La Renaissance fusillée et l’Ukraine actuelle - 2ème volet
La Renaissance qui s’annonçait
Écrivains français domiciliés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart se rendent régulièrement à Kharkiv, grande ville de l’est de l’Ukraine, non loin de la frontière russe et des combats. Dans ce deuxième volet d’une série de quatre articles, ils racontent le bouillonnement artistique et intellectuel dans l'Ukraine des années 20 et 30, qui ne tardera pas à irriter le pouvoir soviétique.
Au sortir de l’appartement de Cheveliov, qui abrite la résidence d’écriture - toujours au centre de Kharkiv, en descendant la rue Rymarska, et tournant dans la première à gauche, on tombe sur un square, fameux dans la ville et orné de statues : c’est le square de la Poésie. Les arbres sont nus, les bancs délaissés : c’est la guerre, les gens restent chez eux. C’était l’hiver, et il faisait froid ; les statues elles-mêmes étaient emmitouflées. Il paraît que l’une d’elles représente Gogol… Mais si l’auteur de Tarass Boulba est ici, impossible d’aller le saluer. Dans ce square, comme partout en Ukraine, les statues sont recouvertes de sacs de sable ; on ne les voit plus, car on les protège. C’est ainsi, comme réfugié dans une casemate à la mesure de son corps, que Gogol, dont l'esprit libre et satirique a tant inspiré la Renaissance fusillée, se garde des bombardements qui frappent quotidiennement Kharkiv depuis février 2022.
Tout au bout du square, ponctuant la perspective, se dresse une façade néoclassique, taciturne, chagrine, fermée : la façade du Théâtre dramatique de Kharkiv. Au vrai, ce bâtiment a l’air malade. Peint en rose et blanc, il est d’ailleurs tout pâle… À le voir, on dirait que les édifices, comme les gens, sont voués à traîner des affections héréditaires, des fièvres ou des douleurs chroniques, moitié présentes, moitié passées, dégénérant régulièrement en crises. Au fait, c’est bien de cela qu’il s’agit. La preuve en est visible au-dessus de l’entrée. Février 2024, — sur la façade du théâtre, un grand kakémono est suspendu, qui annonce l'imminente représentation d'une pièce très célèbre en Ukraine. La première était prévue pour le 25 février 2022. L'agression russe l'aura précédée d'un jour… Voici deux ans que l'affiche pend et que la pièce attend d'être jouée. C’était déjà navrant, mais cela vire à l'ironie tragique quand on sait que l'œuvre en question est Maklena Grasa.

Mykola Koulich. Collections du Musée littéraire de Kharkiv.
Maklena Grasa, la dernière pièce écrite par Mykola Koulich, la dernière mise en scène de Les Kourbas, en 1933, au théâtre Berezil. Maklena Grasa, où l'humour noir provoquait un peu trop le populisme en place, et qui vaudra à Koulich et Kourbas d'être arrêtés, déportés, incarcérés au goulag, puis exécutés, le même jour, le 3 novembre 1937, à Sandarmokh, en Carélie, dans le nord-ouest de la Russie. Le dramaturge et le metteur en scène ne furent pas les seules victimes des purges qui ont transformé la Renaissance ukrainienne en Renaissance fusillée. Au total, tout au long des années 1930 et jusqu’à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, ce seront, par fournées successives, plusieurs centaines d’intellectuels ukrainiens qui se verront jugés pour « nationalisme », « actes contre-révolutionnaires », « idéologie erronée », « terrorisme », « complot », « espionnage », « fascisme », etc., — irrépressiblement arrêtés, condamnés à la prison, au goulag, au peloton d’exécution. Il y avait parmi eux des traducteurs, des critiques littéraires, des dramaturges et des scénaristes, des peintres, des journalistes, et surtout des romanciers, des poètes, des écrivains.
Pourtant, tout n’avait pas si mal commencé en ce premier tiers de XXe siècle, artistiquement parlant. En Ukraine, la période est d’une prodigieuse vitalité pour les avant-gardes de tout poil. Ces gens sortaient sur leurs deux jambes des abattoirs de la Grande guerre, et des quatre années de guerre pour l'Indépendance de l'Ukraine (1917-1921) qui virent s’affronter les Blancs tsaristes, les Rouges bolchéviques, les Patriotes ukrainiens, les Anarchistes de Makhno. Dans les années 1920, l'Ukraine était exsangue, mais l'Art s'ébrouait fort. La jeune génération se tenait au seuil d’une maison nouvelle, à investir comme elle le voulait, et désireuse, sans doute, d’écarter les vieux codes associés aux traumatismes historiques. Un mouvement portait la création vers l’avant, vers le futur. Constructivisme, expressionnisme, futurisme, dadaïsme, cubisme, vitaïsme1, néo-baroque, le pays explore tout.
Tant à Kyiv qu’à Kharkiv, les groupes artistiques se chevauchent et crépitent. Ils portent, entre autres, les noms suivants (et l’on voit d’emblée que la révolution artistique donnait la main à la révolution sociale) : le Soc, la Forge, l’Atelier de Parole Révolutionnaire (« MaRS »), l’Académie libre de la Littérature Prolétaire (la fameuse « Vaplite », dont ont fait partie nombre d’auteurs de la Renaissance fusillée).

Logo de la Vaplite. Collections de la BULAC.
En peinture, il y a Meller, venu du Blaue Reiter et ami de Kandinsky. Il met ses compositions colorées au service des costumes et de la scénographie des pièces de Kourbas. L’exposition internationale des Arts-déco de Paris lui décerne une médaille d’Or, en 1925, pour l'architecture intérieure du théâtre Berezil. Toujours en peinture, il y a Boïtchouk, grand pédagogue, mosaïste, décorateur, fresquiste. Il pose les fondements du monumentalisme ukrainien, et associe dans une même ferveur modernisme, néo-byzantisme et héritage populaire. En architecture, le bâtiment Derjprom, à Kharkiv, est un chef-d’œuvre constructiviste. En cinéma, les réalisateurs d’Ukraine donnent à plein. Ce sont les grandes heures des studios d’Odessa. Dovjenko filme sa « trilogie ukrainienne ». C’est en Ukraine que Vertov tourne L’homme à la caméra.
Et naturellement, il y a la littérature. Car les artistes rassemblés plus tard sous le nom de Renaissance fusillée sont avant tout des auteurs, des romanciers, des essayistes, des poètes. Ils sont des vingtaines, autant de plumes actives et passionnées, de moteurs roulant vers l’avenir et pleins d’élan romantique, prêts à tracter la renaissance ukrainienne et à relever tous les défis. Dès 1914, Mikhaïl Semenko donne le jour au futurisme ukrainien. En quinze ans, il fonde groupe futuriste sur groupe futuriste. « Il y aura un métro de Paris à Kybyntsy [son village natal, en Ukraine centrale] » écrit-il dans son poème Le Métro2. Vétéran de la guerre d’Indépendance, visionnaire adorant mêler les arts en des explosions syncrétiques, Semenko est aussi directeur de revues. Il publie dans Nouvelle génération les articles dans lesquels Malévitch théorise le suprématisme. Il rencontre Aragon, venu de Moscou pour une conférence sur la littérature révolutionnaire…En prose, mentionnons Valerian Pidmohylny. Figure de premier plan, Pidmohylny ? Sans aucun doute. Cet auteur précoce traduit en ukrainien Maupassant, France, Diderot, Balzac, Stendhal. Ses textes, publiés dans des revues d’avant-garde, traitent de la révolution, des destins personnels jetés dans la tourmente et les changements brutaux des débuts de l’ère soviétique. Dans La ville, roman daté de 1928 et l’une des pierres blanches de la génération, l’auteur décrit l’arrivée à Kyiv d’un jeune villageois sur fond de Nouvelle Politique Économique. Quant à la scène, Les Kourbas donne ses lettres de noblesse à une dramaturgie nouvelle, originale, authentiquement ukrainienne. Le théâtre Berezil s'érige en foyer d'expérimentations artistiques protéiformes et farouchement habitées.

Mykhaïl Semenko et sa famille. Collections du Musée littéraire de Kharkiv.
La Renaissance est là. Tout inspire cette génération littéraire. Son cœur s’emballe pour la moindre chose, pour le rythme des machines, le primitivisme anonyme, le progrès, l’Humanité, les icônes orthodoxes, les fils électriques. Ces gens-là débattent de tout. Que faut-il faire, pour une révolution authentique ? Les formes établies sont-elles encore valides ? Vers où aller ? Quelle est la place de l’Ukraine dans le monde ? Qui sont les voisins ? Qui, les exemples ? D’ailleurs, faut-il avoir des exemples ?!
En outre, la révolution artistique va de pair avec la révolution sociale. Or, doit-on imprimer les ouvrages issus du monde prolétaire quand ceux-là manquent de savoir-faire, voire de talent ? Faut-il privilégier la masse et la classe sociale ou, au contraire, la qualité, afin qu'elle puisse transcender les époques, les milieux ? Sur les bourgeons renaissants se lèche l’eau de Jouvence mêlée au vin de goutte (celui qui sort de lui-même, quand le raisin n’est pas encore pressuré…), et ce jaillissement artistique a effectivement une coloration rouge. En 1922, les Bolchéviks sont définitivement au pouvoir dans le pays. L’Indépendance nationale n’a pas triomphé, mais la révolution n’a pas encore ouvertement trahi son programme théorique. Les peuples peuvent encore, peut-être, sembler frères sous l’égide d’une idée révolutionnaire inouïe, cette union censée déborder les frontières pour mieux établir l’égalité au sein du genre humain… Il y a encore tout à faire, tout à créer, tout à changer ; beaucoup y croient.
Ce que les Bolchéviks ont accompli, en favorisant pendant un court moment, de 1922 à 1927, « l'ukrainisation de l'Ukraine », ce fut l'application du concept d’indigénisation.
La politique bolchévique elle-même semble soutenir avec bienveillance cet élan créateur. Les préoccupations des Ukrainiens pour l’Ukraine, les Bolchéviks les toléraient, et — signe troublant… — ils avaient même l'air de les encourager. Loin, pourtant, de l’art pour l’art, ou de la liberté mutuelle. Rien à voir non plus avec un vide politique, qui aurait flotté çà et là en Ukraine, comme si les apparatchiks avaient oublié de légiférer quelque chose, non. Plutôt, un calcul. Ce que les Bolchéviks ont accompli, en favorisant pendant un court moment, de 1922 à 1927, « l'ukrainisation de l'Ukraine », ce fut l'application du concept d’indigénisation. Favoriser l’« ukrainisation », c'était concéder le droit de créer, de représenter, d’imprimer en langue ukrainienne, dans le but d’instrumentaliser la langue du peuple, afin de capter les créativités nationales, et de les mettre au service de la propagande soviétique.
Cette politique ne dura pas. Très tôt, le pouvoir se rendit compte qu'au lieu de mieux les soumettre à Moscou, avoir le droit de créer dans leur langue rendait les artistes ukrainiens de plus en plus lucides et, par conséquent, critiques vis-à-vis de la nature réelle du régime communiste. Une personne a formulé noir sur blanc cette prise de conscience de la dégénérescence inéluctable et rapide des fausses promesses sociales et politiques, et de l’étouffement planifié de la liberté d’expression, notamment en littérature : c'est Mykola Khvyliovy. Mykola Khvyliovy fut le phare de ce qu'on appelle aujourd'hui la Renaissance fusillée, mais qui, à l'époque, méritait encore le nom de « Renaissance rouge », ou de « Renouveau national ». Khvyliovy fut à la fois le centre, le déclencheur et la Cassandre de cette génération. Né en 1893 (non loin de Kharkiv) et mort en 1933 (par suicide, cf. notre prochain volet), Khvyliovy est d’abord un poète, d’inspiration futuriste, puis il se consacre exclusivement à la prose. Les nouvelles qu’il écrit de 1922 à 1924 parlent déjà des déceptions de la révolution, de la fourberie des aubes chantantes, des idéaux pas si bienveillants que ça, et semblant plutôt mener à un nouvel avatar de l’Empire russe. Le voisin spoliateur n’aura fait que troquer l’uniforme tsariste contre une blouse de Soviet, — mais rien n’aura changé dans le poids de la botte. Et ce constat est d’autant plus amer que Khvyliovy désirait tout autre chose pour l’Ukraine. Car cet auteur savait bien que le pays, depuis plus de deux siècles d’asservissement à Moscou, était cantonné, tant politiquement que culturellement, à un rôle de figurant provincial, folklorique, tout sauf indépendant, et voué à l'imitation. Aussi souhaitait-il une renaissance radicale pour l’Ukraine, la création d’une littérature nationale grandiose, rayonnante, et de génie. Il peste contre les barbouilleurs embusqués derrière l'idéologie. Il rêve d'une langue qui pourrait franchir les frontières sans anéantir les autres.

Mykola Khvyliovy. Collections du Musée littéraire de Kharkiv.
Sur un plan politique, Khvyliovy écrit dans L'Ukraine ou la Petite-Russie ?3, (1926, son dernier pamphlet) :« "Recouvrir" l’indépendance par un pseudo-marxisme vide signifie ne pas comprendre que l’Ukraine demeurera un foyer de la contre-révolution aussi longtemps qu’elle n’atteindra pas l’état naturel auquel l’Europe occidentale est parvenue à l’époque de la formation des États-nations. » Il poursuit : « Briser le messianisme russe signifie non seulement ouvrir le sémaphore à l’express de la création dans la joie, qui par le vent de son mouvement lance un vrai printemps des nations, mais également libérer la jeunesse moscovite des préjugés impérialistes séculaires. »
Khvyliovy était d’une intelligence perçante et, transplanté parmi nous, déplacé de son époque à la nôtre, il semble qu’il n’y aurait pas une virgule à modifier à ses propos. En effet, dans Pensées à contre-courant4, il formule ce constat : « Dans la mesure où la nation ukrainienne a recherché son indépendance pendant plusieurs siècles, nous considérons que c’est là une preuve de son désir irrépressible de manifester et de développer pleinement son idée nationale (et non nationaliste). » C’était écrit il y a 100 ans. Cela n’a pas pris une ride.
Lorsqu’il écrit ces textes, Khvyliovy a 33 ans. Il n’a plus que six ans à vivre. Staline informe Kaganovitch, le premier secrétaire du Parti communiste en Ukraine : « Au moment où les classes prolétaires d’Europe occidentale ainsi que leurs partis communistes sont pleins de sympathie pour Moscou (…) le communiste ukrainien Khvyliovy ne trouve rien à dire en faveur de Moscou mais appelle les chefs de file ukrainiens à fuir le plus vite possible loin de Moscou [en référence aux mots de Khvyliovy qui enjoignaient les Ukrainiens à être ukrainiens, c’est-à-dire à s’éloigner de la Russie pour se rapprocher de l’Europe]5 ». Dans le même temps, le PC de Kharkiv reprend à son compte le terme de « khvyliovisme », pour désigner l’attitude d’un patriote ukrainien, d’un contre-révolutionnaire, d’un ennemi de l’Internationale bolchévique.
D’une manière générale, Staline est irrité contre ces Ukrainiens dont le dos n’est pas assez courbé à son goût. Les succès de ces non-Russes aux marches de l’Empire agacent le dictateur. À la Biennale de Venise, en 1928, n’ont-ils pas joui de leur propre espace au sein du pavillon de l’URSS ? Ni les Géorgiens, ni les Biélorusses, ni même les Russes n’y avaient été caractérisés en tant que nation. Quelques mois plus tôt, en 1927, lors de la visite d’une délégation d’artistes ukrainiens à Moscou, Staline avait pu se rendre compte que ces gens se sentaient un peu trop libres pour être utilisables. Les purges se préparent et l’autocrate veille au grain. Depuis 1919, Kharkiv est la capitale de l’Ukraine soviétique. C’est dans cette ville que se sont installés les nombreux artistes de la Renaissance ukrainienne. Cette concentration était propice à la répression décidée en haut lieu, et qui se déchaîna bientôt, comme on le verra dans le prochain volet.
- 1. Vitaïsme, mystique créatrice, un certain romantisme, un amour inconditionnel de la vie, tel que le définissait Khvyliovy.
- 2. Cité par Lyuba Yakymchuk lors du colloque organisé à la BnF avec la BULAC et l'INALCO en juin 2023 sur le thème : « La Renaissance fusillée en Ukraine (années 1920-1930) : figures d’une intelligentsia sacrifiée. »
- 3. « L’Ukraine ou la Petite-Russie ? » in Anthologie de la littérature ukrainienne du XIe au XXe siècle, Ed. Olena Teliha, Kyiv, 2004. Traduction Iryna Dmytrychyn-Bonin.
- 4. « Pensées à contre-courant », Op. cit. Traduction Arkady Joukovsky.
- 5. Op. cit., Traduction Arkady Joukovsky.