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Jacques Réda à Sète en 2015 · Photo : Pkobel via Wikimédia
Jacques Réda à Sète en 2015 · Photo : Pkobel via Wikimédia
Flux d'actualités

Une bouffée d'air frais

Portrait de Jacques Réda

À l’occasion de la sortie aux éditions Fario du dernier livre de Jacques Réda, Mes sept familles, dans lequel il évoque l'univers de sept auteurs qui ont compté pour lui, Amaury Nauroy fait le portrait sensible de cet écrivain singulier, à la fois poète, flâneur, portraitiste hors-pair et critique de jazz, qui fut également rédacteur en chef de la NRF.

Aussi fantaisiste qu’il soit, il y a en Jacques Réda quelque chose d’austère qui tantôt le rattache au tambour-major, tantôt au sacristain. C’est bien des années après notre rencontre que j’en ai pris conscience, ayant longtemps sous-estimé l’imprégnation sur ce marcheur mémorable des deux grands modèles de vie antagonistes qui lui furent proposés dans l’enfance : le modèle soldatesque, au demeurant mal défendu par son propre père (un officier reconverti dans la fabrication de cycles), et le spirituel, promu, à la baguette, par les maîtres jésuites (le petit Réda en a suivi l’enseignement entre de longues vacances imposées par la guerre : il quitta son collège en avril 1944, peu avant le bombardement qui en réduisit les trois quarts en poussière, et y retourna en janvier 1945 pour y accomplir sa classe d’Humanités, comme on disait alors pour la Seconde). Si la pente méditative de son caractère a fini par l’emporter – ses poèmes mouillés de métaphysique en témoignent, de même que la façon qu’il a parfois de vous entendre comme « à confesse » –, une certaine imagerie militaire exerce néanmoins sur lui quelque fascination dès lors qu’elle est perçue sous un angle inoffensif : Réda a toujours eu grand plaisir à collectionner notamment les soldats de plomb. Quant à son goût anachronique pour la fanfare, la cavalerie et les marches militaires (qui, à part lui, connaît encore l’Hymne des Zouaves et la Protestation des Chasseurs à pied ?), il tient tout ensemble à la nostalgie des moments où il les a entendues, et sans doute aux profondeurs d’un pays qui cherchait son salut par les armes. Bref, j’ai la conviction que c’est entre le glaive et la croix que Réda s’est bâti une redoute spirituelle, tout en conservant vif un certain état d’esprit d’anarchie propre à l’enfance.

Il m’avait convaincu que par l’observation rigoureuse, intense, obstinée de ce qui se trouve à portée de main, il était possible d’accroitre toujours davantage sa présence à la vie.

À part ça, un fonds de malice et de vraie bonté se cache en lui sous une déconcertante impassibilité de surface – car même lorsqu’il est positivement galvanisé par un morceau de jazz, il ne remue guère que les orteils, un peu les épaules, le bout des doigts. J’avoue ne pas m’être d’emblée senti à l’aise avec sa façon d’interagir en société, et m’être senti même un peu froissé par ce qui n’était chez lui, au fond, que pudeur. Qu’avais-je donc imaginé ? Compte tenu de ce qui me paraissait nous rapprocher, je m’attendais peut-être à ce que nous nous sautions dans les bras. Après tout, nous partagions en littérature la même carte du ciel. J’avais fait mienne son admiration éblouie de Charles-Albert Cingria. Bien que Réda ne fût pas le premier à m’avoir fait sentir la nécessité d’être présent au présent (la vie s’était déjà chargée de m’enseigner cette règle absolue de conduite), il m’avait convaincu, en revanche, que par l’observation rigoureuse, intense, obstinée de ce qui se trouve à portée de main, il était possible d’accroitre toujours davantage sa présence à la vie. C’est d’ailleurs à ses livres qu’à l’adolescence je dois de ne pas m’être senti déshérité comme banlieusard. Les notes qu’il était allé chercher sur le motif avaient rendu pour moi habitables des coins de pays vitrifiés par l’ennui, en particulier ces zones en lisière de la région parisienne qu’on repère tout de suite dans le paysage à l’érection brutale de barres : quartiers de peuplement dense, mais fantastiquement déserts aux heures diurnes auxquelles il les sillonnait. Je garde clair dans mon souvenir le jour où j’ai découvert (je devais avoir quinze ou seize ans) qu’une vie plus tôt, si je puis dire, pendant la guerre de quarante, il avait visité la ville où nous vivions, mes parents, mon frère et moi. Dans cette sous-préfecture des bords de Seine, à Mantes, non seulement il avait vu son premier film technikolor, Kentucky, mais il avait acheté un exemplaire de Mallarmé (son tout premier livre de poésie moderne !) dans une librairie près de la gare principale. Je me suis souvent demandé s’il pouvait s’agir de celle qu’avait fondée le père Tonnenx, où le hasard m’avait fait acheter (ce qui n’était absolument pas dans mes habitudes d’alors) une édition originale, celle de mon tout premier livre de Réda : Aller à Elisabethville. Pour toutes ces raisons, et parce qu’aussi il disait être allé voir, comme chez Truffaut Jules et Jim, ce qu’il reste, entre l’île aux Dames et Limay, du vieux « Pont de Mantes » peint par Jean-Baptiste Corot (un des buts récurrents de mes promenades solitaires), il s’était donc formé en pensée, entre Réda et moi, une sorte de lien personnel, alors que les autres poètes restaient, à mes yeux, des êtres à demi-imaginaires. Voilà ce qu’en gros j’aurais aimé lui dire. Or rien ne s’est passé comme je l’avais anticipé. Nous avons fait connaissance à Grignan, à l’hiver 2007. De concert avec Philippe Jaccottet, pour qui je travaillais, mon amie Isabelle, qui œuvrait au village comme libraire plénipotentiaire, avait invité Réda à lire ses propres poèmes au château. Entre Jaccottet et Réda, une amitié s’était construite par livres interposés mais ils ne se fréquentaient pas. L’admiration réciproque qu’ils s’avouaient l’un envers l’autre se satisfaisait de la distance géographique. Comme il avait commencé à publier chez Gallimard une génération avant lui, et bien qu’il eût à peu près son âge, Philippe le considérait comme son cadet. En reclassant sa bibliothèque, j’avais lu les dédicaces que lui avait envoyées Réda dès Mai 68. Je me souviens que Philippe était ému qu’en pleine révolution étudiante, si éloigné qu’il ait toujours été lui-même de la politique, un poète français ait reconnu dans ses œuvres, à bien des égards, tâtonnantes, les réflexions d’un authentique « éclaireur ». Au fil des ans, Réda avait fait preuve à l’égard de ses textes d’une fidélité constante, aggravant auprès de lui une dette de reconnaissance qu’il se reprochait de ne pas avoir acquittée en l’adoubant dans une chronique. Chez Réda, c’est la fraicheur quasi inusable de la chose vue qui l’enchantait. Il aimait rapprocher son don d’observation de celui d’autres grands artificiers de la vie quotidienne : Robert Walser, Nicolas Bouvier, Jean Follain, et même Dhôtel pour qui Philippe avait un indécrottable faible. Tempérées par l’humour, il reconnaissait, par raccrocs, dans les premiers recueils de Réda, ses propres inquiétudes face à la réalité d’une vie à traverser sans le secours d’aucun dieu. Dans les jours qui ont précédé la venue du poète à Grignan, Philippe m’avait fait plusieurs téléphones. Plus la lecture de Réda approchait, plus il disait se sentir assailli par un cortège de petits symptômes : migraine, fatigue, regain de toux. Il doutait d’être à la hauteur devant son public et s’inquiétait du caractère de Réda. Je crois que ce dernier n’a aucune idée du tintouin que fut pour Philippe cette visite qu’il lui avait promise de longue date. Quant à moi, si j’avais su qu’un réflexe animal faisait voir à Réda les honneurs comme une sorte de piège, je n’aurais pas été si surpris qu’à peine sur scène il ait cherché à mettre, au plus vite, un terme à sa performance. Peu lui importait d’être assis plutôt confortablement entre un personnage considérable et une femme exquise. De toute la soirée, il ne cessa de tanguer de droite et de gauche, en s’excusant d’avoir apporté avec lui son « congénital coefficient de désordre ». Il ne retrouvait pas les pages qu’il aurait voulu lire, bronchait sur ses phrases tout en se lançant dans des digressions à la Charles-Albert, dont il a le secret. Le sentiment d’impréparation qui se dégagea de sa lecture, somme toute, sympathique, estampa les gens du pays. Il faut bien reconnaître qu’à l’opposé du grand style oratoire de Jaccottet, qui pour tuer le trac s’était fendu d’un discours écrit et l’avait prononcé, en ouverture de la soirée, aussi gravement qu’un nouveau sermon sur la montagne, Réda avait lu du bout des lèvres, comme s’il était persuadé que tout ça manquait d’intérêt, allait nécessairement ennuyer.

Le lendemain, même étonnement. La nuit chez Isabelle ne nous avait pas rapprochés, alors que la chambre que j’occupais chez elle, tout comme celle qu’elle avait choisi d’attribuer à Réda sous le prétexte qu’aucune autre ne disposait d’une lunette astronomique, s’ouvrait sur les étages supérieurs d’un chêne centenaire peuplé d'oiseaux silencieux ; seul un rouge-gorge jusque tard dans la soirée avait persisté à nous faire entendre sa nostalgie : j’étais absolument ravi de partager avec Réda cette cohabitation dans les arbres. Mais quand en descendant de mon perchoir, je l’ai trouvé qui discutait avec Isabelle devant un cruchon de côtes du Rhône et une omelette aux truffes, ils parlaient déjà de tout autre chose. Autant que je m’en souvienne, il s’est d’abord présenté à moi sous l’apparence d’un être fortifié : courtois sans familiarité, amical d’une façon un peu bourrue. Et le voyant ainsi camper sur son quant à soi, je ne sus trop quoi entreprendre pour faire évoluer les échanges vers la camaraderie. Eludant les questions les plus directes, il se tint sur la défensive tout au long du repas, de la première bouchée, où il m’est apparu dans toute sa présence intimidante d’ancien gardien de but amateur, à l’ultime rasade de rouge servi avec le fromage, auquel j’ajoutais pour ma part un carré de chocolat. Le corps bien ancré dans le sol avec des gestes lents, d’une détente parfois inattendue pour saisir le poivrier ou la serviette, la tête vissée aux épaules, veste et chapeau posés sur la chaise d’à côté, il avait tout pour me plaire, sauf que je pensais à part moi au petit jeu qui travaille toujours chez un poète entre son être social et son être profond, quelque effort qu’il fasse, comme Jaccottet et d’autres, pour « vivre de telle façon que l’écrit naisse naturellement ». Au vu de son œuvre pléthorique et bien souvent désopilante, je m’attendais à ce qu’il soit bavard et drôle à en pleurer. Il me semblait qu’en dépit de notre grand écart d’âge nous n’aurions aucun mal à nous retrouver sur la même longueur d’ondes, étant donné l’étendue de nos passions communes ; mais soit il était dans un jour sans, soit, comme cela m’arrive quelquefois, j’étais d’une humeur de vieillard : j’ai vite compris qu’il n’allait pas se raconter plus que dans ses livres, où par un manque de confiance navrant dans tout ce qui le définit il met en avant les rues qu’il arpente à pied ou sur son légendaire solex ; les propres souvenirs qu’il décrit ne le reconstruisent pas, restent à l’abandon : ce sont souvent des ruines. Ou alors (cette hypothèse m’est soufflée bien après coup) en tant qu’éditeur avait-il déjà flairé en moi un portraitiste potentiel, et par prudence il s’était carapacé dans un silence de bon aloi, comme ces tortues en compagnie desquelles il prend le soleil, l’été, du côté de la Londe-les-Maures. Toujours est-il qu’au lieu de me raconter son rêve le plus obsédant, où il se voit qui monte vers Montmartre et, quand il arrive près du sommet, la basilique s’efface, faisant place à « une étendue infinie et infiniment réjouissante de campagne », il s’est contenté de remercier deux, trois fois Isabelle pour le gîte sans se départir d’un air un peu bougon, malgré lui. Par moments, j’aurais voulu qu’il abrège aussi son numéro de grand désabusé. En humant le tabac de pipe que fumait Isabelle, il dressait de la vie éditoriale parisienne un portrait sinistre, nous donnant l’impression d’en avoir fait plusieurs fois le tour depuis son départ de la Nouvelle Revue Française, après dix ans de services exemplaires. J’étais déjà trop écoeuré d’avoir vu par moi-même en librairie la meilleure littérature conculquée par les imbéciles. Enfin Réda réorienta nos propos vers des sujets autrement considérables : le jazz, auquel je suis certes un peu bouché, la façon dont Isabelle cavait les truffes, nourrissait son chien Phénix, essayait de préserver les poules des raids assassins d’une fouine et je me rappelle qu’entre deux plaintes marmonnées contre la brutalité des joueurs de foot, il avait fini par louer le fair-play du championnat féminin. Avec plus de sérieux que je n’en méritais, il m’écouta faire le récit sommaire des impressions que j’avais gardées de mon premier séjour à Lausanne chez la petite Mermod1. Avec Philippe, Réda était alors un des seuls poètes à pouvoir entrer de plain-pied dans mes obsessions helvètes. Quand bien même il était décidé à faire le tour du globe, d’Ecosse jusqu’en Polynésie, s’étant promis d’éprouver dans l’hémisphère sud la joie enfantine de marcher la tête en bas, sa gourmandise de promeneur l’avait jusqu’alors porté souvent vers les plateaux d’une Suisse élargie à son ancien territoire historique ; j’entends par là qu’il avait beaucoup baguenaudé au milieu des paysages contrastés de la vallée du Rhône et de ses environs lotharingiens auxquels mon coup de foudre amical pour Jaccottet venait de me fixer. Au sortir du déjeuner, il monta avec nous à la librairie, curieux de voir les plaquettes de poésie qu’on pouvait espérer vendre dans un village vivotant de tourisme saisonnier. Il fut déçu en bien : les étagères pleines de classiques de toutes sortes comptaient pas mal de livres de ses camarades poètes, d’André Frénaud à Gilles Ortlieb. « Comme quoi, dit-il. Nous sommes bien plus défendus que nous le croyons. » Il y avait là plusieurs de ses œuvres. Ce fut pour Isabelle l’occasion de m’offrir Le Voyage aux sources de la Seine qu’on avait entendu Jaccottet mettre au premier rang des proses, et Celle qui vient à pas léger : un chef-d’œuvre de tact sur son expérience de poète. Par dévotion à l’instant, j’ai voulu que le « grand Zhack », comme l’appellent ses proches, me signe son petit essai de poétique postale : je n’en revenais pas qu’il ait été facteur à Hardricourt, du côté de chez mes parents. Quand il y habitait, à la toute fin de la guerre, c’était encore un village où un garde-champêtre publiait les avis de la mairie après un roulement de tambour. Seul est reconnaissable aujourd’hui, près du chemin de fer, l’usine de cacao dont il supposait malicieusement que l’odeur entêtante avait rendu diabétiques les habitants alentour. Quand le jour baissa, nous l’avons raccompagné en voiture à la gare de Montélimar. Me revient une observation qu’il eut peu avant que nous entrions dans la ville, lorsqu’il vit sur le bas-côté des éoliennes en mouvement : « Voilà des jeunes filles qui veulent nous enseigner la gymnastique. »

Réda établissait de lui-même ce qui pouvait nous rapprocher dans la vie, à commencer par ces boulots de sous-fifre qu’il a longtemps exercés en plus de son métier d’écrivain.

S’ensuivit un très irrégulier échange de lettres. Par gentillesse, à l’opposé de l’apparente indifférence que je lui supposais à mon égard, Réda y établissait de lui-même ce qui pouvait nous rapprocher dans la vie, à commencer par ces boulots de sous-fifre qu’il a longtemps exercés en plus de son métier d’écrivain. Il s’ingénia notamment à comparer mon dépaysement de libraire chez Gallimard, où j’avais affaire avec une clientèle tout droit sortie de Guermantes à celui qu’une soixantaine d’années plus tôt il avait ressenti aux éditions Seghers et à leur société de distribution « L’intercontinentale Costard » dont la raison sociale lui donnait un peu le sentiment de travailler pour une compagnie de navigation de la grande époque – Chargeurs Réunis, Messageries Maritimes, Paquet… Il était affecté à la ligne Raspail-Gentilly, où le dépôt occupait un vieux gros bâtiment ancré tout près de la Bièvre, et il touchait un salaire de sous-soutier stagiaire. Je ne résistais pas au plaisir de lui écrire sans nécessité, ayant l’espoir qu’il me réponde par une de ses lettres calligraphiées au stylo bille bleu ou à l’encre noire. Au début, même le timbrage des enveloppes me ravissait. Plutôt que de coller une Marianne, il choisissait des timbres de collection représentant Tournesol ou Richelieu, Mickey ou Manet, un clairon ou tel soldat en chocolat. Pour ses amis proches, il dessinait jusqu’au timbre, amusé de parvenir à tromper la vigilance des postes. Chez lui, il serait vain de chercher une différence entre l’écriture épistolaire et l’autre. Dans le sillage de Rilke ou Char, Réda prend soin d’écrire de la même main en toutes circonstances. Aussi, je reste enfantinement fier d’avoir suscité une poignée de lettres (une, en particulier, où il revient en détails sur ses années passées à la direction de la NRF). J’aimais m’enquérir de son opinion sur des sujets divers. Il répondait d’un très sincère mouvement de cordialité aux requêtes les plus tordues. À la longue, il finit cependant par se demander si je ne le prenais pas pour une de ces officines qui, dans le commerce, renseignent sur la réputation des entreprises – et je me serais trompé de beaucoup. Au vrai, je m’étonne qu’il ait été si bienveillant envers moi, étant donné les torchons que je lui envoyais. Par réflexe en quelque sorte paternel, il souhaitait que j’améliore mon écriture (graphisme) et mes rapports contrariés avec les participes passés : « les festivités ont étées » lui semblait « dun avant-gardisme trop provocateur ». Je ne lui ai jamais donné à relire mes manuscrits, ne voulant pas le charger d’un pensum supplémentaire. Je ne lui ai pas non plus envoyé systématiquement mes publications, mais peut-être était-ce pour le plaisir de le voir réagir à certaines que je ne lui avais pas transmises. Dans les Rondes2, c’est la présence « filigranesque » de Charles-Albert Cingria qui retint son attention. Il aurait voulu – pour leur succès – qu’elles s’accomplissent avec la même allégresse au-delà des cantons helvétiques de la littérature, m’encourageant à leur offrir un complément plus diversement peuplé. Je regrette, quand l’occasion m’en fut donnée par mes divers postes d’éditeur, de ne pas l’avoir publié plus souvent. La seule contribution que j’obtins de sa part fut celle pour le catalogue des trente ans des éditions de La Dogana. Il écrivit alors en une heure une page magnifique, accompagnée d’un dessin de la douane suisse, imité de Sempé. Le dessin était émouvant dans sa maladresse pasticheuse, mais je décidai de ne pas le publier. Il ne s’en offusqua pas durablement. Là comme ailleurs, il n’a pas grande vanité.

Par ma faute, ne sachant comment me débrouiller d’un caractère en parfaite opposition au mien, notre amitié se sera donc déployée sur courant alternatif. Tantôt nous nous tutoyons, tantôt nous nous voussoyons. Et les cafés que nous avons pris en tête à tête n’ont pas réellement contribué à trancher cette indécision linguistique. Une seule fois, je me suis senti assez complice pour lui parler de mon père, dont me chagrinait la désapprobation silencieuse qu’il donnait à ma façon de vivre (j’aurais voulu qu’il comprenne davantage la nécessité pour moi d’écrire de petits portraits d’écrivains, plutôt que de leur accorder par avance la place aux oubliettes de l’histoire littéraire qu’ils finiront bien assez tôt par occuper). Ce jour-là, en causant, j’ai été frappé par une coïncidence biographique inattendue entre mon père et lui. J’ignorais en effet qu’à vingt ans de distance ils avaient été, en quelque sorte, condisciples dans la classe de français, latin, grec d’un certain Paul Dutronc, au collège jésuite d’Evreux. Rien ne m’enchante plus que de penser qu’aussi différents qu’ils soient, de goût comme de mœurs, ils ont reçu en partie, l’un pendant la guerre de quarante, l’autre au tout début des années soixante, le même enseignement de français. Peut-être ont-ils suivi aussi les mêmes cours de chant bien que mon père ait la quasi-certitude qu’à son époque Dutronc n'était déjà plus maître de chapelle et laissait à son seul neveu (le célèbre Jacques) le soin de pousser la chansonnette. Ce Dutronc-là, dont Réda n’a jamais parlé dans ses livres au profit d’autres profs : Dauly, Arnoux-Rivière, Lefèvre, mon père le décrit comme un type de haute taille portant une moustache anachronique, taillée en carré sous le nez. Chose impensable aujourd’hui, il fumait en classe et tapotait sur sa chemise pour en faire sauter la cendre. Le tabac Amsterdamer qu’il prenait pour bourrer sa pipe sentait le foin frais et le pain d’épice. C’était un besogneux. Le corrigé des devoirs qu’il rendait était impeccable. Il les rédigeait sur des feuilles sans marge, noircies sur toute la page avec des interlignes étroites. En termes d’éducation, j’ai le sentiment qu’au collège Saint-François, Réda et mon père ont vécu comme à la fin du Moyen Âge. Certes, entre les années de pension de Réda et les siennes, le bahut avait commencé à se laïciser. On y menait une vie un tout petit peu moins conventuelle. Au commencement et à la fin de chaque classe, le professeur ne se découvrait plus pour entonner le Veni Sancte Spiritus ou le Sub tuum praesidium. Seul le cadre religieux résistait. Par préséance du spirituel sur les tartines au beurre du petit-déjeuner, la journée commençait à huit heures par une prière ou une messe. Durant le mois de la Sainte Vierge, les pensionnaires devaient réciter du fond de leur lit un « Je vous salue Marie ». Ils assistaient aux complies ou Salut du Saint Sacrement. Sans compter l’inamovible culte dominical où les plus petits avaient ordre de se présenter en costume bleu-marine, avec veston croisé et culotte tandis que les grands pouvaient venir en pantalon. Tout porte à croire que mon père et Réda sont entrés au collège avec un trousseau à peu près semblable dont une brochure d’époque dresse l’inventaire. Colonne de droite : ledit costume bleu, deux paires de souliers et une de brodequins ; deux paires de draps et les couvertures ; une demi-douzaine de serviettes de toilette et de serviette de table. Colonne de gauche : une tenue sportive fournie par le Collège, à savoir un flottant bleu foncé, un maillot athlétique blanc sans manches, des espadrilles ou des tennis. Chacun de ces vêtements (lavables ou non) devant être marqués au numéro de l’élève, avec son prénom et son nom en toutes lettres tissés sur bande blanche et cousue. Livres et objets personnels devaient porter, de la même manière, le numéro individuel. Je ne résiste pas au plaisir d’imaginer Réda en train de faire et refaire le compte des objets contenus dans sa valise avant de prendre le train pour Evreux. Une punition attentait ceux qui dérogeaient au règlement. Mais c’est peut-être grâce à lui que Réda a pu faire ses premières armes épistolaires : chaque dimanche, entre dix heures et midi, obligation était faite à tous les pensionnaires d’écrire à leurs parents en joignant à leur lettre le bulletin le plus récent.

La qualité pour moi la plus spectaculaire de ses portraits est son aptitude à se projeter tout entier dans l’ami dont il vous parle.

De Réda, je crois avoir lu l’œuvre complète, ou peu s’en faut. Il y a vingt ans, j’en lisais même à voix haute des pages entières à mes colocs. Sa phrase nerveuse, pleine d’inattendu, nous égayait. La liberté qu’il y déployait tranchait avec la prudence syntaxique extrême de tout ce qui s’écrivait. C’était comme un grand appel d’air rhétorique. Plus d’interdits, ni de temps, ni de modes, ni de registres de langue. Il évoquait aussi bien le plain-chant que le blues, Eric Dolphy ou Tintin. Réda, comme on dit, ratissait large. Il ne cherchait pas à être de son temps. Parfois, il me déroutait. À partir de Retour au calme, il a notamment écrit des poèmes qui, de son propre aveu, appartiennent plutôt au dix-neuvième, voire au dix-huitième siècle ; leur habillage métrique pourrait même faire penser qu’il préférerait être lu sous Louis XIV, tant cette poésie spéculative qu’il compose avec habileté, discutant de science, de philosophie et de la formation des astres, n’aurait pas été démentie par le La Fontaine du Discours à madame de la Sablière. Si je ne relirais peut-être plus aussi intensément qu’autrefois ce pan-là de son œuvre ni ses textes de pure fantaisie, comme LAffaire du Ramsès II, je m’émerveille partout ailleurs du prolongement qu’il a su donner à la tradition des écrivains flâneurs. Comme eux, il aura su relever « dans les paysages les moins propres à la rêverie » (friches, zones industrielles, quartiers à la lisière de la ville et de la campagne) « une disposition restée jusqu’à lui virtuelle », à cause, dit-il, « de la buée particulière à travers laquelle il les a contemplés 3 ». Pour autant, je reviens toujours aux mêmes volumes, qui ne sont pas ses chefs-d’œuvre. J’ai bien conscience qu’Autoportraits, À la sauvette, Mes sept familles que je garde à mon chevet ne valent pas tout à fait Les Ruines de Paris, Châteaux des courants dair, Le Vingtième me fatigue. Pas un n’aurait suffi à conférer à Réda une place inamovible dans l’histoire littéraire récente, aussi térébrants que soient les portraits qu’il y donne de ses camarades poètes et artistes. Seulement, ces trois titres en marge d’une œuvre abondante appartiennent au petit nombre de volumes que j’aurais aimé écrire, et auxquels, toutes proportions gardées, j’ai aspiré assez tôt à donner quelque complément, comme j’ai toujours rêvé de le faire en m’inspirant de l’impeccable portrait de Malherbe par Tallemant des Réaux.

Chez Jacques Réda, la qualité pour moi la plus spectaculaire de ses portraits est son aptitude à se projeter tout entier dans l’ami dont il vous parle. Je connais peu d’auteurs aussi doués que lui d’une sorte de « caméléonisme » qu’il analyse d’ailleurs fort bien dans son évocation de Pierre Bergounioux. Moi qui ai un peu fréquenté les écrivains de son clan, Goffette aussi bien que Paul de Roux, Kaddour, Macé, Bobin, Ortlieb (uniquement des « mecs », me dirait d’un ton de reproche notre amie Vera Feyder), je les reconnais tels qu’il les croque, tout y est : le geste héraldique, le timbre de la voix avec son jargon propre, la posture et l’attitude morale. Il peut d’ailleurs se montrer dur avec ses amis. D’Oster, il vous donne plus d’un exemple parfois presque incongru ou tirant sur la « vacherie », étant navré de penser qu’il ne restera rien de sa poésie ou presque. Mais aucune des petites irrévérences qu’il se permet au fil de ses observations écrites ne nuit jamais à l’équanimité générale du portrait. Car si, comme il me l’a écrit, nous n’aimons pas les autres à cause de leurs défauts de caractère, « il ne nous reste qu’à nous pendre nous-mêmes au premier clou venu (en espérant un peu que notre poids l’arrachera) ». Réda ne pense pas à mal. C’est sans blesser quiconque qu’il parvient à faire sentir l’émouvante parthénogénèse dont tout écrivain est victime. Des poètes vivants que je lis, s’il est le meilleur peintre de caractère, c’est parce qu’il parvient à faire bouillir le langage jusqu’à cette température où les mots s’évaporent en faveur de la réalité vers quoi ils tendent. En revanche, je crois abusif de lui reconnaître dans la vie les mêmes qualités. Pour l’avoir assez souvent vu en groupe et pour m’être retrouvé quelquefois en tête-à-tête avec lui, je m’inscris en faux contre l’idée proprement magique qu’il laisse courir sur son compte, selon laquelle, s’attablant avec un inconnu, il se sentirait d’abord devant lui comme devant un dieu ; au point, dit-il, « d’adopter tout spontanément un comportement qui, dans ses propos comme dans son attitude, refléterait celui de son interlocuteur ». Ce fut peut-être le cas la toute première fois qu’il se trouva face à d’authentiques phénomènes comme Michon ou Grosjean. Mais je n’ai pour ma part jamais senti qu’il s’adaptait à moi dans nos entretiens, même la fois où il s’est tu pendant de longues minutes, comme gêné par mon manque de conversation, avant de me montrer sur son téléphone portable les photos qu’il avait faites pendant ses vacances à Bora-Bora. Avec les années, touché par sa dévotion à l’œuvre, et impressionné qu’il soit resté aussi inventif qu’autrefois sans laisser jamais les pépins physiques mordre sur l’espace de la vraie vie (face à vous, il ne verse dans aucun pathos, opposant au déclin de sa vue elle-même l’image magnifiée d’un Borgès aveugle), ce qui me frappe bien plus que son aptitude à se transsubstantier en l’un quelconque de ses proches, c’est tout au contraire le magnétisme croissant qu’il exerce sur sa bande d’amis. Ils se sont tous donnés, à un moment de leur parcours, des airs à la Réda. On le sent dans leur façon de parler, de voir, d’écrire : je me suis parfois demandé s’ils ne se ressemblaient pas jusque dans le parallélisme de leurs rêves. Et c’est une des raisons pour lesquelles je m’interdis de le voir trop souvent, prenant plutôt de ses nouvelles par la bande, comme si je pressentais qu’il valait mieux profiter de ce qu’il est plénièrement dans ses livres et ses lettres, dès lors que je souhaite (et je le dis en pensant à son goût pour la philatélie) conserver un timbre à moi. 

  • 1. La petite-fille de l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod (19981-1962), auquel Amaury Nauroy a consacré un portrait dans Rondes de nuit..
  • 2. Amaury Nauroy, Rondes de Nuit, éditions Le Bruit du temps, 2017, réed. 2019.
  • 3. Jacques Réda, « Lémancipation », dans Pierre-Alain Tâche, Une poétique de l'instant, édité par Anne-Lise Delacretaz, Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, 2006. Ce propos visant à qualifier l'écriture en prose de Pierre-Alain Tâche convient presque mieux à Réda lui-même. Comme il le dit souvent, c'est toujours un peu soi que l'on peint quand on entreprend un portrait. 

Amaury Nauroy

Écrivain, Amaury Nauroy travaille dans l'édition. Après avoir fondé et dirigé, de 2003 à 2008, la revue Tra-jectoires, il est aujourd'hui membre du comité de rédaction de la Revue de Belles-Lettres (Lausanne). En tant qu'éditeur scientifique, il a établi la correspondance de René Char avec Georges Mounin (Gallimard, 2020). Dernier titre paru : Rondes de nuit (Le Bruit du temps, 2017, rééd. 2019).…