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Notes de lecture

Dans le même numéro

L’appel des Amériques d’Alain Rouquié

octobre 2020

La vie et l’œuvre d’Alain Rouquié sont intimement liées à celle de l’Amérique latine. Hispaniste, il s’est intéressé très tôt au sous-continent, à l’heure où être « américaniste » consistait à étudier les nombreuses civilisations précolombienne : Mayas, Incas, Toltèques, Aztèques… Choisir l’Amérique latine comme sujet d’investigation en science politique n’était alors pas aisé, car il convenait d’éviter de succomber aux charmes du castrisme ou du guévarisme ambiants. À cet « appel des Amériques », où il s’est rendu dès 1964, muni d’une bourse d’études de trois mois, l’actuel président de la Maison de l’Amérique latine a répondu tout au long de sa vie par un engagement de chercheur, l’action diplomatique et la diffusion d’une expertise politique appréciée. Un parcours qui aura mené ce natif d’« horizons bornés dans les vieilles terres des Causses et Cévennes » au sommet de la reconnaissance académique et diplomatique : un véritable roman d’apprentissage. Directeur de recherche émérite à la Fondation nationale des sciences politiques, Alain Rouquié a été ambassadeur au Mexique de 1989 à 1992, puis au Brésil de 2000 à 2003.

C’est à un captivant retour sur l’histoire du sous-continent qu’il nous invite. Une histoire dynamique, dont le récit fait prendre au lecteur la mesure des formidables atouts de « l’Extrême-Occident », au moment où la mondialisation se fait sans pitié pour les faibles. Contrairement à une idée solidement ancrée, en dépit de la longue parenthèse des régimes militaires, dont le dernier sursaut aura vécu une vingtaine d’années, de 1964 à 1985, la démocratie n’est pas une idée neuve en Amérique latine. De fait, après les États-Unis, les États latins des Amériques furent, dans l’ère culturelle occidentale, les premiers à adopter des régimes représentatifs, bien avant la plupart des pays d’Europe. Bien sûr, le suffrage et la pratique électorale, composantes décisives, ont souvent été problématiques, mais n’ont jamais été rayés de la carte politique. On voit, par exemple, la différence entre le régime de Franco et celui de Pinochet. Alors que le Caudillo d’Espagne, au pouvoir par la grâce de Dieu, ne remit jamais en cause, même fictivement ou accessoirement, sa permanence au pouvoir, le général Pinochet se retira de la présidence après avoir été désavoué par le suffrage universel et des élections libres permirent à ses opposants de parvenir au pouvoir.

La question de la citoyenneté se pose en termes bien particuliers en Amérique latine, du fait de sociétés hétérogènes et profondément inégalitaires. Races, classes et inégalités ont constitué des obstacles de poids, empêchant l’émergence de véritables sociétés politiques stables. Aussi, constate Alain Rouquié, l’Amérique latine dans son ensemble a-t-elle connu successivement, au xixe siècle, des « élections sans démocraties » puis, dans de nombreux pays au xxe siècle, des « démocraties sans citoyens ». Malgré tout, la démocratie tient bon en Amérique latine. Elle perdure et se consolide en dépit de l’héritage des dictatures, de l’exclusion sociale et des pratiques concussionnaires au plus haut niveau.

Sur le plan économique, les États de l’Amérique latine ne sont ni pauvres ni sous-développés. L’étiquette « en voie de développement » sied mal à la huitième économie du monde, le Brésil, et même à la quinzième, le Mexique. Pourtant, aujourd’hui, après deux siècles d’indépendance, l’Amérique latine n’appartient pas au monde riche et développé. Elle n’est pas réputée pour ses innovations industrielles ni ses entreprises de haut niveau technologique. Elle a certes ses multinationales, les multilatinas, qui ont surtout progressé dans l’agroalimentaire ou les cosmétiques. Mais il n’existe pas de marque d’automobile latino-américaine, même si le Mexique est le sixième ou septième constructeur mondial. Une seule exception dans le domaine des hautes technologies : Embraer, joyau de l’industrie brésilienne, qui rivalise avec le canadien Bombardier pour la place de troisième avionneur mondial, en voie d’acquisition par le géant Boeing, dans les conditions d’un marché hautement déprimé.

Au terme de son riche parcours de près de soixante ans, quel regard porte Alain Rouquié sur ce continent ? Le modèle économique lui semble dans l’impasse, dans la mesure où aucun pays latino-américain ne consacre plus de 1 % de son PIB à la recherche et développement, en dehors du Brésil, avec un modeste 1, 5 %, à comparer avec 4, 5 % en Israël et en Corée du Sud, 3, 5 % au Japon et 2, 5 % dans l’Union européenne. Le sous-continent, marqué par le lyrisme, sans cesse attiré par l’Occident, semble avoir atteint son plafond de verre. Au-delà de sa grande diversité, de ses trajectoires et des expériences qu’il a accumulées, subsiste une culture commune ibéro-américaine, qui a donné consistance à des aspirations permanentes à l’unité continentale, toujours en recherche, jamais atteinte.

Cette Amérique fait rêver et jamais elle ne fait peur. À la différence d’autres régions du monde, on n’a pas assisté, au xxie siècle, sur le continent latino-américain, à des persécutions d’origine religieuse comme les « nettoyages ethniques » survenus dans l’ex-Yougoslavie des années 1990, ou aujourd’hui en Birmanie ou en Chine. Ce qui fait la singularité de l’Amérique latine, c’est la diversité qui la différencie tant des « mondes où prospèrent l’intolérance et la haine » (Fernando Henrique Cardoso). À ce titre, elle est bien le continent indispensable.

Seuil, 2020
288 p. 22 €

Eugène Berg

Eugène Berg, né le 23 septembre 1945, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980).

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