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Donald Trump à Notre-Dame ou le miracle diplomatique

Dans un monde où la religion est sans cesse instrumentalisée à des fins identitaires, la réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris a témoigné d'un possible usage diplomatique du religieux, porté par un idéal pacificateur.


Dans le monde des réalistes sérieux qui étudient les relations internationales, la religion fait habituellement partie des éléments perturbateurs voire délétères qui grèvent les équilibres et favorisent toutes les formes de conflictualité.

De fait, nous assistons tous les jours aux effets de l’instrumentalisation identitaire, pratiquée par des partis politiques et des États au service de leur propre pérennité. Arme de manipulation massive, la référence religieuse sert aussi bien la projection de puissance que la magnification du légendaire national. La sainte cause légitime à elle seule, sous couvert de résistance à l’oppression présente ou passée, la prédation, l’extermination, le terrorisme, l’exaction criminelle la plus vile, du trafic d’êtres humains au trafic d’armes, de drogues, de minerais et de métaux en tout genre. C’est à peine si l’on reconnaît un effet potentiellement bénéfique dans l’adoption par quelques grands États et organisations interétatiques d’une politique dédiée à valoriser la liberté religieuse – concrètement, la protection des minorités si fréquemment maltraitées – à travers l’éducation à la tolérance et l’adaptation permanente des systèmes légaux au pluralisme. L’existence d’une myriade d’acteurs religieux, dévoués au dialogue et à la médiation pour résoudre les conflits – un phénomène qui a commencé d’apparaître dans les années 1990 en Afrique – a été précédée historiquement des traditionnelles médiations du Saint-Siège. Mais les unes comme les autres n’ont pas beaucoup d’écho, voire n’en ont aucun dans les manuels de relations internationales.

Cela se comprend : les règles et les habitudes se sont construites sur leurs propres fondements, avec des conditions de mutuelle reconnaissance (égalité, souveraineté, territoires, frontières) qui ont évité définitivement d’y inclure la nature religieuse des États et des sociétés. On utilise depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une forme de grammaire des droits humains, certes mal maîtrisée, mais qui parvient pour l’instant à continuer sa progression besogneuse. La religion n’y est pas prise en compte comme force propre, mais elle est protégée dans les cultures des peuples et posée comme une liberté à respecter, avec toutes ses conséquences. Quand elle n’est pas une liberté mais une obligation légale, le droit international va chercher à en limiter l’influence sur la vie des personnes : empêcher que son contenu normatif ne les étouffe ou n’irrigue le droit commun au point de ne pouvoir lui échapper.

Aussi, ce qui s’est produit le 7 décembre 2024 à Paris tient-il de l’anomalie miraculeuse, dont la rareté historique ne devrait pas être balayée aussitôt par l’autre nouvelle, presque aussi sidérante dans sa concomitance contraire, de la disparition du régime syrien. Cette chute brutale ressemble bien à ce que disent les réalistes des effets tragiques du religieux en politique internationale : une litanie de malheurs. Qu’attendre de bon en effet que l’arc chiite-alaouite en alliance russe se soit temporairement effondré face à des milices sunnites-islamistes en conquête califale et protégées par un gouvernement national-islamiste turc ?

Face à l’interminable souffrance du peuple syrien, au milieu de forces qui s’appuient sur la rivalité religieuse, Notre-Dame de Paris a été, un jour plus tôt, le contraire éclatant de Damas. L’événement a montré qu’il est possible, qu’il est absolument possible que la référence religieuse soit, sans cynisme, utilisée diplomatiquement au service d’un projet pacificateur. 

Notre-Dame a aidé à ce que même Donald Trump, the greatest showman, ne soit pas le centre de l’attention.

Certes, la réouverture de ce bâtiment vénérable a été pensée comme une ode à la gloire de la France éternelle et de son génie résilient. Cette cathédrale incarne la France – comme la tour Eiffel – aux yeux du monde entier, à ce point que peut-être le pape de Rome n’a pas voulu lui servir de faire-valoir. Notre-Dame est l’un des piliers sacrés de la monarchie capétienne, avec Chartres, Reims et Saint-Denis. C’est là que Louis IX a déposé, pieds nus, la couronne d’épines qui lui a coûté la moitié de son trésor (1239) ; là que Philippe Le Bel a réuni les premiers états généraux, son trône installé devant le Jubé (1302) ; là que Henri de Navarre a épousé Marguerite de Valois, un mariage qui provoque le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Lieu des baptêmes et des mariages royaux et impériaux (Napoléon III), lieu du couronnement de 1804 – le pape derrière l’Empereur –, lieu des Te Deum d’armistice (1918) et de libération (1944), lieu des funérailles des présidents et des grands hommes et femmes de science et de culture, la basilique parisienne représente la permanence et les respirations de l’État français.

Emmanuel Macron, en gourmand insatiable du faste politique, y a reçu le monde. Mais ce qui devait servir à sa propre réverbération l’a surpassé. L’occasion s’est alors offerte, la fenêtre s’est alors ouverte, qu’il a enjambée – il faut ici le saluer – pour forcer l’alignement des étoiles européennes. Notre-Dame l’a aidé à ce que même Donald Trump, the greatest showman, venu lui voler la vedette en exigeant d’être assis au premier rang et à côté de lui dans la cathédrale, ne soit pas non plus le centre de l’attention. Trump a remisé sa superbe, sans peut-être sans apercevoir. Il a accepté de parler avec le président ukrainien. Et la rencontre, encore impensable et improbable quelques jours plus tôt, a eu lieu, celle qui peut rasséréner l’Ukraine, celle qui lui redonne l’espoir de ne pas mourir, de voir terminer ses souffrances, se consoler de ses 43 000 morts et 370 000 blessés, selon les dires peut-être minimalistes de Volodymyr Zelensky…

Bernard Henri-Lévy a parlé du « format Notre-Dame » pour définir ce miracle diplomatique, une expression qui rappelle les efforts inlassables de la diplomatie française pour résoudre la succession de crises qui ont suivi l’Euromaïdan. Le format Notre-Dame dépasse cependant le succès inespéré de notre diplomatie. Il engage tous les Européens, il engage le nouveau président américain, qui a en effet, été bien regardé par des millions de personnes à travers le monde. Et la vision a été saisissante. Voir les pompiers sauveteurs et les re-bâtisseurs contemporains de la cathédrale agonisante, alignés aux côtés des invités protocolaires, avec un Trump tout devant, assis face à l’autel, prenait une tout autre signification dans la liturgie visuelle et sonore qui attrapait le cœur. À travers leur restauration lumineuse et ardente, les artisans de Notre-Dame ressuscitée interpellaient les grands de ce monde : à leur tour d’être les artisans de la paix, à leur tour de déblayer les ruines fumantes et crépusculaires aux portes de notre continent.