Humus de Gaspard Koenig
Écriture soignée, formules langagières bien tournées, humour (plus d’une fois, le lecteur se surprend à sourire, surtout quand un prénommé Gaspard intervient dans l’intrigue), excellente description des différents « milieux » (universitaires, financiers, agricoles), avec leurs codes et leurs travers, regard percutant sur les contradictions qui secouent la société, discussion originale et précise sur les défis environnementaux et les moyens dont nous disposons pour les relever : ce roman se place dans « la grand veine de la littérature réaliste ».
C’est sur les bancs de l’école d’agronomie à Saclay, un non-campus encore en chantier, qu’Arthur, fils d’un avocat parisien, et Kevin, fils d’ouvriers agricoles limousins, se rencontrent, sympathisent et s’enthousiasment pour les vers de terre, à la suite d’un exposé de Marcel Combe, un vieux professeur spécialiste de ces hermaphrodites, si peu appréciés des autres étudiants. Il y a certainement plus de cinq mille espèces de lombrics, dont les épigés, les endogés et les anéciques, l’auteur en connaît un rayon sur la géodrilologie et nous convainc facilement de l’importance des vers de terre pour la fertilité de la terre.
Ses héros associent leurs préoccupations écologiques au développement de la culture des vers de terre et chacun, selon son tempérament, va y consacrer sa vie. Arthur quitte Paris et son milieu douillet pour la ferme normande abandonnée de son grand-père, en compagnie d’Anne, une ancienne étudiante de Sciences Po qui veut devenir écrivaine. Tandis que Kevin se laisse entraîner par Philippine, une belle rousse aux yeux verts, particulièrement décidée à devenir milliardaire en fabriquant et en commercialisant le « vermicomposteur » inventé par Kevin. Ils se sont rencontrés à HEC, leur liaison est plus fonctionnelle qu’émotionnelle. Elle pratique le coït express avec Kevin, toujours prêt à faire l’amour avec qui le veut, homme ou femme.
Le premier couple découvre la campagne, la terre basse et ingrate – il est vrai que le sol a été méticuleusement saccagé durant des années par les déversements chimiques que le grand-père effectuait au nom du productivisme –, la solitude et la frugalité contrainte plus que volontaire. Heureusement, ils s’aiment et ils ont emporté de nombreux livres. Sur place, ils rencontrent d’autres jeunes (une docteure en sciences humaines et sociales reconvertie en épicière bio, un menuisier, un ramasseur de fruits et légume selon les saisons, une naturopathe…) avec qui ils partagent leurs rêves. Arthur veut prendre soin du sol et le nourrir de vers de terre, replanter les haies anciennement arrachées, cultiver en alternance des céréales, bref faire de cette ferme détruite un lieu de la transition écologique. Anne répare la maison, la décore, la rend habitable, sans plus penser à son désir d’écrire.
Pendant ce temps, Philippine monte un dossier, rencontre des banquiers, des investisseurs, explique que l’avenir de la terre qu’on cultive et de la Terre sur laquelle nous serons de plus en plus nombreux à vivre passe par la reproduction des lombrics. Les capitalistes sont partants pour verdir leur discours et financer une « innovation » de greenwashing qui peut rapporter gros – d’une pierre deux coups. La ruse n’est pas absente des négociations, d’autant que le clou du projet n’est pas sa qualité technologique, écologique, économique, mais Kevin. En effet, ce fils de pauvres, qui a bénéficié de « l’ascenseur social » qu’est l’école, illustre parfaitement, aux yeux des décideurs, le parcours idéal que seul le capitalisme permet. Kevin joue le jeu, jusqu’au jour où la ruse devient mensonge et malversation. Il en va de même pour la radicalité d’Arthur, une fois qu’Anne est rentrée au bercail parmi les nantis parisiens.
Écriture soignée, formules langagières bien tournées, humour (plus d’une fois, le lecteur se surprend à sourire, surtout quand un prénommé Gaspard intervient dans l’intrigue), excellente description des différents « milieux » (universitaires, financiers, agricoles), avec leurs codes et leurs travers, regard percutant sur les contradictions qui secouent la société, discussion originale et précise sur les défis environnementaux et les moyens dont nous disposons pour les relever : ce roman se place dans « la grand veine de la littérature réaliste », selon la quatrième de couverture, mais un réalisme contemporain, qui sait se moquer du high-tech, des anglicismes et des modes intellectuelles, tout en posant clairement les enjeux politiques en cours.