La maison de thé d'après Lao She, mise en scène de Meng Jinghui à l’opéra Confluence d’Avignon.
Flux d'actualités

L’Esprit d’Avignon et les In et les Off de Droit en scène (2)

Pour la deuxième semaine consécutive, en partenariat avec l’émission Droit en scène d’Amicus radio, nous vous proposons cinq nouveaux podcasts, chroniquant des spectacles programmés dans le In et dans le Off du Festival d’Avignon.

À la suite de la première série de podcasts parue mardi dernier, les nouveaux et derniers podcasts de la grille d’été de Droit en scène ont été mis en ligne par Amicus radio alors que le Festival d’Avignon va fermer ses portes dans le In mercredi 24 juillet et dimanche 29 dans le Off.

Au total, sur les deux semaines, une quarantaine de spectacles ont été vus et chroniqués.

Le Festival est également un endroit et une période foisonnants pour les conférences, les rencontres avec les auteurs, les dramaturges et les comédiens, mais aussi les expositions. On ne peut que conseiller l’exposition Camus dans la très jolie bibliothèque Ceccano et l’exposition Ecce homo d’Ernest Pignon-Ernest dans la Grande Chapelle du Palais des Papes, une rétrospective qui permet de revoir ses travaux sur les prisons, les immigrés, mais aussi la liberté d’expression.

Migrations

Du côté du théâtre et de la danse, le thème de l’Odyssée et toutes les questions qui lui ont été liées, comme nous le notions déjà lors de la première semaine, c’est-à-dire les migrations liées ou non à la gestion européenne, est resté très présent dans le In et dans le Off.

L’Odyssée de Blandine Savetier, programmée pendant quinze jours, a fait revivre, dans le jardin de la bibliothèque Ceccano, le texte d’Homère et Abîmés de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève, dans le jardin de la Maison Jean Vilar, l’a prolongé par des questions contemporaines d’exil, notamment la belle question du retour.

Dans le Off, Lampedusa Beach, de manière poétique mais non moins tragique, et Mon Livre de la jungle, de manière plus concrète et didactique, ont souligné le côté obscur de la politique migratoire européenne, avant que le spectateur ne soit invité à basculer dans une situation inversée avec Guerre. Et si ça nous arrivait ?, faisant de lui un migrant et du Moyen-Orient une terre d’asile.

Démocratie

Comme la semaine dernière encore, les thématiques attachées à la démocratie ont également été très exploitées dans des spectacles tout à fait remarquables. Dans le In, La maison de thé a toutefois été controversée, aussi bien parmi le public que la critique, ce qui est assez étonnant tant le texte de Lao She est riche sur le plan littéraire et politique. Il faut sans doute l’avoir lu et connaître la vie de l’écrivain chinois pour mieux apprécier tant la portée de ce texte aujourd’hui que les partis pris de mise en scène utilisant des références extérieures puisées dans la littérature mondiale.

Dans le Off, Un démocrate de Julie Timmerman a suscité le plus grand intérêt en exposant la vie du publicitaire américain d’origine autrichienne Edward Bernays, neveu de Freud, qui a inventé à partir des années 1920 les premières techniques de manipulation des masses (voir ce qu’en dit Bernard Stiegler). Ces stratégies concernent le commerce, par exemple en faisant croire aux suffragettes que la cigarette était un moyen d’émancipation, ou la sphère politique, avec l’invention de la notion de « conseiller en relations publiques » et les services à la propagande antifasciste comme aux coups d’État en Amérique du Sud, usant des conflit d’intérêt et de la corruption.

Dans d’autres pièces plus modestes, les rêves démocratiques ont été traités via certains actes de résistance et de dissidence : La terre d’Havel et Marx et la poupée sont des exemples de résilience dans des régimes, aussi différents géographiquement que chronologiquement que le sont la Tchécoslovaquie et l’Iran.

Les rêves démocratiques peuvent également naître de situations historiques complétement inédites comme celle de Moresnet, histoire improbable contée dans Zinc, qui a dû entraîner à la fois des innovations et des vides juridiques.

Enfin, les limites de la démocratie peuvent être observées dans le comportement des puissances coloniales dans leurs pratiques de l’esclavage, faisant découvrir, au-delà des textes, le quotidien concret des esclaves dans le rare témoignage de Mary Prince ; mais aussi dans une situation que l’on envisage comme une hypothèse d’école dans Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Genre, criminalité et environnement

Beaucoup de pièces ont abordé les questions d’identité sexuelle comme Pronom et La théorie du Y dans le Off. Elle n’est sans doute que prétexte politique et scénique dans Outside de Kirill Serebrennikov, qui pose davantage la problématique des limites de la création artistique et de la liberté d’expression.

Dans le Off toujours, la criminalité a inspiré de nombreux auteurs et metteurs en scène, les uns souhaitant trouver des explications aux actes, comme dans Criminel ou dans Je vole… et le reste je le dirai aux ombres, les autres prenant, comme dans L’arrestation, une situation potentiellement criminelle comme un prétexte à une réflexion d’entre-deux-mondes sur le regard que la société porte sur l’ordre, la sécurité, la justice et ceux qui les font respecter et parallèlement comment les rapports de domination et de pouvoir se construisent, sans se contenter seulement des législations et réglementations.

Enfin, les préoccupations environnementales n’ont pas été aussi présentes que l’on aurait pu imaginer. Mais la chorégraphie d’Akram Khan, Outwitting the devil, créée dans la cour du Palais des Papes fut un moment fort du festival. À partir du récit de l’épopée babylonienne de Gilgamesh, elle pose la question de la responsabilité envers les générations futures, des actions des pouvoirs publics ayant un effet sur leur environnement. La destruction de la Forêt des Cèdres, exemple d’un parfait écosystème et de biodiversité, au temps du roi d’Uruk, sert de parfaite allégorie aux préoccupations juridiques et politiques du temps présent.

Dans le Off, Après la neige va en quelque sorte au-delà, plaçant ces préoccupations dans un futur potentiel, celui d’un accident nucléaire, menace et défi pour les pouvoirs publics.

 

Podcasts

Mardi 16 juillet
L’Odyssée de Blandine Savetier
Pronom d’Evan Placey
La théorie du Y de Caroline Taillet
La terre d’Havel de Cécile Cormeraie, Arnaud Vervialle et Hervé Reboulin
Un démocrate de Julie Timmerman

 

Mercredi 17 juillet
La Maison de thé de Lao Sheu
Mary Prince de Souria Adèle
Mon livre de la jungle (My Calais Story) de Céline Brunelle

 

Jeudi 18 juillet
Guerre. Et si ça nous arrivait ? de Janne Teller
Zinc de David Van Reybrouck
Lampedusa Beach de Lina Prosa

 

Vendredi 19 juillet
Outwitting the devil d’Akram Khan
Criminel de Yann Reuzeau
Marx et la poupée de Maryam Madjidi
1936. Histoire(s) des congés payés de Caroline de Diesbach
Inoubliable Sarah Bernhardt de Joëlle Fossier

 

Lundi 22 juillet
Abîmés. Écrits d’acteurs de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgièvre
Outside de Kirill Serebrennikov
Après la neige d’Aurélie Namur
NinaLisa de Thomas Prédour et Isnelle da Silveira
Le dernier cèdre du Liban d’Aïda Asgharzadeh
Je vole… et le reste je le dirai aux ombres de Jean-Christophe Dollé
L’arrestation de Mario Batista

 

Amicus Curiae

Amicus radio est un programme de chroniques, magazines, reportages, entretiens et documentaires, à écouter en ligne ou à télécharger. Porté par une équipe d’animateurs d’horizons divers – magistrats, professeurs, journalistes, avocats – il s’applique à rendre le droit audible et accessible, par delà ses frontières disciplinaires, culturelles ou géographiques.…

Emmanuelle Saulnier-Cassia

Professeure de droit public à l’université de Versailles, agrégée des Facultés de droit, elle est spécialisée en droit de l’Union européenne. Elle a créé par ailleurs une réflexion sur l’appréhension du droit par les arts (scéniques en particulier), à travers une chronique mensuelle « Du droit dans les arts » aux Petites affiches, une rubrique « Théâtre » dans la revue Droit & Littérature depuis…