La Maison « Slovo » à Kharkiv. Collection de Ukraïner Project.
La Maison « Slovo » à Kharkiv. Collection de Ukraïner Project.

La Renaissance fusillée et l'Ukraine actuelle - 3ème volet

La Maison « Slovo »

Écrivains français domiciliés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart se rendent régulièrement à Kharkiv, grande ville de l’est de l’Ukraine, non loin de la frontière russe et des combats. Ce troisième volet d’une série de quatre articles porte sur la tragédie de la Maison « Slovo » à Kharkiv, dont la courte histoire est celle de la purge de l'Ukraine littéraire. 


Depuis 1919, la République socialiste soviétique d’Ukraine a pour capitale Kharkiv.

Kharkiv !… Son chemin de fer, ses fabriques de moteurs et de câbles, son demi-million d’habitants. Son réseau électrique, ses trolleybus, sa gigantesque antenne radio, qui s’élève à 477 mètres ! Son usine de tracteurs ; ses marteaux, ses faucilles : Kharkiv, paradis en puissance de l’URSS en marche… 

C’est ici même, dans la cité bouillonnante, que l’intelligentsia ukrainienne a élu domicile. Écrivains, artistes, journalistes, tous ont été captés par le creuset de la Renaissance. Vivent et travaillent ici Johansen, poète, romancier, athlète sculptural parlant sept langues ; Zerov, grand universitaire aux poèmes ciselés. Il y a Khvyliovy, l’essayiste visionnaire ; Sossioura, poète un peu fou.

Semenko, Epik, Vychnia.

Yanovsky. Pidmohylny. Yalovy. 

Mais trêve de liste. Ils sont des dizaines ! Et Kharkiv, en ces années charnières, mérite sans barguigner le titre de capitale littéraire. 

La ville est riche en lieux de pèlerinage, qui à l’époque étaient des lieux de rendez-vous. À l’automne 1926, le metteur en scène Kourbas déplace son activité de Kyiv à Kharkiv. Dès lors, le théâtre Berezil, en plein cœur de la ville, donne son rythme à l’avant-garde urbaine comme à tout le pays. Autant de pièces, autant de succès ; et le public, jusqu’en 1933, sortait ébloui de ce théâtre qui offrait enfin une dramaturgie profonde, nouvelle et sienne à la nation ukrainienne.

Puis, au sortir des représentations, ceux des spectateurs qui s’occupaient de littérature, et qui pratiquaient officiellement la profession d’auteur, remontaient la rue Soumska, la plus fameuse du centre de Kharkiv. Jeunes, frondeurs, ces écrivains longeaient les cafés, les imprimeries, traversaient le parc Chevtchenko, jusqu’au bout, où ils tournaient à gauche. Le célèbre édifice Derjprom se posait sur l’horizon (il s’y pose toujours) ; puis la bande littéraire passait sous les arcades de béton. Ils marchaient dix minutes, pour finir par atteindre un bâtiment de briques, à cinq étages, flambant neuf, précédé d’un jardin communautaire. Cet immeuble s’appelle la Maison « Slovo », ce qui en ukrainien veut dire « parole », ou « mot ». Les auteurs de la Renaissance fusillée rentraient chez eux.

C’est en 1927, sur fond de grandes décisions communisantes, que le Soviet local décide la construction de la Maison Slovo. Les travaux commencent sans tarder. Staline voit d’un très bon œil ce bâtiment où regrouper tous les écrivains de Kharkiv. Le dictateur finance la chose, sur prêt, les locataires s’engageant pour un bail de 15 ans ; — et tous marchent. Il faut dire que jusqu’ici, ces écrivains vivaient dans des chambres partagées, pêle-mêle avec les familles d’ouvriers, en des taudis prolétariens bondés, où les rats, dit-on, réduisaient en miettes les manuscrits en rédaction. Aussi, quand les premiers locataires1 emménagent à Slovo, en 1930, tous paraissent soulagés. Soixante-six appartements, avec salle de bains et cuisine ; une douche chaude par personne et par jour ; un solarium collectif, installé sur le toit ; un terrain de sport, qu’ils transforment l’hiver en patinoire. Pour réduire le bruit, les parties communes ont leurs tapis. La silhouette même du bâtiment cautionne l’avenir : en montant sur un oiseau, on remarque que l’architecture est en forme de C, l’initiale de Слово (Slovo). Vu de l’intérieur comme vu du ciel, les écrivains ukrainiens auront enfin de bonnes conditions pour travailler…

Le projet de mixité sociale, qui prévoyait que la Maison Slovo accueille également des familles d’ouvriers, est abandonné. Ce qui ne veut pas dire que les auteurs vivront en bourgeois. Ni d’ailleurs tous dans les mêmes conditions. Pidmohylny est pauvre. Il loge dans une petite pièce unique, percée d’une seule fenêtre, avec sa femme et son fils. Faute d’argent, il porte des chaussures trop grandes pour lui, qu’il bourre de papier. Sossioura non plus ne roule pas sur l’or. Il tape du tabac à Johansen, à Khvyliovy, à tout ce qui fume à la ronde. Chez Sossioura, au n°57, il n’y a pas de meubles : lui et sa femme dorment par terre, et quand ils ne dorment pas, ils se querellent ou se rabibochent. Koulich, au contraire, aime le silence, et a des meubles. Il possède un piano. Son fils s’exerce dessus ; c’est le seul bruit que tolère le dramaturge quand il travaille. Et l’on se plaît à imaginer l’auteur lever les yeux au ciel, sans cesse dérangé par ses nombreux voisins, les aboiements des chiens, chez Vychnia ; les scènes de ménage, chez Sossioura ; les retours à l’aube de Pylypenko, qui travaille la nuit dans une usine ; ou l’écroulement soudain d’une pile de paperasses et de livres, chez Tytchyna, dont l’appartement est un capharnaüm impraticable. Bref, la Maison Slovo se préoccupe de littérature, et la Renaissance ukrainienne vit.

 

Dniprosky, Koulich et Lioubtchenko à Slovo (coll. proslovo.com)

Dniprovsky, Koulich et Lioubtchenko à Slovo. Collection Proslovo Project.

Mais voilà, la violence moscovite projette son ombre sur cette vitalité farouche. Slovo est préoccupée par une autre chose, bien moins chantante que la poésie, et qui s’appelle l’autorité soviétique. Depuis le début, les locataires savent que la résidence a des allures de souricière. Bien des signes louches leur sautent aux yeux, à commencer par le nombre de téléphones : un par appartement ! On empoigne les combinés en toute désinvolture, puis l’on ressent d’imperceptibles ambiguïtés sur la ligne, grésillements bizarres, ou respirations retenues. L’opératrice, branchant les fiches, avec son casque sur les oreilles, appartient au Oguépéou2. Des voitures noires stationnent devant l’immeuble, et si Staline a favorisé Slovo, ce n’est pas par amour de la littérature ukrainienne. Pour la Renaissance, les jours sont comptés ; Slovo n’est que le début de la fin.

Le Oguépéou inquiétait Khvyliovy depuis plusieurs années. Tous ses pamphlets lui avaient valu des séances d’explications, des rétractations, des tracas et des menaces. L’Ukraine ou la Petite Russie ? (1926) avait été interdit. La même année, il est forcé de démissionner du journal La voie rouge, et l'écrivain Yalovy avec lui. Khvyliovy comptait parmi les trois artistes ukrainiens les plus suspects au Parti, les deux autres étant Kourbas et Koulich.

D’une manière générale et à l’échelle du pays, tout s’est très vite enchaîné. Au tournant de la décennie, Staline a abattu toute opposition possible. Voilà un horizon bien balayé, un paysage propice pour sereinement envisager les grosses réformes et les purges. Il lance la collectivisation des terres, intervention directe sur les campagnes qui lui permettra de châtier les Ukrainiens en profondeur. En 1932-33, le pouvoir soviétique passe au peigne fin la campagne de la RSS, confisque tout ce qui est comestible, le moindre grain de blé. Ainsi est perpétrée la plus grande famine artificielle de l’histoire mondiale, l’Holodomor, qui fit quatre à six millions de morts en Ukraine. Les campagnes vidées seront repeuplées avec des colons russes…

En ville, tout cela n’est d’abord qu’une rumeur. Khvyliovy obtient l’autorisation de voyager à la campagne. Il pénètre dans les cours des fermes silencieuses. Des gens agonisent là, ayant mangé les chiens, les chats. Pourtant, l’Ukraine est une corne d’abondance. Comment ne pas comprendre que c’est « la prison des Nations », ainsi qu’il surnommait Moscou, qui organise en Ukraine la famine ? Bientôt les paysans faméliques font leur apparition spectrale dans les rues de Kharkiv. Il n’y a aucune solution, rien à faire contre l’extermination institutionnalisée. Les affamés meurent sur les trottoirs, dans l’anéantissement général. 

Dans la nuit du 12 au 13 mai 1933, a lieu la première arrestation physique parmi les membres de Slovo. Celui que le Oguépéou emmène, c’est Yalovy, journaliste, directeur de revues, polémiste, poète, ancien président de l’Académie Libre de la Littérature Prolétaire (Vaplite).

« Arrêter Yalovy, c'est fusiller toute une génération… Pourquoi ? Parce que nous étions les communistes les plus sincères ? Je ne comprends plus rien. »

Le 13 mai, Khvyliovy demande au téléphone Koulich, Vychnia, Dosvitny, Johansen, Epik, Dniprovsky, Lioubtchenko. « Venez, je vais vous lire ma meilleure œuvre », promet-il à ses amis en les conviant chez lui. Réunion de fantômes. Le couperet tombe, d’aucuns savent le processus inéluctable. Hier, Yalovy, demain l’un d’entre eux, ou Koulich, ou n’importe lequel de Slovo. Contrecarrer la chose, c’est la flamme immobile, c’est l’éléphant qui saute, c’est impossible. Autant vouloir éteindre le soleil. Et celui-ci brille fort, ce samedi 13 mai à Kharkiv. Dans l’effroi, les auteurs boivent fébrilement du thé. Khvyliovy parle peu. Accompagné de sa guitare, il chante, mais d’une voix blanche. À un moment, il se lève et quitte la pièce. Sans doute va-t-il chercher le manuscrit qu’il a promis de leur lire ? On ne se doute de rien. Dans la chambre, une détonation retentit. Khvyliovy, qui adorait la chasse, s’est tiré une balle dans la tempe. Adressée à sa fille, il laisse une lettre : « Arrêter Yalovy, c'est fusiller toute une génération… Pourquoi ? Parce que nous étions les communistes les plus sincères ? Je ne comprends plus rien. (…) Il fait une magnifique journée pleine de soleil. Vous ne pouvez pas imaginer combien j'aime la vie. Nous sommes le 13 aujourd'hui. Vous souvenez-vous combien j'aimais ce chiffre ? Cela fait terriblement mal.3 »

 

L'enterrement de Khvyliovy, coll. Musée littéraire de Kharkiv.

L'enterrement de Khvyliovy. Collection du Musée littéraire de Kharkiv.

Somme toute, l’acte de Khvyliovy s’interprète autant comme une solution de repli pour ne jamais vivre esclave, que comme un acte de protestation, une sorte de manifeste sans parole. Dernière frange de liberté dans une nécessité opaque, et preuve indéboulonnable de l’insoumission d’un individu, tel est l’enseignement que Khvyliovy prodigue à ses camarades par son geste. Aussi bien, il semble que Kourbas l’ait compris de cette façon. Peu après l’enterrement de son ami, le metteur en scène est convoqué au bureau du Oguépéou. Son interrogateur le flatte, le tente, tour à tour le menace et l’avertit. Son théâtre est jugé trop pessimiste. Il faut plus de satisfaction et de sourire aux soviétisés d’Ukraine. En homme censé, Kourbas devrait sérieusement songer à adopter la nouvelle ligne politique en vigueur ici. N’est-il pas le plus grand metteur en scène de l’URSS ? Celui-ci a cette réponse, toute empreinte de l’insoumission de Khvyliovy : depuis quatre jours, sur le chemin entre la Maison Slovo et le théâtre, lui, Kourbas, enjambe le cadavre d’une femme, morte de faim, et que personne n’enlève. 

À moins d’un manque de vue d’ensemble, on ne peut repousser un certain parallèle avec l’horreur contemporaine, celle de Boutcha, par exemple, où en mars 2022 les civils massacrés par l’armée russe ont été laissés plusieurs semaines sur les trottoirs. Les officiers des troupes d’invasion n'ont accordé aux riverains la permission d’inhumer les centaines de corps que quand ceux-ci ont commencé à dégeler4.

Dès lors, Kourbas a pour ainsi dire signé son arrêt de mort. Il ne changera pas un mot à son idée. Lui et Koulich montent une pièce intitulée Maklena Grasa, qu’ils parviennent à jouer à six reprises, malgré la pression d’un Oguépéou au taquet. Des agents rôdent dans les coulisses, un cordon de sbires entoure le théâtre pour dissuader la foule : la première avait été un triomphe.

 

Kourbas arrêté. Archives de NKVD.

Kourbas arrêté. Archives de NKVD.

Kourbas est arrêté en octobre 1933 et assigné à résidence à Moscou. Le 25 décembre de la même année, il est accusé de « participation à des organisations terroristes » et d’« individualisme ». Pour cela, il écope d’une peine de cinq ans de camp de travail, transcendée en 1937 par une condamnation à mort. Il est fusillé le 3 novembre de cette année-là au lieu-dit Sandarmokh, site très prisé sous Staline pour les exécutions massives. 

À Slovo, ce sont les mêmes bruits de bottes, la nuit, dans les escaliers, les mêmes agents fumant dans les voitures noires, au pied de l’immeuble. Les locataires savent bien que leur tour viendra tantôt. En décembre 1933, c’est la fournée gigantesque, celle qui emporte Epik, Koulich, Pidmohylny, Ploujnyk, Vychnia, Slisarenko, Polichtchouk, Dosvitny, pour ne citer qu’eux. Ils sont tous déportés sur les îles Solovki, en Carélie, dans le nord-ouest de la Russie. Deux ans après leur arrivée au goulag, tout comme Kourbas, qui les avait précédés sur place, leur peine est transformée en condamnation à mort. Kourbas, Koulich, Polichtchouk, et Pidmohylny sont tous fusillés le même jour, le 3 novembre 1937, dans la forêt de Sandarmokh. 

 

Les portraits des fusillés à Sandarmokh (coll. Ukrayinske radio).

Les portraits des fusillés à Sandarmokh. Collection d'Ukrayinske radio.

Pour sa part, Semenko est jeté en prison peu après le premier congrès des écrivains soviétiques de 1934. Au fil des interrogatoires, il reconnaît être contre-révolutionnaire et avoir planifié des actions terroristes. Il est fusillé en 1937. 37e sur la liste, il entend 36 salves avant de lui-même passer devant le peloton. « Je mourrai quand la nature se taira, / En attendant la dernière nuit d’orage. / Je mourrai dans une trêve, tandis que mon cœur bat / De la vie, de la lutte, et de mon très jeune âge.5  », écrivait-il vingt ans plus tôt.

En avril 1935, voici venu le tour du poète, traducteur, anthologiste, et théoricien littéraire Zerov. Il rejoint les autres à Solovki, partage leur sort à Sandarmokh, les mêmes bourreaux, et le même jour, le 3 novembre 1937.

En novembre 1936, le peintre et fresquiste Boïtchouk est arrêté, torturé, reconnu coupable d’être un « agent du Vatican », exécuté. Johansen, quant à lui, est fusillé en octobre 1937, à l’occasion des célébrations organisées pour les vingt ans de la révolution russe.

Tout écrit non conforme à l’idéologie disparaît. On force ainsi au silence le présent, mais aussi le futur ; on empêche une certaine réalité d’exister.

En 1938, Staline en a fini avec sa purge de l’Ukraine littéraire et artistique. Les manuscrits, les publications et les archives sont pilonnés ou confisqués et mis à pourrir dans les caves du NKVD. Il est interdit de prononcer le nom de Khvyliovy. Les œuvres cinématographiques du metteur en scène Kourbas sont détruites : il n’en reste que des lambeaux. Les fresques de Boïtchouk sont démontées. Tout écrit non conforme à l’idéologie disparaît. On force ainsi au silence le présent, mais aussi le futur ; on empêche une certaine réalité d’exister. Quant aux auteurs, tous sont morts ; ou les rares qui survivront n'auront que deux options possibles : soit ils renonceront à leur idéal pour se plier au système, comme Tytchyna, comme Sossioura. Soit ils paieront le prix fort : Antonenko-Davidovitch casse des cailloux pendant dix ans dans un goulag proche de la frontière chinoise, avant d’être condamné à l’exil en Sibérie orientale. Ivan Bagriany, lui aussi, part au goulag, d’où il tire Le jardin de Gethsémani, roman autobiographique, qui plonge dans l’intérieur du système répressif, et qui lui aurait valu le prix Nobel de littérature s’il n’était pas décédé entre temps, jeune encore, à 56 ans, ravagé par ses années de camp.

L’un dans l’autre, en cette fin des années 1930, l’asservissement de l’Ukraine au projet soviétique est complet, et sa Renaissance artistique passe pour définitivement enterrée. 

C’était sans compter sur la profondeur et la fertilité de la terre d’Ukraine. Tant de voix bâillonnées et de corps liquidés ont été enfouis profondément. Ils ont patienté sous cette terre si noire, longtemps. Mais ils ne s’y diluèrent pas pour toujours. Le destin, cet insondable chapeau qui se plaît au surgissement de miracles, et fouillé par la main avide et dissidente de quelques passeurs, sut conserver les mots et le souvenir des membres de la Renaissance fusillée. Bientôt, les œuvres resurgiront, les auteurs retrouveront leur visage. Sur leur poitrine, les fleurs tourneront dans leurs couleurs rouges ; et la génération spoliée reviendra au grand jour.

  • 1. Slovo a accueilli environ 200 auteurs et leurs familles
  • 2. Organe de police politique, le Oguépéou procède du Guépéou, et donne lieu au NKVD en 1934, au gré d’un jeu de scission et de remplacement assez opaque, à leur image
  • 3. Mykola Khvyliovy, La route et l’hirondelle, éd. du Rocher, 1993, trad. Oles Masliouk
  • 4. Témoignage recueilli le 23 février 2024 auprès du Père Andriy de la paroisse Saint-André, à Boutcha. L’une des fosses communes creusées à la hâte par la population était située dans le jardin de l’église.
  • 5. « Patagonie », in Ukraine, vingt-quatre poètes pour un pays, éd. Bruno Doucey, 2022, trad. Ella Yevtouchenko.