Les traces laissées par les missiles russes sur la maison Slovo. Crédit image CC BY-SA 4.0
Les traces laissées par les missiles russes sur la maison Slovo. Crédit image CC BY-SA 4.0

La Renaissance fusillée et l'Ukraine actuelle - 4ème volet

L'Ukraine ne peut pas mourir

Écrivains français domiciliés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart se rendent régulièrement à Kharkiv, grande ville de l’est de l’Ukraine, non loin de la frontière russe et des combats. Ce quatrième et dernier volet illustre l'importance de la préservation des oeuvres ukrainiennes face à qui veut les détruire, et ce jusqu'à aujourd'hui. 


Quatre-vingt-dix ans ont passé depuis l’assassinat des membres de la Renaissance fusillée. Voilà quatre-vingt-dix ans que la machine stalinienne a broyé ces poètes, ces prosateurs, anéanti leurs existences et tenté de nier qu’elles aient eu lieu. 

Les manieurs du verbe libre ont été détruits, mais l’endroit où ils vécurent, non. À Kharkiv, la maison Slovo existe toujours. Les fenêtres sont consolidées au ruban adhésif ou bouchées par des pans de bois. Le bâtiment eut ses vitres soufflées, ses murs grêlés d’impacts lors d’un bombardement, mais la plupart des dégâts ont déjà été réparés. Slovo résiste. 

Les 66 appartements sont désormais privatisés1. Des familles y habitent ; du linge sèche à l’intérieur des balcons-vérandas. L’escalier d’époque colporte les bruits domestiques. On y sent des fumets de cuisine. Quelqu’un consulte son téléphone dans le bureau où Semenko déclamait : la lumière sera remplacée par l'obscurité électrique. Un autre dort, ou joue, dans la pièce où Khvyliovy s’est suicidé. Ces gens savent où ils habitent. Sur la façade nord-est de la maison Slovo existe une plaque, en forme de livre, sur laquelle sont gravés les noms des auteurs que la machine répressive a razziés sur place, ici : plus d’une centaine. Les noms des victimes perdurent.

 La maison « Slovo ». Photo de Champs-Massart.

La maison « Slovo ». Photo Champs-Massart.


Mais il y a plus. Leurs œuvres, au moins en partie, sont passées au travers du filet totalitaire et parvenues jusqu’à nous. C’est-à-dire, au final, que le projet d’effacement de la Renaissance culturelle ukrainienne par Staline a échoué.

Et maintenant voyons voir, — voyons comment ce joli prodige, ce magnifique acte de résilience, ce pied-de-nez à la prétention russe, a pu être possible. Pour cela, il faut introduire quelques nouveaux protagonistes, dont le premier s’appelle Youri Lavrinenko.

Qui est cet Ukrainien, qui étudiait la littérature à Kharkiv à la fin des années 1920, tandis que la Renaissance (non encore) fusillée battait son plein ? Qui est Lavrinenko, qui connut les écrivains de Slovo, — ce passionné d’horticulture et activiste des lettres, cet homme arrêté en 1934, la même année que Koulich, qu'Epik ? Youri Lavrinenko passe quatre années dans un camp de concentration sur le cercle polaire arctique. Il en sort en 1939, à point pour la déflagration mondiale : il fuit. Il est projeté à travers l’Europe, vers l’ouest : Kharkiv, Kyiv, Lviv, l’Autriche. Il se trouve en Allemagne en 1947, et c’est là qu’il retrouve Cheveliov, qu’il avait connu sur les bancs de la fac, à Kharkiv, cet intellectuel sauvé, dont nous parlions dans notre 1er volet.

En 1950, Lavrinenko décide de traverser l’Atlantique. Cheveliov le suit deux ans plus tard. Lavrinenko s’installe à New-York. Cheveliov enseigne à Harvard. Les voilà définitivement à l’abri du totalitarisme soviétique. Ils peuvent désormais travailler à l’Ukraine. 

Or, Youri Lavrinenko a en France un correspondant précieux : Jerzy Giedroyc, le fondateur de la fameuse revue Kultura2. Jerzy Giedroyc n’est pas ukrainien, mais polonais. Ukraine, Pologne, terres ayant toujours eu maille à partir avec l’ours moscovite. En premières lignes, à travers les siècles, et jusqu’à aujourd’hui, face aux projets expansionnistes de Moscou, la Pologne, l’Ukraine. Lavrinenko, Giedroyc, l’Ukrainien, le Polonais, même combat. Ensemble, ils vont tâcher de sauver ce qui peut être sauvé de la Renaissance littéraire ukrainienne des années 1920 et 1930, celle des protagonistes de la maison Slovo.

Sur le continent américain, Lavrinenko se met en quête de textes qui seraient miraculeusement rescapés. Il écume les archives personnelles des émigrés, les fonds des bibliothèques. Il met en branle le réseau des dissidents et des passeurs, écoute les confidences, les secrets. Ses recherches sont très ciblées : elles ne concernent que des textes interdits ou détruits en Ukraine pendant la période 1917-1933, et dont des exemplaires, ou des bribes, auraient survécu d'une manière ou d'une autre. Au début, la tâche lui semble irréalisable, mais il s'acharne. Peu à peu, de vieilles valises s'ouvrent, des feuilles sortent du fond des armoires. En deux ans, Lavrinenko exhume  des exemplaires exfiltrés d’ouvrages pilonnés, mais aussi quelques copies de manuscrits détruits, voire des originaux. Il tire de l'oubli des milliers de pages, rendant ainsi leurs voix aux auteurs de la Renaissance fusillée.

Lavrinenko et Giedroyc décident de publier ces textes sous forme d'anthologie. Celle-ci débutera par la poésie : y seront présentés plus de 250 poèmes. Viendront ensuite la prose, les pièces de théâtre et les essais, publiés pour la plupart sous forme d'extraits. En outre, chaque auteur sera présenté par un texte qui retracera autant qu'il est possible sa vie et sa bibliographie.

Reconstituer une bio-bibliographique des auteurs de la Renaissance fusillée fut sans doute aussi ardu que de retrouver leurs textes. Lavrinenko a puisé dans sa propre expérience des interrogatoires et des camps pour tenter d'élucider certaines destinées… Chaque dissident pouvait imaginer ce qui était advenu de tant d'artistes disparus, mais comment mettre la main sur les preuves, indispensables à l'établissement de la vérité, quand tous les indices ont été consciencieusement effacés, ou maquillés par les coupables ? Pour exemple, ce n'est qu'en 2001 que l'organisation Memorial parvint à localiser les fosses communes où, parmi 800 autres victimes, se trouvaient les restes de la plupart des habitants de Slovo3.

 

L'édition originale de l'Anthologie de la Renaissance fusillée 1959. Collections de la BULAC

L'édition originale de l'Anthologie de la Renaissance fusillée, 1959. Collections de la BULAC.

L'un dans l'autre, voilà l’anthologie prête. Lavrinenko et Giedroyc s’interrogent sur le titre à lui donner. Dans une lettre qu'il rédige depuis Maisons-Laffitte, Giedroyc propose : « La Renaissance fusillée. Anthologie 1917-1933 ». Le terme de « Renaissance fusillée » (en ukrainien : Розстріляне відродження, « Rozstriliane Vidrodzhennia ») s’utilisait depuis les années 40, plus ou moins couramment, parmi les exilés.

Reste pour Giedroyc, en Europe, à mettre sous presse. La chose est bientôt faite. Et c’est ainsi que l’Anthologie de la Renaissance fusillée est publiée, en 1959, à Paris, par Kultura et l’Instytut Literacki (respectivement revue et maison d’édition polonaises), anthologie d’auteurs ukrainiens préparée aux Etats-Unis, et imprimée en ukrainien à Munich. Ô diaspora !

L’édition originale est massive : 980 pages. Staline a peut-être ratiboisé cette parole. Il a échoué à l’annihiler. Dans la foulée, une version « de poche » (14 centimètres sur 10), plus discrète, sort, destinée à passer inaperçue au fond des valises des voyageurs franchissant le rideau de fer. Cette version « sous le manteau », qui avait pour mission d’être distribuée gratuitement en Ukraine, remplit admirablement son rôle. Elle se faufile, elle circule ; elle passe entre les mains de Sergueï Paradjanov, par exemple, de Les Tanyuk, autre réalisateur, ou de Alla Horska, artiste et mosaïste ukrainienne assassinée par le KGB en 1970. 

Somme toute, l’Anthologie fait sauter les œuvres de la Renaissance fusillée par-dessus l’anonymat de la fosse commune. Le flambeau passe aux artistes de la génération suivante, celle des années 60, eux-mêmes dissidents, eux-mêmes menacés, eux-mêmes exécutés4. Ils sont façonnés par cette lecture d’outre-tombe, par laquelle ils trouvent le moteur et l’arrière-plan de leur propre résistance. C’est comme si Kourbas, Zerov, Koulich, Pidmohylny n’avaient pas été fusillés en novembre 1937, dans la boue d’une forêt russe, par un bourreau pressé d’en avoir fini pour se mettre au chaud.

Le temps passe. En 1991, l’URSS s’effondre. L’Ukraine accède à l’Indépendance. L’Anthologie est publiée dans le pays sans plus aucune restriction. Les Ukrainiens redécouvrent au grand jour ce pan fondamental de leur histoire artistique et littéraire : c’est un succès. L’Anthologie s’inscrit bientôt dans les programmes scolaires. La génération des années 2000 la boit, la pétrit, s’en revendique… On eût pu croire que la partie était gagnée… Loin s’en faut. 

L’accalmie ne dure pas même une décennie. C’est notre présent. Vladimir Poutine prend les commandes de la Russie en 2000. Il commence à réédifier un trône pour la « grande idée russe ». Cet homme issu du KGB réinstalle l’autocratisme, la répression, le révisionnisme, la violence systématique, l’anti-occidentalisme, le nationalisme messianique, la propagande, la censure. En février 2014, l’impérialisme russe, en annexant la Crimée, déclare au monde qu’il revient en force. 

S’ensuit la guerre du Donbass, qui débouche, le 24 février 2022, sur l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. L’armée russe déferle sur le pays. C’est l’angoisse, l’incertitude. Les combats font rage, les exactions se multiplient. On ne sait pas où sont les troupes, qui gagne, qui fait quoi. Il n’y a pas d’électricité. Aucune nouvelle de Kyiv. C’est le temps des massacres de Boutcha, d'Irpin, de Borodyanka, de la séquestration des civils à Yahidne, du théâtre et de la maternité de Marioupol bombardés… À l’arrivée des Russes, les Ukrainiens ont pour réflexe d'enterrer les drapeaux jaune et bleu, leurs vêtements traditionnels, tout ce qui fait signe vers leur identité. Les occupants auscultent les tatouages de gens arrêtés au hasard dans la rue. Se revendiquer ukrainien, ici, c’est courir le risque d'être torturé. Les acteurs culturels sont en première ligne. Ils le savent, des listes d'artistes circulent parmi les Russes en vue de purges futures. Est-ce une surprise ? Non. Une chaîne quasi ininterrompue de répressions relie la Renaissance fusillée à ce qui se commet en Ukraine aujourd’hui.

Le 7 mars 2022, l’armée russe pénètre dans le village de Kapytolivka, dans la région de Kharkiv. Ici habite, en compagnie de son fils atteint d’autisme grave, un auteur pour enfants et poète ukrainien : Volodymyr Vakoulenko. Dès l’arrivée des chars frappés de la sordide lettre « Z », Vakoulenko débute l’écriture d’un journal, son « journal d’occupation ». Le 17 mars, il écrit : « Aujourd’hui, c’est déjà le dixième jour d’occupation. Je comprends que mes notes pourraient tomber entre les mains du FSB qui suivra la division Z des rascistes5dès la fin des combats, mais j’espère quand même, en cas d'occupation de longue durée, pouvoir les remettre aux organismes internationaux qui viendront ici, selon les règlements de la communauté internationale6 ». Cinq jours plus tard, Vakoulenko subit une première arrestation. Son crime ? Il parle et écrit en ukrainien. Il n'a pas peur de le dire : il ne veut pas du monde russe. On le libère, mais il sait désormais que son temps est compté. Il enterre son journal, dans son jardin, au pied d’un cerisier, en missionnant son père : « Tu le confieras aux nôtres, lorsqu'ils rentreront. » Le lendemain, l’auteur pour enfants est arrêté une seconde fois. Son corps sera retrouvé plusieurs mois plus tard, dans le charnier d’Izioum, parmi 450 autres personnes massacrées. L’expertise légiste établit qu’il a longtemps été torturé.

 

Volodymyr Vakoulenko. Collections Pen Ukraine

Volodymyr Vakoulenko. Collections Pen Ukraine.

À l'automne 2022,   une romancière et poétesse ukrainienne, Victoria Amelina, qui depuis le début de l’invasion enquête sur les crimes de guerre, se rend sur les traces de l'écrivain exécuté. A Kapytolivka, elle rencontre le père de Volodymyr. Il lui parle du manuscrit, de la cachette ; au pied du cerisier, tour à tour, ils multiplient les excavations. Et ils trouvent. Le 24 septembre, Victoria Amelina déterre le journal que le poète avait dissimulé six mois plus tôt, juste avant son décès, un assemblage de feuilles à petits carreaux, 36 pages serrées dans un simple sac en plastique. Aussitôt, elle le transmet au Musée littéraire de Kharkiv. Elle le fait  publier, et commente : « Je dois parler aujourd'hui au nom de mon collègue, de Volodymyr Vakoulenko qui, contrairement à moi, n'a pas survécu à une nouvelle tentative de l'impérialisme russe de détruire l'identité ukrainienne.7 »

« Contrairement à moi »… 

Amelina ne se doutait pas, au moment de découvrir le journal de Volodymyr Vakoulenko, qu’il lui restait moins d’une année à vivre. Le 28 juin 2023, Victoria Amelina, 37 ans, est victime, à Kramatorsk, d’une frappe russe sur une infrastructure civile. Elle laisse derrière elle le manuscrit inachevé de ses enquêtes sur les crimes de guerre russes. Lumière empêchée, dans le passé comme aujourd'hui.

 

Victoria Amelina. Collections Pen Ukraine

Victoria Amelina. Collections Pen Ukraine.

Peu de temps avant son décès, la romancière et poétesse écrivait : « Nous subissons une nouvelle Renaissance fusillée. Comme dans les années 1930, les artistes ukrainiens sont assassinés, leurs manuscrits disparaissent et leur mémoire est effacée. » Tout est dit. Qu’on ne s’y trompe pas. L’agression russe n’est pas une simple opération militaire. Encore et encore, il s’agit d'annihiler l'identité ukrainienne. Les chiffres sont vertigineux, la réalité, au jour le jour, l'est encore plus. En deux ans, la Russie a détruit environ 2 000 lieux de culture, bibliothèques, écoles, théâtres, musées… Un demi-million d'oeuvres d'art a disparu8. Et combien de mémoires, de savoirs, de sensibilités ? Le 23 mai 2024, l’une des plus grandes imprimeries d’Europe, la plus prolifique pour la langue ukrainienne, est bombardée à Kharkiv.

 

Affiches dans les rues de Kharkiv. Photo Champs-Massart.

Affiches dans les rues de Kharkiv. Photo Champs-Massart.

Comme par le passé, toute une nation lutte contre la destruction de l'intime et l'ablation de la mémoire. Malgré l'ampleur des pertes, la guerre engendre, à rebours de l'effet escompté, une nouvelle Renaissance culturelle ukrainienne. Et comme jadis, cette Renaissance passe par la langue. 

Considérons Vakoulenko comme un symbole, et laissons le mot de la fin à Victoria Amelina : « Contrairement aux bourreaux des centaines d'artistes et des millions d'Ukrainiens au XXème siècle, écrit-elle, les assassins de Vakoulenko seront punis. »  Personnellement, c’est notre vœu le plus cher.

 

  • 1. Sauf un. Celui dans lequel vécut l'écrivain Petro Lyssovyï, et qui accueille, depuis 2020, la 2e résidence d’écriture de Kharkiv (l’autre étant rue Rymarska, dans l’ancien appartement de Cheveliov, dont il était question dans le premier volet de la série).
  • 2. Kultura, porte-voix des émigrés polonais et de la dissidence en général, est parue de 1947 à 2000, année du décès de Giedroyc. La revue compte 637 numéros. Nombreux, et notoires, sont celles et ceux qui y ont collaboré, Zbigniew Herbert, George Orwell, Albert Camus, Czeslaw Milosz, Simone Weil, simples exemples.
  • 3. L'organisation Memorial, créée en 1989 pour protéger la mémoire des victimes du pouvoir soviétique, a été dissoute par Vladimir Poutine en décembre 2021.
  • 4. Alla Horska avait 41 ans au moment de son assassinat. Le poète Vassyl Stous est mort au goulag en 1985, à 47 ans. Sergueï Paradjanov sort de détention malade et cassé. L'écrivain Vassyl Symonenko participe à la découverte des lieux d’exécution du NKVD près de Kyiv, ce qui lui vaut d’être battu à mort, à 27 ans. Et caetera.
  • 5. « Rasciste » est un mot-valise forgé sur « russe » et « fasciste ». Traducteurs, nous aurions proposé « rusciste ».
  • 6. In Volodymyr Vakoulenko, Premiers jours d'occupation. Derniers jours de Volodymyr, trad. Rostyslav Nyemtsev et Felicia Mihali, éd. Hashtag.
  • 7. Préface au journal de Vakoulenko (op.cit.). La citation suivante est issue du même texte.
  • 8. Estimations du Ministère de la culture ukrainien en juin 2024.