Le combat des Tatars de Crimée, d’hier à aujourd’hui - 2e volet
L'exil
Le projet d’annexion complète de la Crimée par la Russie débute à la fin du XVIIIe siècle, sur l’impulsion de Catherine II. Depuis lors, le pouvoir central moscovite n’a cessé de poursuivre la russification de la péninsule, au détriment des populations antérieures. La manœuvre vit son acmé avec la déportation totale des Tatars de Crimée sous Staline. Dans ce deuxième volet, Anne et Laurent Champs-Massart décrivent l’exil de ce peuple et son long combat pour le droit au retour.
Le 20 mai 1944, un samedi, Beria, commissaire du peuple d’URSS pour les affaires intérieures, informe par télégramme Staline que le processus de « mutation » des Tatars de Crimée vers leur « lieu d’accueil » peut être considéré comme achevé1. Beria veut parler des quelques 250 000 Tatars de Crimée2 (femmes, enfants, vieillards, et ceux parmi les hommes ne servant pas dans l’Armée rouge) qui roulent, parqués dans des wagons à bestiaux, vers une destination inconnue. Le voyage dura trois semaines. Tout cela est de mémoire d’homme, les fourgons bondés, sans air, aux fenêtres et aux portes scellées, les individus entassés les uns sur les autres, pêle-mêle, sans autre nourriture que celle qu'ils ont pu emporter lors de la rafle, sans presque d'eau. Lors d’un trajet si long, et dans de telles conditions, l’on meurt en masse, d’étouffement, de soif, de faim, du typhus, de diarrhée, d’épuisement, de folie : environ 8 000 victimes, rien que pour le trajet, 5 % de la population totale. « Pendant des jours et des jours, les cadavres sont restés avec les vivants. C’est seulement dans les steppes du Kazakhstan que les gardes ont ouvert les portes et déchargé les dépouilles le long des voies », témoigne Aïché Seïtmouratova, qui avait sept ans à l'époque3. Grâce à ce déchargement des dépouilles sur le tard, les sbires du NKVD pourront se féliciter, à l’arrivée des convois, de ne dénombrer que 200 victimes en ouvrant les wagons.
À la fin de la première semaine de juin 1944, tous les trains sont arrivés à destination, la déportation est accomplie : commence l’exil, — mais où précisément ? La majeure partie des Tatars de Crimée, environ 150 000 individus, sont cantonnés en Ouzbékistan, 9 000 dans la RSSA des Maris, située au nord-ouest du Kazakhstan, et 4 500 dans la RSS kazakhe elle-même. Pour le reste, ils sont disséminés dans diverses régions de la RSFS de Russie — sans compter les 6 000 âmes envoyées sans détour au goulag4.
Le système de déportation auquel les Tatars de Crimée furent condamnés s’appelle le « régime de peuplement spécial », qui diffère du goulag, ou du camp de détention ou de travail, par le fait qu’il n’y a pas de clôture, pas d’emprisonnement formel, pas de soldatesque surveillant les captifs du haut de miradors. De fait, il s’agit d’un « système paraconcentrationnaire 5 », un parcage dans des sortes de colonies, situées dans des zones ingrates et vides, flanquées de points de contrôle, et dans quoi les déportés sont astreints à des travaux éreintants, le forage pétrolier, la mine, l’exploitation forestière, la construction d’infrastructures, la culture du coton, l’agriculture en kolkhoze/sovkhoze. Selon le Département des Établissements Spéciaux du NKVD de l’URSS, les « colons spéciaux » sont soumis à un « régime spécial » et doivent se présenter régulièrement à des « bureaux spéciaux ». Ils n’ont pas le droit de quitter la zone de « peuplement spécial », au risque d’encourir des peines de travaux forcés fort peu spéciales pour leur part (jusqu’à 20 ans). Sur place, la propagande soviétique avait prévenu les populations locales de l’arrivée des Tatars de Crimée, désignés comme des traîtres, des ennemis du peuple, des fascistes, etc. À leur déportation s’ajoute une déchéance morale, la stigmatisation est tant physique que sociale, l’ostracisme, doublé d’une malédiction, qui les place en situation de sous-hommes, de parias vis-à-vis des populations soviétiques. D’ailleurs, les Tatars de Crimée n’obtiendront le titre de « citoyens soviétiques » qu’en 19676.

Tatars de Crimée déportés en Russie.
Source : memory.gov.ua
A posteriori, l'isolement de leur groupe fut sans doute un facteur déterminant pour la préservation de leur mémoire, pour leur survie en tant que culture spécifique. Mais en attendant, au débarquer des trains, transplantés dans leurs prisons à ciel ouvert, il n’y a rien. La « mutation », pour reprendre l’euphémisme signé Beria, s’est opérée si vite, que rien n’a été prévu pour loger les « colons spéciaux ». On leur assigne des baraquements sans toit, ni porte, ni fenêtres, ni plancher ; d’autres campent dans des bâtiments désaffectés. Ceux désignés aux chantiers de montagne creusent des tranchées, sur lesquelles ils posent des planches. Et, sans étrangeté, c’est l’hécatombe. « Un climat inhabituel, une pénurie constante de nourriture, et souvent de toits, ont fait que des épidémies de paludisme et de maladies gastro-intestinales ont éclaté presque immédiatement » expose Goulnara Bekirova 7, historienne ukrainienne et tatare de Crimée elle-même. De mai à novembre 1944, l'on compte 10 000 victimes. En 1945, 13 000 succombent encore. Au terme de la cinquième année, entre 20 % (sources soviétiques) et 46 % (ministère ukrainien de la Culture et de l'Information) de la population tatare de Crimée déportée est décédée.
Des naissances ont lieu, les premiers nés en exil, autant d’enfants à qui l’on enseigne la Crimée par procuration. La communauté adopte un mode de survie basé sur la transmission culturelle et familiale. Coupée de sa terre d’origine, elle se perpétue hors-sol. Ostracisée, elle refuse d’autant la dilution dans le modèle qu’on leur impose : les Tatars de Crimée savent à quoi s’en tenir sur l’homo sovieticus. Ils sont vaccinés contre la propagande officielle et l’oubli. Puisque l’école se fait en russe, la langue tatare de Crimée se transmet à la maison exclusivement. Et le terroir, le souvenir de la péninsule originelle est une bouture que l’on plante en chaque enfant. Né en Ouzbékistan en 1966, Isa Akaiev (aujourd'hui commandant du bataillon « Crimée » au sein de l'Armée ukrainienne) se souvient : « C’est ma grand-mère maternelle qui m’a le plus parlé de la Crimée. Elle parlait des poires. Elle disait : sais-tu comment sont les poires là-bas ? Elles sont comme du miel. On les mord et elles fondent dans la bouche. Lorsqu’elles sont mûres, elles sont imprégnées de l’air, du soleil et de la terre de Crimée. Ce n’est qu’au Paradis que de tels fruits existent 8 ».
Le Paradis. Il a un moment semblé aux Tatars de Crimée qu’on les autoriserait à y retourner. Ce fut à la mort de Staline. La communauté tatare de Crimée est de celles qui se frottèrent les yeux avec des oignons pour pleurer et ne pas avoir l’air suspect. Mais l’espoir ne dura pas. À partir de 1955, par tranches successives, Khrouchtchev signe l’abolition du régime des « colons spéciaux » pour une dizaine de minorités, dont les Tatars de Crimée. Ç’eût dû être une bonne nouvelle. Pourtant, hélas, si le Politburo du Comité central du PCUS autorise, en novembre 1956, le retour des Ingouches, des Tchétchènes, des Kalmouks, entre autres, dans leurs terres d’origine, ce même Politburo n’autorise pas le retour des Tatars de Crimée dans leur patrie. S’ils ne sont plus cantonnés dans leurs colonies, s’ils jouissent désormais d’une certaine liberté de mouvements, ils n’ont pas pour autant le droit de rentrer chez eux. Tout voyage en Crimée leur est interdit ; leurs maisons, confisquées lors de la déportation, ne sont pas restituées. Elles demeurent propriétés d’État, c’est-à-dire attribuées aux apparatchiks. Ainsi la Crimée est-elle entérinée dans sa double fonction de zone géostratégique cruciale, hautement militarisée, et de lieu de vacances, doté d’un doux climat, de beaux rivages, un endroit choisi pour les bases navales et le bien-être des oligarques. Mais d’ailleurs, Vladimir Poutine ne conçoit-il pas la péninsule précisément de cette manière depuis son occupation illégale en 2014 ?
Ainsi la Crimée est-elle entérinée dans sa double fonction de zone géostratégique cruciale, hautement militarisée, et de lieu de vacances.
Il y a, en effet, de troubles questions qui s’insinuent lorsqu’on tente d’entrer dans la psychose totalitaire, afin d’y chercher la véritable raison du refus du retour des Tatars de Crimée dans leur patrie d'origine. Ils n’étaient plus soi-disant « coupables » de « collaborationnisme » (amnistie de 1955). Impossible, non plus, de les considérer comme une « bombe démographique » : la déportation a laissé ce peuple exsangue tandis que les colons russes installés à leur place atteignaient le million dans la Crimée de la fin des années 1960. Le système ethno-impérialiste demeurant officiellement le champion de l’« amitié des peuples », la nomenklatura déballa d’autres raisons. Pêle-mêle : la perspective d’une catastrophe budgétaire en Crimée, mais aussi dans les zones de déportation, qui se videraient de leur main-d’œuvre. L’absence de cadre légal, tautologie à l’appui : « La question de lever des limitations d’enregistrement en Crimée des citoyens d’origine tatare n’est pas justifiée car la législation actuelle ne prévoit pas ce genre de limitation » (Chtcherbytsky, secrétaire général du PC d'Ukraine, 1988)9. Ou encore cette réécriture éhontée de l'histoire, la création d'un mythe au service des intérêts russes, et selon lequel la déportation des Tatars de Crimée en Asie centrale constituerait une sorte de « retour aux origines », une absurdité pure, le peuple tatar de Crimée, s'étant précisément formé en Crimée. Dans cette Crimée où, (faut-il le rappeler ?), les Russes ne s'introduisirent qu'à la toute fin du XVIIIe siècle.
Rapidement, les Tatars de Crimée comprennent que les autorités soviétiques fonctionnent aux mensonges et aux sarcasmes. Le combat s’organise d’autant mieux. Ses facettes sont nombreuses. Toutes sont placées sous l’idée de la non-violence et de la voie institutionnelle. L’un dans l’autre, il semble que le combat des Tatars de Crimée prît garde de n’être pas frontalement politique. Les activistes mettent en avant des faits historiques (épluchage des archives contre la réécriture soviétique du passé de la péninsule), ont des réclamations pédagogiques (ouvertures d’écoles en langue tatare de Crimée, accès à l’université), se montrent démocratiques et solidaires (soutien aux défenseurs des droits de l'Homme). Malgré leur non-violence, les activistes sont systématiquement réprimés.

Manifestation pour le retour en Crimée. Sur leurs pancartes : la date du 18 mai (1944), jour de leur déportation.
Source : qtmm.org
Enver Seferov (1929-1989), est condamné à sept ans de camp à régime sévère pour avoir rédigé un appel demandant au PCUS d’autoriser le retour. Aïché Seïtmouratova (aux souvenirs de déportation cités plus haut) passe neuf mois dans la prison de Lefortovo, est libérée, poursuit son activité d'historienne, collecte tout ce qu'elle peut sur son peuple, est arrêtée de nouveau, pour « préparation de documents anti-soviétiques », fait trois ans de camp, en sort vivante, est envoyée en hôpital psychiatrique, s'échappe finalement de tout cela (de la psychiatrie punitive et de l'Union soviétique) grâce à la pression internationale.
Moustafa Djemilev (né en 1943) participe à la création de l'Union des Jeunes Tatars de Crimée en 1961. Il est jugé six fois (en 1966, 1974, 1976, 1979, 1984, 1986), pour des motifs tels que « hooliganisme », « désertion du service militaire », pour « violation malveillante des règles administratives », ou « provocation », ceci car il tenta d'honorer la dernière volonté de son père en l'enterrant en Crimée. Sur l’ensemble de sa vie, Djemilev cumule dix mois de grève de la faim et quinze ans d’emprisonnement. Proposé plusieurs fois pour le prix Nobel de la paix, Moustafa Djemilev fait actuellement l’objet d’un mandat d’arrêt de la part des autorités russes.
Citons encore Moussa Mamout (1931-1978), treize ans au moment de la déportation, témoin de la mort de faim de quatre de ses frères et sœurs, dès les premiers mois de « colonie spéciale ». Après trente ans d'exil, en 1974, Mamout et son épouse « osent » revenir en Crimée, où ils achètent une maison, deux « crimes » pour lesquels elle écope de deux ans de prison et lui, de deux ans de camp. Leurs peines tirées, persévérants, ils réitèrent, ils rentrent de nouveau, le NKVD constate une seconde fois qu’ils enfreignent le « régime des passeports ». Au moment de l’arrestation, le 23 juin 1978, dans la cour de sa propre maison, Moussa Mamout, père de trois enfants, s’immole par le feu. Il meurt cinq jours plus tard de ses brûlures.
Revenir, tenter de revenir, rejoindre leur terre, les Tatars de Crimée ne vivent que par ce désir. Ils portent un œil lucide sur les politiques d’enracinement dont ils sont l’objet en Asie centrale. Ils regardent ailleurs, vers la Crimée, où quelques individus, quelques familles, reviennent d’elles-mêmes, sans attendre de chimériques autorisations. Ainsi le 26 mai 1968, un dimanche, une centaine de Tatars de Crimée étant parvenus à rentrer chez eux plantent des tentes en banlieue de Simferopol. Dès le lendemain, police et KGB saccagent le campement, frappent, les jettent dans un train, direction Bakou, puis l’Asie centrale. Cette politique de la matraque ne fait que durcir leur volonté. Les pétitions, leur moyen d'action privilégié, recueillent des milliers de signatures, tandis que les manifestations pacifiques se multiplient à Moscou, à Tachkent ou ailleurs. Et les retours, malgré l'interdiction, s’organisent. En 1978, l’année où Moussa Mamout s’immole, 10 000 Tatars de Crimée sont de retour dans leur patrie. Ils n’expulsent pas les Russes qui vivent dans leurs anciennes maisons, mais en achètent de nouvelles, qui ne sont pas reconnues par la loi. Pour eux, l’administratif se gèle : pas d’enregistrement, pas d’emploi, pas d’existence légale ; le judiciaire s’active : on les harcèle, on les arrête, et de nouveau, on les déporte.
Mais l’heure historique tourne. L’URSS se craquèle. Comme à Tchernobyl, ça macère, ça dégouline, tant sur place qu’à l’international, c’est toxique. Par la force des choses, Gorbatchev, en 1985, ouvre une possibilité de dialogue avec les Tatars de Crimée. En 1990 est préparé, après de longs pourparlers, le décret qui ouvre aux Tatars de Crimée la porte du retour. Vite, avant que la chose ne soit appliquée, la nomenklatura distribue mafieusement des terrains et des villas à des apparatchiks en provenance de Russie. C’est le coup de pied de l’âne. En septembre 1991, l’URSS est dissoute. Gorbatchev vient d’obtenir le prix Nobel de la paix. Vu d’Ukraine, ce prix sonnait faux, mais dans l’ensemble, le monde pouvait croire que l’ère du totalitarisme était révolue. Vladimir Poutine avait 39 ans.
- 1. Voir le premier volet de cette série, Anne et Laurent Champs-Massart, « Le combat des Tatars de Crimée, d’hier à aujourd’hui 1er volet. La Crimée des Tatars », Esprit, février 2025.
- 2. Actuellement, il est toujours difficile de connaître le nombre exact de personnes qui furent déportées. Selon le recensement soviétique de 1939, 218 879 Tatars de Crimée vivaient en Crimée à cette date. L'Ukraine Crisis Media Center cite le nombre de 238 500 personnes déportées. Quant au Mouvement National des Tatars de Crimée, il évalue à 423 100 le nombre de personnes déportées en 1944. Mais une chose reste sûre : c'est l'intégralité de tout un peuple qui a été déportée.
- 3. Cité par Grégory Dufaud dans « La déportation des Tatars de Crimée et leur vie en exil (1944-1956), un ethnocide ? », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, 2007/4 n°96, p. 151-162.
- 4. Daryna Hrysiuk, « Les arbres ne peuvent pas être déracinés et transplantés dans un nouveau sol : histoires des Tatars de Crimée qui ont survécu à la déportation », mai 2024, war.ukraine.ua
- 5. Grégory Dufaud, ibid.
- 6. Cezar Banu, « Passé traumatique, mémoire, histoire confisquée et identité volée : la déportation des Tatars de Crimée par Staline en mai 1944 (le « Surgûn ») », 2006, journals.openedition.org
- 7. Goulnara Bekirova, Un demi-siècle de résistance, les Tatars de Crimée, de la déportation au retour (1941-1991), trad. I. Dmytrychyn, M. Deschanet, M. Starinska, l’Harmattan, 2018, p. 64.
- 8. Cité par Daryna Hrysiuk, ibid.
- 9. Goulnara Bekirova, ibid, p. 213