoignage, ce texte, à la fois très documenté et très personnel, est publié avec les photographies de Spencer Ostrander, gendre de Paul Auster. Les nombreuses images en noir et blanc montrent les lieux des tueries de masse, sans cadrage particulier et dépourvus de présence humaine. Les photos semblent hors du temps et d’une banalité extrême : devanture de magasin, façade d’un cinéma, intérieur d’une salle de classe, jardin d’un lycée, commerce vu à travers un grillage, etc. Les légendes, ponctuées des dates, nombre de morts et de blessés, tombent comme un couperet – bâtiment détruit suite à la fusillade, école démolie, synagogue ou café fermé, église transformée,  etc. – et contribuent pleinement au sentiment du lecteur en refermant ce livre : un assourdissant effroi.

Actes Sud, 2023
208 p. 26 €