L’identité est-allemande et la Russie
L’agression de la Russie en Ukraine met en lumière la mansuétude, voire la fascination, qu’éprouve – à la différence, par exemple, de leurs voisins polonais et baltes – une part importante des Allemands, en particulier des habitants de l’ex-République démocratique allemande (RDA) à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine. Cette attitude, a priori paradoxale de la part d’une population qui a vécu pendant des décennies sous le communisme et l’occupation soviétique, nourrit le débat sur l’identité est-allemande.
Dans les mémoires qu’elle vient de publier, Angela Merkel consacre une centaine de pages (sur sept cents environ) à raconter la première moitié de sa vie, passée avec sa famille en République démocratique allemande (RDA). Son parcours, écrit-elle, se compose de « deux existences » de trente-cinq ans chacune, mais qui « ne constituent qu’une seule vie, et la seconde partie n’est pas compréhensible sans la première1 ». Tout au long de sa carrière politique, l’ancienne chancelière n’a jamais mis en avant son identité est-allemande, et les chapitres qu’elle consacre aux décennies passées de l’autre côté du rideau de fer retiennent particulièrement l’attention des commentateurs, l’ouvrage contenant très peu de révélations et d’autocritiques, notamment sur les seize années passées à la tête du gouvernement fédéral2. C’est en réalité quelques semaines avant de quitter le pouvoir qu’Angela Merkel revendique une identité est-allemande. Dans le discours qu’elle prononce à l’occasion de la célébration de l’unité allemande, le 3 octobre 2021, Angela Merkel s’exprime « comme l’une des quelque 16 millions de personnes, qui ont vécu leur vie en RDA3 ». Elle critique un document de la Fondation Konrad Adenauer, proche de son parti, qui qualifie son existence en RDA de « poids » (Ballast) dont elle s’est libérée, ainsi qu’un article de journal, qui la présente comme quelqu’un qui avait dû « faire son apprentissage de citoyenne de la République fédérale et d’Européenne ». « Qui décide de savoir qui comprend les valeurs et les intérêts de notre pays ? », s’emporte alors la Chancelière. Raisonner ainsi, c’est « considérer que la vie avant l’unité allemande ne compte pas vraiment », poursuit-elle, propos qui suscitent un fort écho dans l’est du pays.
Ces prises de position tardives d’Angela Merkel sont emblématiques du débat animé qui se poursuit ces dernières années en Allemagne sur l’identité est-allemande et auquel la guerre en Ukraine a donné un écho particulier. Lors des élections européennes de juin 2024, puis des scrutins régionaux (Brandenbourg, Saxe, Thuringe), qui se sont déroulés en septembre, les partis – Alternative für Deutschland (AfD), Bündnis Sahra Wagenknecht-Für Vernunft und Gerechtigkeit (BSW) – hostiles aux sanctions en vigueur contre la Russie et aux livraisons d’armes à l’Ukraine obtiennent des scores importants, plus de 40% des suffrages en Saxe et en Thuringe, ce qui a compliqué sérieusement la formation des coalitions. La question des livraisons d’armes allemandes à l’Ukraine offre une autre illustration de ce clivage Est/Ouest. En septembre 2024, dans la partie occidentale, une majorité relative (47%) s’y déclare hostile (4% y étant favorable), plus des deux-tiers des sondés (69%) dans les Länder orientaux émettent un avis négatif, 24% seulement les approuvent4. L’inclination pro-russe d’une partie importante de l’électorat, tout particulièrement dans les nouveaux Länder, ne reste pas sans conséquence sur la politique fédérale. Tout en maintenant une aide importante à l’Ukraine, le chancelier Olaf Scholz entend, à quelques semaines de l’élection du Bundestag, le 23 février 2025, renouer avec l’héritage du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) et se présenter comme le « chancelier de la paix » (Friedenskanzler).
La « communauté de destin » entre Russes et Allemands
L’Union des républiques soviétiques socialistes (URSS) et la RDA – deux États qui ont brutalement disparu au tournant des années 1990 – avaient en commun d’être fondées sur une idéologie. La réunification de l’Allemagne et l’éclatement de l’Union soviétique ont reposé la question, traditionnelle, de l’identité de l’Allemagne et de la Russie, qui avaient déjà connu une rupture majeure au xxe siècle (révolution d’Octobre de 1917, l’« heure zéro » [Stunde Null] en 1945). L’effondrement de l’URSS a conduit à ce que des millions de Russes se retrouvent hors des frontières de la Russie, alors que, dans le même temps, les Allemands ont pu se réunifier et se tourner vers la communauté européenne et occidentale (Westbindung). « L’Allemagne et la Russie – il n’y a guère d’autres pays dans le monde dont les relations, au cours des cent dernières années, aient été aussi durablement marquées par la révolution et les bouleversements, la terreur et la violence, ainsi que par la séparation et l’entente », écrit Stefan Creuzberger en introduction de son ouvrage Le siècle germano-russe5. Aux relations politiques, économiques et sociétales s’ajoutent des « affinités spirituelles » entre deux peuples qui se perçoivent souvent comme complémentaires.
La Russie s’est toujours définie par rapport à cet « Autre » qu’est l’Occident, explique Boris Groys6. La pensée allemande – qu’il s’agisse de l’idéalisme, du romantisme, du marxisme ou des théoriciens de la « révolution conservatrice » de l’entre-deux-guerres – a joué un rôle déterminant dans la culture russe (« le mythe de l’âme russe »), analyse le philosophe germano-russe, qui y voit une transposition de « l’âme allemande »7. De même, en Allemagne, la tradition russophile a des racines anciennes, les grands écrivains russes du xixe siècle (Dostoïevski, Tolstoï…) ont été lus et révérés, de nombreux écrivains et philosophes allemands ont éprouvé un attrait voire une fascination pour la Russie – à l’instar de Nietzsche, qui voyait en elle la seule puissance qui « peut encore promettre quelque chose », d’Arthur Moeller van den Bruck, l’un des théoriciens de la « révolution conservatrice », qui glorifiait les « peuples jeunes », russe et allemand, ou encore de Thomas Mann, l’auteur des Considérations d’un apolitique (1918), qui célébrait les profondes « affinités spirituelles » (Seelenverwandtschaften) entre Allemands et Russes, et opposait leur « culture » à la « civilisation » occidentale8. Ce « complexe russe », très prégnant dans la première moitié du xxe siècle9, a pris d’autres formes après 1945, entretenu par la culpabilité allemande née des crimes de masse commis par le régime nazi en Union soviétique.
Le complexe russe
Depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, la discussion sur la Russie se déroule de nouveau en Allemagne sous le signe de ce « complexe russe », observe Martin Aust10. Deux camps se sont formés qui traversent les champs intellectuels et idéologiques, et n’échangent pratiquement pas leurs arguments. Les uns demandent une réorientation conséquente de la politique allemande en Europe orientale et vis-à-vis de la Russie, qui doit être traitée comme un adversaire, tandis que l’autre camp, au nom de la paix et des intérêts économiques, et inspiré par une approche géopolitique qui ne prend en compte que les intérêts des grandes puissances, manifeste de la compréhension à l’égard de la Russie et se prononce pour le dialogue, dans l’espoir de rétablir la coopération et une relation étroite avec Moscou. Ces images contradictoires de la Russie s’inscrivent dans la continuité de la manière dont sont perçues la Russie et l’Union soviétique en Allemagne, souligne Martin Aust. Deux visions de la Russie s’opposent qui expriment des sentiments très contradictoires sur ce pays : crainte du despotisme et critique de l’arriération russe d’un côté, fascination pour la culture russe et soviétique et pour ses utopies sociales, analyse l’historien. La Russie imaginaire, avec son double visage, celui d’un pays barbare et asiatique, mais aussi celui d’un État européen et chrétien, sur lequel on projette ses émotions et ses aspirations, est de longue date une composante importante de la relation germano-russe, souligne Guido Hausmann, qui utilise l’expression « écran de projection » (Projektionsfläche) pour décrire le mécanisme par lequel l’image de la Russie est utilisée dans le débat politique en Allemagne11.
L’appréciation très différente portée sur le comportement de la Russie par les Allemands de l’Est et par leurs voisins (Polonais, Baltes notamment) s’explique par l’histoire, selon Katya Hoyer12. Pendant des siècles, pour tenter de sauvegarder leur identité et affirmer leur indépendance, les nations d’Europe centrale et balte ont dû se battre contre la Russie, l’Allemagne restant passive et parfois complice des ambitions impériales de son grand voisin (partages de la Pologne). C’est pourquoi, souligne-t-elle, les Allemands de l’Est n’éprouvent pas ce sentiment de « menace existentielle » qui habite les Polonais et les Baltes, peuples qui ont toujours été « le jouet des grandes puissances » et qui ont subi une « double occupation », de la Russie et de l’URSS d’une part, de la Prusse et de l’Allemagne d’autre part, rappelle aussi Ilko-Sascha Kowalczuk. La forte aspiration à l’émancipation qui les animait les a conduits à s’organiser dans un puissant mouvement, ils ont eux-mêmes conquis leur liberté et comprennent bien le combat que mènent aujourd’hui les Ukrainiens, alors que, selon cet historien, la « révolution pacifique » de 1989 n’a mobilisé qu’une minorité de citoyens de la RDA et que la liberté leur a été en quelque sorte « offerte ». Une autre spécificité de l’ex-RDA par rapport aux autres pays d’Europe centrale et orientale qui ont subi l’hégémonie soviétique après 1945, c’est la disparition de l’État, des cadres institutionnels et sociaux et le changement des élites, une transformation bien plus radicale également que celle expérimentée par la République fédérale d’Allemagne (RFA) après-guerre, nombreux étant ceux qui, après la période national-socialiste, ont continué à exercer des responsabilités dans la République fédérale. « Nulle part ailleurs, la rupture entre l’Ancien et le Nouveau n’a été aussi profonde qu’en Allemagne de l’Est », souligne Ilko-Sascha Kowalczuk13. Dans les autres pays du « bloc socialiste » (Pologne, Hongrie, Roumanie…), les changements ont été plus limités. A fortiori en Russie, les élites soviétiques se sont reconverties à l’économie de marché et ont conservé leur influence dans l’appareil d’État.
L’Ostalgie au prisme russe
Par rapport aux systèmes libéraux qui sont synonymes d’insécurité, les régimes autoritaires créent un cadre rassurant pour une partie de la population, explique Ilko-Sascha Kowalczuk14. Ce sont des dirigeants autocratiques comme Poutine qui, selon lui, répondent à cette aspiration à la stabilité, que procure un pouvoir fort et paternaliste, incarné lors de la réunification par la figure tutélaire d’Helmut Kohl et qui se reporte aujourd’hui sur l’AfD et sur le BSW, dont le modèle est le régime russe. Russes et Allemands de l’Est se considèrent comme les perdants de la fin de la guerre froide, note Katja Hoyer15. Cette colère se conjugue avec l’adoption d’une posture victimaire dans laquelle, selon Ilko-Sascha Kowalczuk16, se complaisent beaucoup d’Allemands de l’Est. Les deux populations ont constaté la dévalorisation de leur expérience et la perte de leurs repères en raison des transformations politiques et sociales, observe Stefan Garsztecki17. En Russie, le régime de Poutine a exploité le chaos des années 1990 et cultivé dans l’opinion le sentiment d’être victime d’un Occident agressif. Le traumatisme consécutif à la disparition de l’Union soviétique a fait l’objet d’une exploitation délibérée par le régime de Poutine, le récit de « victimisation » du peuple russe et la nostalgie de l’ère soviétique sont une « construction sociale » instrumentalisée par le Kremlin18.
Les principales références idéologiques soviétiques (« grande guerre patriotique », Gagarine et la conquête de l’espace) demeurent inchangées en Russie, alors qu’elles ont disparu dans l’ex-RDA, note Monika Rüthers et, contrairement à l’Allemagne d’aujourd’hui, les questions mémorielles sont toujours en Russie le monopole de l’État, le régime de Poutine résiste à tout travail de mémoire. Après la disparition de l’économie administrée, l’ex-RDA et la Russie ont connu la désindustrialisation et le chômage mais, dans la Russie des années 1990, les salaires n’étaient plus versés, alors que, dans les nouveaux Länder, le choc subi par la population a été amorti par les dispositifs de protection sociale. La nostalgie post-soviétique repose également sur des valeurs comme la solidarité et la confiance – les liens personnels étaient essentiels pour survivre dans ce type de régime, explique Monika Rüthers. En Russie, l’image idéalisée d’une société peu inégalitaire et solidaire a pu se maintenir, car les archives n’ont pas été rendues accessibles à toute la population, tandis que dans l’ex-RDA, chaque citoyen a pu consulter son dossier et prendre la mesure du degré de surveillance de la population mis en place par la Stasi et son réseau omniprésent d’informateurs (Inoffizielle Mitarbeiter). S’ajoute à cela le fait qu’à la différence des autres « pays socialistes », les Russes n’ont pu rejeter sur un autre État la responsabilité de leurs difficultés. Une autre particularité de l’Ostalgie, qui la distingue de la nostalgie russe, c’est le culte des objets symbolisant la RDA (Trabant…). Ils avaient disparu du marché au lendemain de la réunification, faute d’être concurrentiels, mais sont devenus des objets de collection et les symboles de l’identité est-allemande, observe Monika Rüthers.
Le débat sur l’identité est-allemande
La question de l’identité est-allemande est, ces dernières années, au centre d’une discussion très animée, nourrie par les ouvrages publiés par Katja Hoyer, Ilko-Sascha Kowalczuk, Steffen Mau, Dirk Oschmann et d’autres. « La disparition d’une identité est-allemande s’est avérée être un faux espoir », estime Steffen Mau19. Celle-ci, explique-t-il, est « bien vivante », mais elle se remplit de « nouveaux contenus ». Dans son livre controversé, intitulé L’Est, une invention de l’Ouest, Dirk Oschmann affirme que « l’Ouest » de l’Allemagne a créé une vision fantasmée de l’Est du pays, dont la spécificité est niée, et qui est utilisé comme « écran de projection », pour donner de lui-même une image plus favorable20. Il souligne en particulier qu’après le « tournant » (Wende) de l’année 1990, la plupart des postes de responsabilité dans les nouveaux Länder ont été occupés par des Allemands de l’Ouest, situation qui tend à perdurer. À l’exception de la brève période de la République de Weimar, l’Allemagne de l’Est n’avait jamais eu vraiment l’expérience de la démocratie, souligne pour sa part Ilko-Sascha Kowalczuk, aussi le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) a pu sans grande difficulté s’inscrire dans cette tradition autoritaire. Pour cet historien, un malentendu s’est créé sur les conditions de la consolidation de la démocratie, beaucoup ayant cru qu’elle serait le sous-produit de la croissance du bien-être matériel, alors qu’elle suppose un engagement actif dans la vie sociale et politique et une société civile dynamique. De plus, les Allemands de l’Est ont été soumis à plusieurs chocs : après celui de la réunification, leur environnement a été perturbé par la crise financière de 2008, l’arrivée massive de réfugiés en Allemagne à partir de 2015, ainsi que par la révolution numérique, autant de transformations qui ont mis à mal, selon Ilko-Sascha Kowalczuk, les valeurs libérales21.
Les enquêtes d’opinion montrent que, depuis 1992, les deux tiers au moins des habitants de l’ex-RDA déclarent avec constance une forme d’« attachement à l’Allemagne de l’Est », ce pourcentage culmine à 80% en 1997, avant de fléchir (66% en 2014) puis de retrouver un niveau très élevé (77%) en 202022. L’étude réalisée en 2023 par des chercheurs de l’université de Leipzig met en évidence la prégnance, dans une part importante de la population des nouveaux Länder, d’attitudes xénophobes et autoritaires23. Près de la moitié des personnes interrogées souhaitent interdire l’immigration musulmane, près d’un tiers juge excessive l’influence des Juifs en Allemagne, près d’un quart considère que le national-socialisme avait « de bons côtés », et une majorité aspire à ce que l’Allemagne soit dirigée par un « homme fort pour le bien de tous ». L’attitude de la population des nouveaux Länder à l’égard de la Russie de Poutine est également emblématique de cette spécificité. Selon une enquête publiée en juillet 2021, avant l’invasion russe de l’Ukraine, les Allemands de l’Est étaient deux fois plus nombreux (50 %) que leurs compatriotes de l’Ouest (25%) à souhaiter des relations plus étroites avec la Russie, alors que ces derniers se déclaraient favorables à la majorité des deux tiers (68%) aux sanctions économiques en vigueur contre la Russie, un tiers seulement (34%) des habitants des nouveaux Länder les approuvaient24. Un an après le début de l’agression russe en Ukraine, plus d’un tiers (36%) des Allemands – 42% dans les nouveaux Länder – considèrent que « la Russie fait partie de l’identité est-allemande »25.
Une discussion avivée par la guerre en Ukraine
L’invasion de l’Ukraine, décidée par la Russie le 24 février 2022, marque pourtant, comme l’a déclaré le chancelier Scholz devant le Bundestag, un « changement d’époque » (Zeitenwende), elle clôt le chapitre de l’Ostpolitik telle qu’elle avait été conduite depuis les années 1960 par la RFA, essentiellement dirigée vers l’URSS puis la Russie. L’agression russe met aussi en lumière le clivage persistant entre anciens et nouveaux Länder. En 2020, la part des Allemands qui considéraient que Poutine ne représente pas une « menace pour l’Europe » était supérieure de quinze points chez les habitants des Länder orientaux (65% contre 50%)26. Un an après le déclenchement de l’invasion russe, 4 % des Allemands de l’Est (20% des Allemands de l’Ouest) considèrent que l’Ukraine devrait mettre un terme à sa résistance pour épargner la population civile, 77% des personnes interrogées dans les nouveaux Länder se déclarent favorables à un cessez-le-feu et à des négociations (58% à l’Ouest)27. Dans son rapport annuel, l’Institut Allensbach relève début 2023 des « différences significatives » sur les questions de sécurité. La moitié des Allemands de l’Ouest, mais seulement 30% de leurs compatriotes à l’Est, approuvent, le cas échéant, la participation de leur pays à la défense d’un autre État-membre de l’Alliance, la grande majorité préférant se tenir à l’écart d’un conflit, et seulement 26% des Allemands de l’Est considèrent les États-Unis comme un « partenaire fiable » (50% à l’Ouest)28. Début 2024, l’Institut Allensbach relève à nouveau un écart important concernant la perception des dangers extérieurs : 75% des Allemands, mais seulement 53% d’entre eux à l’Est, voient dans la Russie une menace importante pour leur pays, tandis que, dans les nouveaux Länder, 40% des sondés jugent que les États-Unis font planer un risque important pour la paix (24% dans l’ensemble du pays)29.
Pourquoi la population des nouveaux Länder, dont une partie a subi la dictature communiste et l’occupation soviétique, manifeste-t-elle si peu de solidarité et de compassion à l’égard des Ukrainiens, en guerre depuis 2014 avec la Russie ? L’explication, selon l’historien Jan Claas Behrends, tient à la production d’une image fantasmée de la Russie, qui justifie que l’Allemagne se détourne de l’Occident et emprunte à nouveau un Sonderweg, ce qui était déjà l’objectif de la diplomatie soviétique, rappelle-t-il. Cette « prétendue relation particulière des Allemands de l’Est avec la Russie en dit peu sur la réalité de ce rapport, elle en dit beaucoup sur leurs problèmes avec la société ouverte occidentale », souligne aussi Jan Claas Behrends30.
La Russie de Poutine comme construction idéologique
Malgré les progrès considérables réalisés sur la voie de l’unité, trente-cinq ans après la chute du mur de Berlin, les habitants des Länder orientaux estiment qu’ils font toujours l’objet de discriminations, constate le rapport annuel du Délégué du gouvernement fédéral pour les nouveaux Länder31. 79% des Allemands de l’Est ont le sentiment d’être des « citoyens de seconde classe », est-il indiqué. Cette conviction les a conduits à rechercher ce qu’ils pouvaient mettre en avant de positif dans leur passé et dans leur expérience. Nous sommes en présence d’une transfiguration d’un passé qui n’a jamais existé, analyse le sociologue Steffen Mau, qui s’interroge sur la notion d’« identité est-allemande », interprétée et utilisée de diverses manières dans les domaines de la politique, de l’art et de la littérature, et qui est gratifiée de contenus très différents, souvent pour se démarquer de la référence ouest-allemande. Selon le professeur à l’université Humboldt, si l’on considère les pratiques démocratiques, parallèlement au clivage est-ouest, l’existence d’une fragmentation, interne aux nouveaux Länder, ne doit pas non plus être occultée, la moitié de la population est-allemande manifestant son attachement aux institutions et aux partis démocratiques32. La discussion sur la Russie et Poutine est en premier lieu le moyen pour l’opinion de critiquer la politique allemande et de lui adresser des doléances, explique aussi Gwendolyn Sasse, auteur du rapport du ZOiS. Parmi ces attentes, qui dépassent le seul cadre de l’est du pays, figurent le souhait que le pouvoir politique soit en mesure d’appliquer réellement ses décisions, que les dirigeants se montrent plus proches des préoccupations des gens et qu’ils incarnent une sorte de fierté nationale. Tandis que Dirk Oschmann voit dans l’identité est-allemande une « invention » ouest-allemande, beaucoup d’auteurs discernent dans la Russie de Poutine, telle qu’elle est représentée, une vision fantasmée, résultant des problèmes rencontrés par les Allemands de l’Est.
Les connaissances des Allemands de l’Est sur la Russie, son peuple, sa langue et sa culture – résultat des relations privilégiées entretenues par l’URSS et la RDA, et de la présence sur le sol est-allemand de centaines de milliers de soldats soviétiques pendant un demi-siècle – ont été mobilisées pour définir de manière positive leur identité. En réalité, précise Steffen Mau, les Allemands de l’Est maintenaient une grande distance à l’égard de l’URSS, avaient peu de contacts avec l’armée soviétique et apprenaient le russe à contre-cœur. Ils ont cependant éprouvé de la reconnaissance à l’égard de Gorbatchev pour le retrait pacifique des troupes soviétiques de RDA et ont eu tendance à idéaliser l’URSS comme État multinational, ce qui a créé une « image déformée de la Russie » et a donné lieu à des « idées naïves sur la fin de la guerre en Ukraine », estime le sociologue. L’attirance à l’égard de la Russie de Poutine exprime surtout une insatisfaction, le rejet des valeurs occidentales, des États-Unis et de l’ordre libéral dans son ensemble. « Pour ces gens, le problème n’est pas du tout la Russie, ils ne savent pas ce qu’il s’y passe, aucun d’entre eux ne voudrait y vivre », juge également Christian Neef, ancien correspondant du Spiegel à Moscou33. « Ce sentiment d’infériorité » a conduit « les Allemands de l’Est à voir dans les Russes, qui se sont retirés de leur pays, des alliés secrets et à considérer le Wessi arrogant et ignorant comme le nouvel ennemi », affirme aussi l’écrivain Marko Martin34. La proximité affichée avec la Russie est encore le produit de la guerre froide et d’une pensée dichotomique qui a marqué les anciennes générations, héritage que la guerre en Ukraine a réactivé, observe Silke Satjukow35. Selon cette historienne, cette guerre est considérée par une partie des Allemands avant tout comme un conflit entre l’Occident et la Russie, dont le président incarne l’autorité et l’ordre et tient tête aux États-Unis et aux Européens.
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Dans le discours qu’il prononce, le 7 novembre 2024, au château Bellevue, résidence officielle du président fédéral, à l’occasion du 35e anniversaire de la chute du mur de Berlin, Marko Martin dresse un bilan sévère de l’unité allemande et de la politique suivie à l’égard de la Russie, s’en prenant directement au président Steinmeier, qui a longtemps incarné une Ostpolitik aujourd’hui décriée. « 1989 n’a manifestement pas été dans tous les cas la césure libératrice à laquelle on a si longtemps voulu faire croire », déclare cet intellectuel originaire de RDA, qui souligne que « c’est aujourd’hui en Ukraine que se joue la question de savoir si “le cru 89” a vraiment marqué le début d’une histoire durable de la liberté […] ou s’il ne s’est agi que d’une sorte de bouffée d’air dans l’histoire mondiale ». « Trop nombreux, déplore Marko Martin, sont ceux et celles, tant en Allemagne de l’Est qu’en Allemagne de l’Ouest, qui n’ont toujours pas cette clairvoyance et la volonté de reconnaître ce fait, qui leur permettraient d’agir en conséquence. »
- 1. Angela Merkel, avec Beate Baumann, Liberté, trad. Corinna Gepner et Olivier Mannoni, Paris, Albin Michel, 2024, p. 12.
- 2. Simon Strauss, „Merkels Leben auf der Kante“, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 27 novembre 2024.
- 3. A. Merkel, „Rede von Bundeskanzlerin“ [en ligne], Bulletin der Bundesregierung, no 124-1, 3 octobre 2021.
- 4. „Hälfte der Deutschen gegen weitere Waffenlieferungen an die Ukraine“ [en ligne], Ipsos, 13 septembre 2024.
- 5. Stefan Creuzberger, Das deutsch-russische Jahrhundert. Geschichte einer besonderen Beziehung, Hambourg, Rowohlt, 2022.
- 6. Boris Groys, “Russia and the West: The quest for Russian national identity”, Studies in Soviet Thought, vol. 43, no 3, mai 1992, p. 185-198. Voir également son livre Die Erfindung Rußlands, trad. Gabriele Leupold, Anelore Nietschke et Johanna Roos, Munich, Akzente Hanser, 1995.
- 7. Entretien avec B. Groys, „Russland versteht sich als der wahre Westen“ [en ligne], propos recueillis par Nils Markwardt, Die Zeit, 11 mai 2022.
- 8. Richard Herzinger, „Deutsche Russophilie“, Welt, 8 mars 2014.
- 9. Voir Gerd Koenen, Der Russland-Komplex. Die Deutschen und der Osten, Munich, C.H. Beck, édition actualisée, 2023.
- 10. Martin Aust, Die Schatten des Imperiums. Russland seit 1991, Munich, C.H. Beck, 2019, p. 15-16.
- 11. Guido Hausmann, „ »Russland – das verstehe ich, Ukraine – das verstehe ich nicht« “, Ukraine-Analysen, no 270, 22 juin 2022, p. 19-21.
- 12. Katja Hoyer, “East Germans still find it hard to see Russia as the enemy”, The Spectator, 2 juillet 2022.
- 13. Ilko-Sascha Kowalczuk: „Freiheit ist wichtiger als Frieden“, Tageszeitung, 7 mai 2023.
- 14. Hans Pfeiffer, „AfD und BSW: Zwei Freunde für Russland“ [en ligne], Deutsche Welle, 24 août 2024.
- 15. K. Hoyer, Diesseits der Mauer. Eine neue Geschichte der DDR. 1949-1990, Hambourg, Hoffmann und Campe, 2023.
- 16. I.-S. Kowalczuk, Freiheitsschock. Eine andere Geschichte Ostdeutschlands von 1989 bis heute, Munich, C. H. Beck, 2024 ; Die Übernahme. Wie Ostdeutschland Teil der Bundesrepublik wurde, Munich, C. H. Beck, 2019.
- 17. Ben Knight, “What’s behind eastern Germans’ empathy for Russia?” [en ligne], Deutsche Welle, 27 mai 2022.
- 18. Gulnaz Sharafutdinova, The Red Mirror: Putin’s Leadership and Russia’s Insecure Identity, Oxford, Oxford University Press, 2020, notamment le chapitre 5 intitulé “Constructing the Collective Trauma of the 1990s”,
- 19. Steffen Mau, „Oststolz und Osttrotz. Die Fallstricke der ostdeutschen Identität“ [en ligne], Blätter für deutsche und internationale Politik, juillet 2024, p. 93-102. Il est l’auteur du livre Ungleich vereint. Warum der Osten anders bleibt, Berlin, Suhrkamp, 2024.
- 20. Dirk Oschmann, Der Osten: eine westdeutsche Erfindung. Wie die Konstruktion des Ostens unsere Gesellschaft spaltet, Berlin, Ullstein, 2023.
- 21. Entretien avec I.-S. Kowalczuk, „Warum so viele Ostdeutsche AfD und Sahra Wagenknecht wählen“ [en ligne], propos recueillis par Oliver Reinhard, Sächsische, 28 août 2024.
- 22. Raj Kollmorgen, „Ostdeutsche Identität(en)?“ [en ligne], Bundeszentrale für politische Bildung, 22 mars 2022.
- 23. Oliver Decker, Johannes Kiess & Elmar Brähler, „Autoritäre Dynamiken und die Unzufriedenheit mit der Demokratie. Die Rechtsextreme Einstellung in den Ostdeutschen Bundesländern“, Else Frankel-Brunswik Institut Policy Paper, 2023-2.
- 24. Forsa-Umfrage im Auftrag des Ost-Ausschusses der deutschen Wirtschaft [en ligne], 2 juin 2021.
- 25. „Inwieweit stimmen Sie der folgenden Aussage zu oder nicht zu? – “Russland ist Teil der ostdeutschen Identität”“ [en ligne], YouGov, 27 février 2023.
- 26. Gwendolyn Sasse, „Russland2: Russlandbilder in Ost- und Westdeutschland“, ZOiS Report, no 5, octobre 2020.
- 27. Thomas Petersen, „Die Deutschen wollen der Ukraine helfen – aber bis zu welchem Punkt?“, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 19 février 2023.
- 28. Renate Köcher & Klaus Schweinsberg, Der 14. Sicherheitsreport. Eine Studie zur inneren und äußeren Sicherheit in Deutschland im Jahr 2023 [en ligne], Centrum für Strategie und Höhere Führung / Institut für Demoskopie Allensbach, 2023.
- 29. R. Köcher & K. Schweinsberg, Der 15. Sicherheitsreport. Eine Studie zur inneren und äußeren Sicherheit in Deutschland im Jahr 2024 [en ligne], Centrum für Strategie und Höhere Führung / Institut für Demoskopie Allensbach, 2024.
- 30. Jan Claas Behrends, „Projektionsfläche Russland“ [en ligne], Salonkolumniste, 26 juillet 2019.
- 31. „Ost und West. Frei, vereint und unvollkommen“ [en ligne], Beauftragter der Bundesregierung für Ostdeutschland, septembre 2024.
- 32. Entretien avec S. Mau, „In Ostdeutschland entwickelt sich eine Politik ohne Parteien“, propos recueillis par Michael Hesse, Frankfurter Rundschau, 17 septembre 2024.
- 33. Harald Stutte, „Ostdeutsche und Russen – die Mär von der besonderen historischen Nähe“ [en ligne], RedaktionsNetzwerk Deutschland, 13 octobre 2022.
- 34. Marko Martin est l’auteur de Die verdrängte Zeit. Vom Verschwinden und Entdecken der Kultur des Ostens, Stuttgart, Tropen Verlag, 2020.
- 35. Henry Bernhard, „Ostdeutschland, Russland und der Angriff auf die Ukraine“ [audio en ligne], Deutschlandfunk, 19 juillet 2022.