Combattre un génocide, de Jean-Pierre Chrétien

En réunissant pour la première fois les principaux textes de l’historien Jean-Pierre Chrétien consacrés au génocide des Tusti au Rwanda – des avertissements sur l’imminence de la catastrophe jusqu’à la lutte contre son déni - ce livre est un témoignage sur le métier d’historien, la production d’une connaissance engagée face à un présent en mouvement.


En mars 2024 paraissait, dans le contexte de la 30e commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda, un nouveau livre du spécialiste des Grands Lacs africains, Jean-Pierre Chrétien1. Témoin d’une œuvre toujours très vivante et féconde2, Combattre un génocide. Un historien face à l’extermination des Tutsi du Rwanda donne à lire et à étudier l’ensemble des écrits attestant d’une action savante et intellectuelle, celle d’un chercheur capable de mobiliser ses savoirs pour alerter, dès 1990-1993, sur un processus génocidaire en cours au Rwanda contre une minorité faussement ethnique ; pour identifier dès le 26 avril 1994, une extermination humaine dans sa phase paroxysmique, perpétrée par un authentique « nazisme tropical » ; enfin pour opposer, après le génocide, la connaissance au déni, la vérité historique à l’idéologie négationniste. Ce recueil des textes principaux du combat savant de Jean-Pierre Chrétien donne aussi à voir que l’historien n’était pas seul dans cette œuvre de connaissance, comme dans cette lutte pour convaincre les autorités politiques d’agir pour arrêter l’extermination d’un peuple. Elisabeth Vignati-Pagis, Jean-François Dupaquier, Marcel Kabanda, ont cheminé avec lui sur cette ligne de crête bordée de précipices. Ils l’ont fait, notamment, avec la revue Esprit3.

L’ouvrage des éditions du Bord de l’eau résulte d’une proposition faite à l’auteur par l’équipe de recherche issue des membres de la Commission d’historiens et de chercheurs ayant remis en mars 2021 un rapport sur le rôle et l’engagement de la France au Rwanda, durant la période pré-génocidaire et le génocide de 1994. Elle estimait devoir porter à la connaissance de la communauté scientifique comme d’un large public les preuves d’une connaissance immédiate et fondée de l’entreprise génocidaire du régime rwandais, du soutien inconditionnel que lui ont accordé les autorités françaises jusqu’au départ des troupes françaises fin 1993 (par la volonté du Premier ministre Edouard Balladur), et enfin les preuves d’alertes nombreuses que le pouvoir en charge du Rwanda, l’Élysée de François Mitterrand, ne pouvait ignorer. Le 11 septembre 2023 et alors que le travail sur le manuscrit entrait dans sa phase décisive, Jean-Pierre Chrétien était invité à prononcer à la Sorbonne une conférence inaugurale d’un colloque international précisément organisé par l’équipe de recherche et l’université du Rwanda4. Ses premiers mots se doivent d’être rappelés, comme un hommage au métier d’historien et au courage de la vérité5, exigeant d’être dit et écrit :

« Je vous remercie pour cette invitation à m’exprimer dans cet amphithéâtre de la Sorbonne que je connais bien depuis mes années d’enseignement à l’Université de Paris I. C’est pour moi l’occasion, aujourd’hui, de rappeler ce qui a été au cœur du combat intellectuel pour la vérité, dans cette nouvelle affaire Dreyfus, un siècle plus tard6 » 

Quelques semaines plus tard, l’équipe de recherche concluait ainsi l’avant-propos de Combattre un génocide :

« Face au génocide des Tutsi, Jean-Pierre Chrétien, en historien, a mobilisé ses recherches sur les cinq grandes temporalités du génocide telles qu’elles sont démontrées avec l’extermination des Tutsi du Rwanda – et que lui-même révèle : le processus génocidaire débutant en 1959, la phase paroxysmique de 1994, la tentative d’examen des responsabilités, le déni et le négationnisme qu’affrontent la mémoire et l’histoire. Parce qu’armé intellectuellement, heuristiquement, pour cette tâche de connaissance et d’engagement scientifique, Jean-Pierre Chrétien a estimé ne pas devoir s’en détourner. Il a mentionné à de rares occasions7 qu’avant de s’orienter vers l’étude de la société burundaise et de l’Afrique des Grands Lacs (après une expérience d’enseignant-coopérant au Burundi en 1964-1966), il s’est confronté dès sa maîtrise d’histoire (ou DES) aux réactions de la presse française à la prise de pouvoir d’Hitler en Allemagne fin janvier 1933. « Un nazisme tropical », le cri d’alarme du 26 avril 1994 de l’historien avertissant du génocide des Tutsi au Rwanda n’en possède que plus de cohérence et de nécessité. L’histoire n’a jamais cessé d’agir avec Jean-Pierre Chrétien ». 

Le 22 mars 2024, Jean-Pierre Chrétien était invité à présenter son livre à la Maison de l’Amérique latine à Paris, aux côtés de l’écrivaine et rescapée Beata Umubyeyi Mairesse et des journalistes Laurent Larcher et Maria Malagardis8, avec une introduction et une conclusion de l’historienne Chantal Morelle et de l’historien Marcel Kabanda. Cette présentation amène l’historien à préciser « deux convictions profondes qui [l’] ont toujours guidé » : 

« Un génocide ne tombe jamais du ciel, soudainement, comme une mauvaise surprise (pour certains une divine surprise), ou comme un détail tactique (« l’ordre de conduite » selon Jacques Hogard, un officier de Turquoise). Ce n’est pas non plus un paquet qui aurait été ficelé depuis des décennies, une sorte de fatalité. En fait, il s’agit d’une maturation progressive, accélérée dès 1992, mais toujours résistible, jusqu’au bord du précipice ; une logique, qui engage, à chaque étape, des responsabilités, qu’il fallait analyser et si possible contrecarrer.

Rétrospectivement, ce regard permet en effet de discerner des occasions manquées : dans les années 1950, des membres éminents de la Démocratie chrétienne avaient alerté sur la pertinence du choix du racisme par le parti Parmehutu ; la chute du régime de Grégoire Kayibanda en 1973 offrait une fenêtre sur une autre logique, mais elle ne fut pas ouverte ; à la fin des années 1980, une génération après la Révolution dite « sociale », la société avait beaucoup changé, ce qui se traduisit par la cristallisation d’une opposition hutu et par son rôle dans une reprise de contact avec les exilés tutsi ; les mises en garde du général Varret en décembre 1990 ont été systématiquement ignorées, comme le montre Laurent Larcher dans son livre ; même au lendemain de l’attentat du 6 avril, des militaires et des politiques rwandais pouvaient faire bloc contre le coup d’État mené par le colonel Bagosora, s’ils avaient bénéficié de soutiens internationaux, à l’ONU, et à Paris.

Donc, ce que reflète cette anthologie de textes remontant au début des années 1990, c’est une réflexion incessante d’historien sur une situation en mouvement. Je n’ai ni révélé, ni invectivé à tout-va, mais fait partager cette réflexion. C’est la construction de ma conviction, qu’on peut suivre au fil des publications, une introspection (que je redécouvre moi-même) sur mon parcours, des années 1970 aux années 2000, les traces écrites (éditées ou non) de ce parcours. À ce stade, ces textes deviennent des sources historiques, à la fois de mon parcours propre et de la situation rwandaise elle-même. J’ai retrouvé cet entremêlement dans le livre de Beata, à la fois une histoire reconstituée de son convoi d’exfiltration et le réveil progressif de sa mémoire.

Mes analyses montraient que, dès le début, il ne s’agissait pas d’un antagonisme dit « ethnique », mais d’un fait politique, et pas de n’importe conflit de pouvoirs : celui d’une option raciste. Ce ne sont pas « les Hutu » qui ont préparé et perpétré le génocide des Tutsi, mais un courant politique bien identifiable, porteur d’un racisme moderne, à prétention scientifique et historique, et illustré par les slogans diffusés depuis 1990 par le bimensuel Kangura. Il avait aussi pris la forme d’un socio-ethnisme, légitimé depuis les années 1950 par des démocrates chrétiens : la violence radicale justifiée par une colère populaire. Cette diagonale d’un racisme a constitué l’angle de compréhension de ce tout qui se passait, dévoyant les problèmes sociaux (ceux de 1959 comme ceux, très différents, de la fin des années 1980) et débouchant sur une simplification perverse des options politiques. J’invitais donc à l’étude de la construction de ce racisme au fil d’une histoire, longue comme immédiate. Ce n’était pas une opinion que j’affichais, c’est un ensemble de réalités sur lesquelles j’invitais à ouvrir les yeux.

Par ces temps, où on aime les clivages a priori, on pourra se demander de quel droit, ce Blanc (moi) intervient ainsi sur la scène rwandaise ? Mais alors, seul un Juif pourrait parler de la Shoah et un rescapé tutsi du génocide de 1994 ? Certes la position des proches des victimes elles-mêmes est cruciale et porteuse d’une légitimité absolue : elle combine émotion et motivation, le souci existentiel d’aller le plus loin possible. Ma réponse personnelle sera la suivante. Je n’étais pas un observateur géopolitique froid, j’ai vécu une immersion pluri-décennale dans la société du Burundi et aussi dans celle du Rwanda depuis 1990, dans les souffrances partagées face à des collègues, des étudiants, des proches assassinés, en 1972 puis 1993 au Burundi, en 1994 au Rwanda ; mes principaux informateurs et stimulants des années 1990 étaient des Rwandais exilés tutsi - comme la famille Gatera qui résidait près de chez moi à Antony, et qui me fit, par exemple, partager le courrier angoissé d’amis du Rwanda, qui les priaient en 1993 d’accueillir leurs enfants, en prévision de ce qui se profilait dans le pays -, mais aussi des étudiants hutu des universités de Paris 7 et Paris, 1, opposants au régime (comme Antoine Nyagahene, dont l’épouse tutsi sera tuée en 1994, ou comme Jean Rumiya, assassiné à Butare). Donc le classement global entre « prohutu » et « protutsi » est grotesque et délétère.

Rétrospectivement, je ressens néanmoins une immense désillusion. Rodé à la méthode historique, j’étais convaincu, sans doute naïvement, que le travail d’explication, le choix des mots justes, des exemples significatifs, précis et datés, devaient être entendus des dirigeants de notre pays, celui des Lumières, celui des historiens Marc Bloch et Pierre Vidal-Naquet. Or je découvris peu à peu que la plupart de nos politiciens et de nos journalistes (même des collègues spécialistes de l’Europe) restaient attachés aux vieilles lunes de l’ethnographie africaniste des années 1930. J’étais sans doute un homme du post-enlightment, comme le fit remarquer un collègue américain au nom du droit aux « représentations » alternatives ! Je partage, dans le même esprit, la déception de Beata devant le traitement impressionniste de leurs clichés par des photographes européens.

Je dois témoigner enfin de ma reconnaissance à l’égard de Vincent Duclert, qui a su mener au mieux (ce n’était pas garanti) la mission que lui avait confiée en 2019 le Président Macron. Une étape importante sur le chemin de la vérité. Certes plusieurs des meilleurs spécialistes de cette histoire ont été ostracisés sous la pression des tenants du silence. Cela faisait écho, hélas, aux années de plomb, de 2005 à 2012, quand le champ médiatique était verrouillé par une véritable bande du déni, cautionnée par la cellule élyséenne de l’époque du génocide. Mais on a pu constater que les historiens peuvent faire leur métier, même sur des sujets nouveaux pour eux. »

 

Jean-Pierre Chrétien avec le professeur de l'université du Rwanda Joseph Nsengimana et la chargée d'affaire de l'ambassade du Rwanda Ornella Kaze.

Jean-Pierre Chrétien avec le professeur de l'université du Rwanda Joseph Nsengimana et la chargée d'affaire de l'ambassade du Rwanda Ornella Kaze, en septembre 2023. 

 

Jean-Pierre Chrétien,
Combattre un génocide. Un historien face à l’extermination des Tutsi du Rwanda (1990-2024)
Éditions Le Bord de l’eau, 2024.
224 p., 20€ 

  • 1. Article co-rédigé par Vincent Duclert, Thomas Hochmann, Raymond H. Kévorkian, Chantal Morelle, Etienne Rouannet, Françoise Thébaud, Sandrine Weil (Équipe de recherche).
  • 2. En 2007, un livre d'hommage lui a été conscré: Christine Deslaurier et Dominique Juhé-Beaulaton (dir.), Afrique, terre d’histoire. Au cœur de la recherche avec Jean-Pierre Chrétien, Paris, Karthala, 2007.
  • 3. La liste des écrits de Jean-Pierre Chrétien est disponible sur le site des éditions du Bord de l’eau. Ses articles parus dans Esprit sont disponibles sur le site de la revue.
  • 4. Cette session du colloque international « Savoirs, sources et ressources sur le génocide des Tutsi. La recherche en acte » faisait suite à une première session tenue au Rwanda du 11 au 19 septembre 2022. Une grande partie des actes est publiée sur les sites de l’Université du Rwanda et du carnet de recherche cirre.hypotheses.org, en accès libre à tout public.
  • 5. Michel Foucault, Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres, Paris, Seuil, coll. « Hautes Études », 2009. Ce cours est le dernier que Michel Foucault prononce au Collège de France, de février à mars 1984. Il meurt le 25 juin 1984.
  • 6. Le propos de cette conférence inaugurale est repris dans l’introduction de cet ouvrage.
  • 7. Voir notamment la lettre adressée « au CVUH, comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire, au 2ème tour des élections présidentielles et Front national, 5 mai 2019 », publiée en ligne sur le site des éditions du Bord de l’eau, à la page du livre de Jean-Pierre Chrétien.
  • 8. Laurent Larcher,  Papa, qu'est ce qu'on a fait au Rwanda ? La France face au génocide, Seuil, 2024. Maria Malagardis, Avant la nuit, Talent éditions, 2024. Beata Umubyeyi Mairesse,  Le convoi. Récit, éditions Flammarion, 2024.