Poutine et la guerre des civilisations
Alors que Poutine souhaitait co-gérer les affaires du monde avec les États-Unis, il définit désormais la Russie comme un État-civilisation, cherchant à embrigader les pays du Sud dans sa guerre contre l’Occident.
Dans son intervention devant le club Valdaï, le 5 octobre 2023, Vladimir Poutine développe l’idée que la Russie est un « État-civilisation » afin de justifier sa rupture avec l’Occident et une répression interne de plus en plus dure1. En rendant les États-Unis et leurs alliés européens responsables de la guerre en Ukraine, des événements dramatiques du Proche-Orient et des récentes attaques antisémites au Daghestan, le président russe élabore un récit éloigné de la réalité et dommageable pour la cohésion de son pays.
La Russie comme État-civilisation
Un discours « sans aucun doute comparable à celui de Munich » en 2007, qui permettra aux générations futures de comprendre la « spécificité du moment historique que nous vivons » : c’est ainsi qu’Igor Kouznetsov, professeur de sciences politiques à l’université de Moscou2, qualifie l’intervention de Poutine au XXe forum annuel du club Valdaï, insistant sur « l’approche civilisationnelle » du discours. Le président russe rappelle que la nouvelle version du « concept de politique étrangère », adoptée fin mars 2023, fait de la Russie un « État-civilisation unique ». Elle y est en effet définie comme « une grande puissance eurasiatique et euro-pacifique, unissant le peuple russe et d’autres peuples, qui constituent l’ensemble culturel et civilisationnel du monde russe ». Pendant des siècles, explique Poutine, la Russie s’est construite en rassemblant des cultures, des religions et des nationalités diverses : « la civilisation russe ne peut être ramenée à un seul dénominateur ». Il ajoute que, « naturellement, personne ne peut trahir sa civilisation » : cela serait « contre-nature et répugnant », car cela ouvrirait la voie à un « chaos généralisé ». La civilisation n’est pas une « construction universelle » ; chacune se distingue des autres, puise ses idées et ses valeurs dans une histoire et des traditions propres, dont les caractéristiques principales sont « la diversité et l’autosuffisance ». Un système politique ne peut donc être « imposé de l’extérieur », il se développe « de manière naturelle à partir des racines civilisationnelles des différents peuples et pays ».
L’Occident ennemi
Poutine fustige également l’attitude d’un Occident toujours en quête d’un « ennemi », prisonnier d’une mentalité de « bloc » (« eux ou nous ») et colonialiste. Recevant au Kremlin les principaux dignitaires religieux du pays le 25 octobre 2023, peu après l’attaque terroriste du Hamas, il accuse « certaines forces » de vouloir instaurer le chaos au-delà du Proche-Orient, en incitant à la confrontation « entre musulmans et juifs, chiites et sunnites, orthodoxes et catholiques ». L’objectif serait « d’accroître l’instabilité dans le monde, de diviser les cultures, les peuples, les religions mondiales, de provoquer un conflit de civilisations », selon le « principe bien connu du “diviser pour régner” ». Il incrimine directement l’Occident, opposé à l’émergence d’un monde multipolaire, prêt à « recourir à tous les moyens, y compris l’islamophobie, l’antisémitisme et la russophobie ».
Au lendemain des émeutes antisémites dans le Nord-Caucase, le 27 octobre 2023, Poutine convoque une réunion élargie du Conseil de sécurité russe, largement médiatisée, lors de laquelle il s’en prend de nouveau à « l’élite dirigeante des États-Unis et de leurs satellites », accusée d’attiser les conflits au Proche-Orient, en Ukraine et ailleurs. Incapables d’emporter la décision sur le champ de bataille en Ukraine, « ils veulent nous diviser et, s’agissant de la Russie, nous affaiblir et semer des troubles », affirme-t-il. C’est pourquoi, en agissant en Ukraine, « nous renforçons les positions de tous ceux qui se battent pour leur indépendance et leur souveraineté ».
Lors de la réunion du Conseil de sécurité, Poutine tente donc d’enrôler les pays du Sud dans sa guerre en Ukraine et de faire de la Russie le porte-drapeau du combat contre l’Occident et pour un nouvel ordre mondial. Les États-Unis refusent d’admettre que leur hégémonie sur le monde est sur le déclin, affirme-t-il : ils tentent de « préserver leur dictature ». La Russie est l’un des leaders de ce « processus historique objectif ». Washington et ses alliés « déversent de l’argent et des armes » en Ukraine comme au Proche-Orient, où ils organisent « le chaos », alors qu’en Ukraine, la Russie livre une bataille pour établir les normes d’un ordre plus juste, favorisant la liberté des pays et des peuples. Il ajoute : « Soyez là où le destin de la Russie se décide avec celui du monde entier, y compris l’avenir du peuple palestinien. » Tout en évoquant les attaques terroristes du Hamas, il juge la riposte israélienne disproportionnée : « Au lieu de punir les criminels et les terroristes, Israël a malheureusement décidé de se venger de manière aveugle, sur la base d’une responsabilité collective, éliminant de manière indiscriminée des centaines de milliers de personnes innocentes. » S’agissant des débordements dont le Daghestan a été le théâtre en octobre 2023, il pointe la responsabilité de l’Ukraine et des services secrets occidentaux. Sans évoquer le sort des Juifs, cibles de ces exactions, il se demande « comment on peut aider la Palestine en essayant de s’en prendre aux Tats et à leurs familles » (les Tats sont une communauté chiite d’origine persane du Daghestan).
Le tournant conservateur
Comme l’analyse Oleg Balabanov, cette définition de la Russie comme État-civilisation est le point d’orgue de l’évolution idéologique du régime de Poutine, dont le révisionnisme, à l’origine géopolitique, est devenu civilisationnel3. En 2006, Poutine avance pour la première fois la notion de « monde russe ». L’année suivante, le programme du parti présidentiel Russie unie fixe comme objectif « le développement de la Russie comme civilisation unique, la défense de l’espace culturel commun, de la langue russe, de nos traditions historiques ». Au fil des ans et de la dégradation des relations avec les pays occidentaux, l’approche civilisationnelle gagne du terrain et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov s’en fait le porte-parole en 2008 : « Pour ce qui est du contenu de la nouvelle étape du développement de l’humanité, il y a fondamentalement deux approches. La première considère que le monde doit graduellement se transformer en un grand Occident par l’adoption des valeurs occidentales. C’est une sorte de “fin de l’histoire”. L’autre approche – défendue par la Russie – estime que la compétition devient vraiment globale et acquiert une dimension civilisationnelle, c’est-à-dire que l’objet de la lutte inclut les valeurs et les modèles de développement. » En 2012, le « tournant conservateur » est engagé après que Poutine a vu son pouvoir contesté dans la rue. Il en vient à considérer les Russes comme « le noyau » d’une « civilisation unique » et à utiliser le terme d’« État-civilisation », dont la vocation est d’inclure les Russes de l’étranger. Il évoque aussi un « code culturel » propre au peuple russe.
Avec l’annexion de la Crimée et l’intervention dans le Donbass, le discours civilisationnel prend son envol. Il figure en bonne place dans les interventions de Poutine devant l’Assemblée fédérale, les 18 mars et 4 décembre 2014, afin de justifier ces violations manifestes du droit international. La conversion à l’orthodoxie à Kherson du prince Vladimir, dit-il, « a jeté les bases de la culture, de la civilisation et des valeurs humaines, qui unissent les peuples de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie ». La Crimée est un « mélange unique de cultures et de traditions de différents peuples » qui ressemble à la Russie dans son ensemble. Le christianisme a été une « force spirituelle unificatrice » qui a permis d’inclure dans la nation et l’État russes les tribus les plus diverses. Poutine accuse les Occidentaux de recourir à une « cinquième colonne » et des « traîtres », ainsi que de pratiquer depuis le xviiie siècle une stratégie de containment de la Russie. La « russophobie » devient une composante du récit officiel. En 2020, Poutine définit la Russie « non seulement comme un pays, mais comme une civilisation distincte, grâce à ses riches traditions, à son caractère multi-ethnique, à ses nombreuses cultures et confessions ». Un chapitre de la nouvelle doctrine de sécurité nationale (2021) est consacré à la « défense des valeurs spirituelles et morales russes traditionnelles ».
Le révisionnisme
La vision des relations internationales exposée devant le club Valdaï par le président russe a pour objectif de dépasser « l’approche de blocs, l’héritage de l’époque coloniale et de la guerre froide », de prendre en compte la « diversité du monde », qui doit dorénavant être organisé sur la base de « décisions collectives », prises en concertation avec les puissances émergentes (BRICS). Cette approche civilisationnelle, inspirée de la pensée de Nikolaï Danilevski et d’Oswald Spengler, fait écho à la théorie des relations internationales, promue de longue date (notamment par Evegueni Primakov dès les années 1990) à Moscou, celle d’un monde multipolaire. Elle s’écarte de la position, longtemps défendue par Poutine, qui escomptait un retour à une cogestion des affaires du monde avec les États-Unis, inspirée de la Seconde Guerre mondiale, et qui avait proposé à Jérusalem en 2020 un sommet des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, pour instaurer une sorte de directoire (« Yalta 2 »).
L’ajout, depuis une décennie, d’une dimension civilisationnelle à la politique étrangère a pour objectif d’affirmer la spécificité, voire la supériorité, de la Russie et de sa culture, de justifier des mesures contre les influences étrangères, jugées délétères et déstabilisatrices, et de rejeter l’idée de valeurs universelles (droits de l’homme, libertés publiques). La promotion du « monde russe » vise à légitimer des interventions de la Russie dans des États qu’elle revendique comme faisant partie de son aire de civilisation. Réagissant aux propos tenus par Poutine au forum Valdaï, Alexandre Douguine se félicite ouvertement de voir la Russie « mettre le cap sur l’empire4 ». Le thème de « l’Occident décadent » est repris à l’envi par les propagandistes du régime, le nom de Spengler est mentionné une dizaine de fois dans l’analyse que le recteur de l’académie diplomatique fait du nouveau « concept de politique étrangère »5. Pour relativiser les difficultés présentes et souligner la certitude de la victoire russe, le Kremlin, à l’instar de l’auteur du Déclin de l’Occident (1918-1922), s’appuie sur les prétendues lois de l’histoire et l’idée de la Russie comme « peuple jeune », à qui l’avenir appartient. « Une guerre de civilisation » avec l’Occident permet aussi au Kremlin d’habituer l’opinion russe à la perspective d’un conflit de longue durée en Ukraine6.
La conception civilisationnelle du monde, qui conduit Poutine à disserter en 2021 sur « l’union historique des Russes et des Ukrainiens » et à nier l’existence d’une identité ukrainienne, amène les autorités russes à se méprendre lourdement sur la réaction de Kiev à son intervention militaire. La réponse hésitante, faite lors du forum Valdaï par Poutine à la question de savoir si la confrontation actuelle en Ukraine est un conflit de civilisations, montre la fragilité de toute cette construction idéologique, dont l’objectif essentiel est de justifier la confrontation avec l’Occident. « Je ne sais quelle civilisation défendent ceux qui se trouvent de l’autre côté du front, mais nous défendons nos traditions, notre culture et nos gens », déclare le président russe, dont la propagande, depuis des mois, dépeint l’Ukraine comme une « anti-Russie », instrument dans les mains de l’Occident pour imposer à la Russie des valeurs qui lui sont étrangères. « La crise ukrainienne n’est pas un conflit territorial, poursuit-il. Ce n’est même pas l’établissement d’un équilibre géopolitique régional », propos tout aussi surprenants puisque Moscou a annexé la Crimée en 2014 et quatre autres régions ukrainiennes en 2022 et que l’élargissement de l’Otan jusqu’aux frontières de la Russie a été l’un des principaux arguments mis en avant pour justifier l’invasion de l’Ukraine. Alors même que la Russie se présente comme la protectrice des valeurs chrétiennes traditionnelles et comme victime du terrorisme islamique (en Tchétchénie), à aucun moment, lorsque sont évoqués dans la discussion les conflits entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ainsi qu’entre Israël et le Hamas, Poutine ne leur attribue une dimension civilisationnelle ; il s’agit, à l’entendre, d’enjeux territoriaux, dont la solution se trouve dans l’application des résolutions du Conseil de sécurité et du respect du droit international.
Le malaise de l’establishment
Le pivot vers l’Asie, conséquence de la rupture avec l’Occident, suscite des interrogations au sein même des élites proches du pouvoir. Valéry Garbouzov, membre-correspondant de l’Académie des sciences, publie une tribune qui provoque son renvoi de son poste de directeur de l’Institut des États-Unis et du Canada7. « Il est fréquent que les élites de régimes autoritaires et totalitaires créent délibérément des représentations utopiques et des mythes », écrit-il. Aujourd’hui, dans une « atmosphère anti-occidentale », de « réhabilitation rampante du stalinisme » et de « folie pseudo-patriotique », sont créés de « nouveaux mythes », par exemple la « crise du monde anglo-saxon », la fin de « l’hégémonie américaine » et le déclin de l’Occident. La Russie est en proie à un « syndrome post-impérial très douloureux », qui s’est manifesté, non pas immédiatement après l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, mais « avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine ». Garbouzov juge impraticable un projet géopolitique fondé sur l’eurasisme, le « monde russe », un « anti-américanisme agressif » et la confrontation avec un « Occident décadent ». Il déplore le retour à un conservatisme hérité du xixe siècle, destiné à servir de plateforme à une alliance avec les pays colonisés et opprimés, incapable en réalité de concurrencer les États-Unis et la Chine, la Russie ne pouvant être une « locomotive géopolitique anti-occidentale ». En plongeant la société dans un « monde d’illusions » et une « rhétorique patriotique », l’objectif est clair, écrit cet américaniste réputé : il s’agit « d’assurer le maintien, à tout prix, de l’élite dirigeante actuelle et des oligarques qui en font partie ».
Plus étrange encore, Vladislav Sourkov, l’ancien idéologue du Kremlin, a récemment clairement marqué ses distances avec le projet d’une Russie tournée vers les pays du Sud, tout en affirmant sa conviction que Moscou allait vaincre l’Ukraine. En 2018, celui qui était encore le conseiller de Poutine sur le dossier ukrainien publiait un article sur « la solitude du sang-mêlé », dans lequel il affirmait que l’annexion de la Crimée en 2014 avait marqué « la fin du voyage épique de la Russie vers l’Ouest », qui devait se préparer à une « longue période de solitude géopolitique ». Silencieux depuis le début de la guerre en Ukraine, Sourkov, qui a récemment admis que la Russie n’avait jamais eu l’intention d’appliquer les accords de Minsk, a prédit en septembre 2023 l’émergence, à terme, d’un « Grand Nord » réunissant « la Russie, les États-Unis et l’Europe », et destiné à faire pièce au « Sud global » : « Dans leur développement politique, les trois plus importantes civilisations du Nord – russe, européenne et américaine – ont puisé leur inspiration dans le modèle de la Pax Romana8. » Une telle perspective paraît lointaine et la voie semée d’embuches, mais Sourkov juge néanmoins crédible la constitution de cet « espace socio-culturel commun » et de ce « groupe géopolitique ». Cette prise de position n’a pas manqué d’être interprétée comme une prise de distance par rapport au rapprochement russo-chinois, qui s’est accéléré avec l’invasion de l’Ukraine.
La rhétorique antinazie
Le choix du Kremlin de faire de la guerre avec l’Ukraine la réédition de la lutte contre le nazisme s’avère de plus en plus problématique. Le 18 mars 2014, le président russe justifie l’annexion de la Crimée en accusant des Ukrainiens « nationalistes, néo-nazis, russophobes et antisémites » de recourir à « la terreur, au meurtre et à l’émeute » à l’encontre des populations russophones. Il dénonce « les intentions des héritiers idéologiques de Bandera, complice de Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale ». Le 24 février 2022, Poutine fait de la « démilitarisation et de la dénazification » les objectifs de « l’opération militaire spéciale » en Ukraine. L’instrumentalisation de l’antinazisme conduit le pouvoir russe à des contorsions idéologiques de plus en plus discutables, alors même que Poutine a longtemps mis en avant ses bonnes relations avec la communauté juive et Benyamin Netanyahou. « Peut-être ai-je tort, mais Hitler avait aussi du sang juif », en vient à affirmer Sergueï Lavrov en mai 2022. Le fait que le président Volodymyr Zelenski soit juif « ne veut absolument rien dire », se défend le chef de la diplomatie russe : « Les plus ardents antisémites sont d’habitude des Juifs. » Ces propos contraignent Poutine à présenter des excuses au Premier ministre israélien. Récemment, c’est Poutine lui-même qui prend à partie son ancien conseiller, Anatoli Tchoubaïs : « Ce n’est plus Anatoly Borissovitch Tchoubaïs, c’est Moshe Israelevitch », qui « s’est enfui » en Israël, ironise-t-il. Se référant à ses « nombreux amis juifs », il qualifie Zelensky de « honte pour le peuple juif ». D’après Poutine, les « parrains occidentaux » du gouvernement ukrainien ont délibérément choisi un président juif afin de « masquer l’essence inhumaine du régime de Kiev ».
En dépit de la présence, parmi les morts et disparus, de ressortissants russes, il aura fallu près de dix jours pour que le président russe exprime à Netanyahou sa sympathie après l’attaque terroriste sans précédent perpétrée le 7 octobre par le Hamas sur le territoire israélien. Tout en admettant le droit d’Israël à assurer sa sécurité, le président russe s’inquiète des préparatifs militaires israéliens à Gaza et de mesures qu’il juge « inadmissibles » et qui lui rappellent le « siège de Leningrad », Poutine semblant assimiler Tsahal à la Wehrmacht. Le « regain de tension au Proche-Orient », déclare Poutine, est un « bon exemple de l’échec de la politique des États-Unis » à faire appliquer les résolutions du Conseil de sécurité sur la création d’un État palestinien. Ce nouveau chapitre meurtrier du conflit israélo-palestinien est intégré dans le discours anticolonialiste du Kremlin, qui dénonce un « deux poids, deux mesures » de l’Occident, utilise le ressentiment anti-occidental dans les pays du Sud et espère voir l’attention et les ressources occidentales détournées sur le Proche-Orient. Ce faisant, le Kremlin réactive un antisémitisme vivace en Russie, qui explique le départ d’une partie de la communauté juive depuis le 24 février 2022.
L’occultation des problèmes
Les réactions qui suivent l’offensive meurtrière du Hamas et les actions antisémites au Daghestan (notamment la traque de Juifs dans un aéroport et un hôtel de cette république multi-ethnique), inédites dans l’histoire de la Russie contemporaine, illustrent le trouble existant dans les cercles du pouvoir. L’un des participants à l’émission de propagande de Vladimir Soloviev, le talk-show le plus connu de la première chaîne télévisée russe, a invectivé le vice-ministre des Affaires étrangères en charge du Proche-Orient, Mikhaïl Bogdanov, et la porte-parole du ministère, leur reprochant d’incarner une ligne favorable au Hamas9. La nouvelle flambée de violence au Proche-Orient engendre un clivage au sein même de la communauté juive de Russie, inévitable selon Alexandre Douguine, car « les Juifs jouent un rôle considérable dans la politique russe ». Serguei Markov, politologue proche du Kremlin, juge anormal que les représentants de deux diasporas – juive et arménienne – « discutent de ce que devrait être la politique de la grande Russie ». « Poutine n’a pas réagi aux désordres de Makhatchkala comme l’espéraient ceux qui misent sur des troubles en Russie », écrit Piotr Akopov, qui, à l’instar de Poutine, établit un lien entre ces différents conflits. Poutine a eu raison de ne pas parler de « pogroms antisémites », explique le chroniqueur de RIA Novosti, « le seul fait d’employer ce terme permet d’identifier le provocateur, qui rêve d’opposer les peuples de notre pays10 ».
Un autre propagandiste du régime, Gevorg Mirzaïan, se montre en revanche très critique de la faible réaction du pouvoir russe. La chasse aux juifs à l’aéroport de Makhatchkala est « une véritable honte, non seulement pour les peuples du Daghestan, mais pour toute la Russie », écrit-il. « C’est la fête de tous les nationalistes russes, ceux-là mêmes qui sont hostiles à une identité russe supranationale » et qui « ne sont pas conscients que des milliers de Daghestanais, de Juifs, de Russes, de Bouriates, d’Arméniens, de Tatars et d’autres peuples de Russie » combattent en Ukraine et « créent cette identité russe ». Mirzaïan juge nécessaire de « réduire l’ampleur du soutien propalestinien dans les régions musulmanes de Russie » : il faut « expliquer aux musulmans de Russie qu’ils sont d’abord russes, et ensuite musulmans », préconise le politologue, qui agite le spectre d’un démembrement de la Russie11. Éminent spécialiste de l’espace post-soviétique, Sergueï Markedonov déplore que la politique d’information russe présente la réalité de manière binaire et « sans nuances ». Il se demande jusqu’où ira la « rupture avec la culture occidentale » : « Va-t-on renoncer aux lois de Newton et de Pascal, à l’œuvre de Shakespeare ? » La civilisation occidentale n’est pas figée, immuable dans sa russophobie, fait-il valoir. Même en admettant l’existence d’un facteur extérieur dans les émeutes du Daghestan, souligne cet expert, celles-ci n’auraient pas pris cette ampleur en l’absence de problèmes internes12.
Le fait d’attribuer aux États-Unis et à leurs alliés les difficultés intérieures de la Russie a aussi pour effet de mobiliser les responsables politiques et les services de sécurité essentiellement sur la lutte contre l’influence occidentale et de les rendre peu sensibles aux autres menaces. En juin 2023, la rébellion d’Evguéni Prigojine avait déjà mis en évidence le désarroi et l’attentisme au sein des structures de force russes, peu habituées à faire face à un tel défi à l’autorité du Kremlin, venant de l’intérieur même du régime. En octobre 2023, les exactions commises au Daghestan, qui rappellent les pogroms qu’a connus la Russie dans son histoire, mettent à nouveau en évidence cette vulnérabilité du système Poutine, dont l’appareil de répression, faute d’instructions claires, a tardé à réagir13.
- 1. “Vladimir Putin Meets with Members of the Valdai Discussion Club” [en ligne], Valdai Club, 5 octobre 2023.
- 2. Igor Kouznetsov, « Dialogue des civilisations versus monologue à partir d’une position de force : regard russe sur l’ordre international » [en russe et en ligne], Gazeta, 13 octobre 2023.
- 3. Oleg Balabanov, “Civilisation State: Theory and Practice” [en ligne], Valdai Club, 10 octobre 2023.
- 4. Alexandre Douguine, « Le moment de l’empire. Ce que dissimule le terme d’État-civilisation » [en russe et en ligne], RIA Novosti, 6 octobre 2023.
- 5. Alexandre Iakovenko, « La rupture géopolitique et la Russie. Ce que dit la nouvelle conception de politique étrangère » [en russe], Académie diplomatique du ministère des Affaires étrangères de Russie, 2023.
- 6. Voir Bernard Chappedelaine, « La guerre comme nouvelle normalité ? » [en ligne], Esprit, septembre 2023.
- 7. Valéry Garbouzov, « Sur les illusions perdues d’une époque finissante » [en russe et en ligne], Nezavissimaïa Gazeta, 29 août 2023.
- 8. Vladislav Sourkov, « La naissance du Nord » [en russe et en ligne], Actual Comment, 27 septembre 2023.
- 9. Julia Davis, “Israel conflict rekindles Russian antisemitism” [en ligne], Center for European Policy Analysis, 1er novembre 2023.
- 10. Piotr Akopov, « L’avenir de la Palestine se décide en Ukraine » [en russe et en ligne], RIA Novosti, 30 octobre 2023.
- 11. Gevorg Mirzaïan, « La honte de Makhatchkala. Qui est coupable et que faire » [en russe et en ligne], Regnum, 30 octobre 2023.
- 12. Sergueï Markedonov, « Le problème va au-delà d’une république et de la région du Caucase – le politologue Markedonov sur les événements du Daghestan » [en russe et en ligne], Fontanka, 1er novembre 2023.
- 13. Tatiana Stanovaya, “Why the Russian authorities failed to stop pogroms in the Caucasus” [en ligne], Carnegie Politika, 31 octobre 2023.