L’architecture du xxe siècle. Patrimoine culturel et matière à projet sous la dir. de Philippe Grandvoinnet


La recherche en architecture peut-elle rencontrer un large public ? Dans le cas présent, la réponse est oui, surtout lorsqu’elle porte sur « 70 % de notre environnement bâti et façonne le cadre de vie de la grande majorité de nos citoyens ». Le libellé complet du programme de recherche dans lequel s’inscrit cet ensemble d’études stimulantes en précise les contours : « Architecture du xxe siècle, matière à projet pour la ville durable du xxie siècle », et le comité scientifique a fait le choix d’accorder une place majeure aux expériences de terrain menées par les étudiants de plusieurs Écoles nationales supérieures d’architecture. Des logements, collectifs et individuels (cités, lotissements), mais aussi des équipements (hôpitaux, écoles ou encore lieux culturels) sont interrogés au cas par cas en vue de transformations portant, entre autres, sur l’isolation thermique et une rénovation offrant de nouveaux usages. Faire avec le « déjà-là » s’impose donc aujourd’hui, élargissant considérablement les pratiques professionnelles des architectes.

En effet, c’est ce que met pleinement en lumière cet ensemble de contributions : avant toute intervention sur le bâti, il est indispensable de construire une méthode, spécifique à la construction à transformer. Si les constructions datant de la fin des années 1950 à celles des années 1990, environ, deviennent désormais « matière à projet », de quels matériaux s’agit-il et quel projet pourront-elles supporter ? On comprend aisément que toute remise aux normes ne pourra prétendre à un caractère durable que si la méthode choisie est la bonne pour appréhender l’ensemble de la structure sur laquelle intervenir.

L’histoire est donc le premier matériau auquel le bâti va être confronté : un ensemble de choix complexes et singuliers allant de l’expression de besoins structurant l’impulsion initiale du projet à la réalisation effective du projet, en passant bien entendu par le choix des techniques et des matériaux de construction employés. L’utilisation et la constitution d’archives deviennent donc un matériau préalable à toute intervention de rénovation. Tous les matériaux entrant dans la composition du bâti de l’époque font donc partie de l’histoire de la construction, ainsi que les techniques employées, qu’elles soient standardisées, innovantes ou hybrides. À ce moment de forte croissance du xxe siècle, le béton s’impose, mais, là encore, il est indispensable de comprendre la diversité et la complexité de ce matériau industriel, dont le processus a évolué et qui a su intégrer des matériaux locaux. Comme, par exemple, un ensemble d’écoles de la Guadeloupe, construites entre 1931 et 1937 par Ali Tur. Une étude précise, faite dans le cadre d’une mise aux normes parasismiques, a mis en lumière les qualités d’un béton fabriqué localement, ainsi qu’une ossature du bâtiment adaptée au milieu tropical ; ces matériaux « ne peuvent pas être envisagés comme matière à projet pour l’architecture du xxie siècle s’ils sont évalués à partir des caractéristiques des bétons standard de la fin du xxe siècle ». Les propositions de constitution de « matériauthèque » faites ailleurs dans l’ouvrage prennent tous leur sens dans ce contexte.

De la même façon, toutes les questions de réemploi des matériaux sont abordées, avec une distinction claire entre recyclage et réemploi. Avec le réemploi de matériaux du passé, « des enjeux de requalification, de certification et de garanties assurantielles » sont à prendre en compte, de même que les questions de stockage ou de vente sur place dans des délais courts, comme cela a été expérimenté dans une étude sur le réemploi de matériaux. Et lorsque le matériau ne se fait plus, la technique industrielle ayant disparu ou étant devenue hors de prix, c’est toute l’inventivité de « l’expérimentation constructive » qui est mise « au service de l’habitant ». L’exemple de la rénovation des façades d’un immeuble lyonnais, façades-rideaux avec fenêtres aux cadres métalliques signées Jean Prouvé, met en valeur toutes les qualités de savoir-faire que peut générer une expérimentation patiente et collective. Là encore, pas d’isolations thermique et sonore prescrites, mais une précieuse mise en œuvre de techniques adaptées : utilisation de la fibre de bois, doubles fenêtres intérieures en complément d’une restauration de 20 % des fenêtres d’origine, ou encore amélioration des circuits de chauffage et de ventilation.

Toutefois, dans d’autres villes, certains bâtiments de grands ensembles, ne bénéficiant pas, eux, de l’intérêt patrimonial apporté par une signature Prouvé, ont vu leurs façades en céramique disparaître sous une couche d’isolation thermique et leurs espaces verts environnants devenir l’objet de convoitises foncières sous couvert de densification et de réaménagement urbains. Le label Architecture contemporaine remarquable (ACR), dans ce cas, ne mérite-t-il pas d’être réexaminé ? Si on peut toujours s’accorder sur la notion de patrimoine, telle qu’elle est présentée et définie en début d’ouvrage, il n’en reste pas moins vrai que, dans les faits, les « valeurs d’exceptionnalité du patrimoine-icône » l’emportent. Comment alors changer notre regard sur ce « patrimoine de proximité, abondant et de faible intensité, appelé à se transformer », et cela de façon durable ?

Il y a enfin un matériau à prendre en considération avant toute transformation, c’est le matériau humain constitué des usages passés, présents et à venir des habitants. Si ce volet est toujours pris en compte dans les études et mentionné sous des formes diversifiées (entretiens directs, mise en service de plateformes permettant des échanges en ligne), il apparaît rarement comme un véritable matériau participant aux choix effectifs d’une transformation. Il semblerait plutôt que dans ce domaine le « neutre » domine, et que la tendance générale soit d’« assouplir les règles pour que je puisse faire mes travaux, et en même temps les durcir pour figer l’évolution du quartier ». Au-delà de l’architecture, c’est l’organisation même des lieux qui est concernée, et donc les choix de transformation urbaine.

Néanmoins, plusieurs contributions révèlent combien l’image aide chacun à transformer, souvent durablement, ses propres représentations. L’apport et la circulation de photographies anciennes des constructions permettent de saisir les évolutions du bâti et du paysage. L’efficacité de l’image est encore plus sensible quand il s’agit d’un film, où le mouvement apporte une nouvelle compréhension des espaces et des formes.

L’architecture du xxie siècle est bien « déjà-là » et la recherche sur le patrimoine invite à mieux comprendre les enjeux de la transformation raisonnée et durable d’une architecture que beaucoup souhaiteraient voir disparaître. Cet ensemble de contributions ouvre sur les questions actuelles de transmission, particulièrement celle de la lisibilité de la ville à venir.

Éditions du Patrimoine/Centre des monuments nationaux, 2023
203 p. 15 €