Y a-t-il encore des campagnes électorales ?
Les campagnes électorales n’ont plus la même intensité qu’autrefois, et peinent à produire ce qui était leur objectif principal : la mobilisation des citoyens et leur engagement dans la délibération collective. Or l’affaiblissement du rituel électoral est celui du mécanisme central de la démocratie représentative.
Les campagnes électorales constituent un temps essentiel de la vie politique et de la dramaturgie électorale. Du point de vue de la théorie démocratique, elles ont pour fonction d’offrir une délibération collective et raisonnée autour de programmes et de positions politiques, permettant aux citoyens d’exercer leur rôle d’électeurs en connaissance de cause. L’idée de campagne électorale renvoie à une séquence « encapsulée », qui s’ouvre lorsqu’une élection est imminente et s’achève peu après sa tenue. Or, comme l’a démontré une nouvelle fois la dernière campagne des élections européennes, cet exercice et cette mobilisation collective « prennent » de moins en moins et se déclenchent de plus en plus tardivement, ce qui participe de l’affaiblissement du rituel électoral. Ce qui était censé être un temps de délibération collective devient un débat mené dans l’entre-soi des plus politisés. Le soir des élections européennes, le président de la République a dissous l’Assemblée nationale, ouvrant à peine trois semaines de campagne électorale pour un scrutin législatif pourtant décisif.
Fragmentation de l’offre politique
Une série de phénomènes se conjuguent et renforcent leurs effets. Du côté des électeurs, la disponibilité et l’intérêt des citoyens s’activent moins que par le passé. La science politique distingue trois types d’électeurs au regard de leur intérêt politique : les plus intéressés et actifs (10 %), une majorité d’électeurs passifs et peu intéressés (autour de 50 %), des électeurs à l’intérêt politique intermittent (40 %). Les campagnes électorales, de plus en plus atones, ne contribuent guère à la mobilisation des électeurs éloignés de la politique, pour des raisons structurelles bien connues. La défiance à l’égard des élites et du jeu électoral s’accentue. L’offre politique est par ailleurs de plus en plus complexe. Cela est d’abord dû à la fragmentation partisane, une tendance longue de la Cinquième République : depuis les années 1970, celle-ci est allée en s’accentuant, à gauche comme à droite – et même à l’extrême droite, qui compte aujourd’hui trois partis : le Rassemblent national, Reconquête ! et Debout la France. Le macronisme a également brouillé les repères. Il est devenu beaucoup plus coûteux pour les électeurs de s’intéresser aux campagnes qu’avant : trente-huit listes se sont portées candidates aux dernières élections européennes. Or le vote a longtemps été structuré par l’identification partisane. Aujourd’hui, cette proximité partisane a disparu, et l’électorat est devenu beaucoup plus volatil. Les « automatismes » ont par là même disparu : tandis que l’intérêt pour la politique baisse tendanciellement, à chaque échéance électorale, les électeurs doivent redoubler d’attention, analyser le positionnement des partis sur le spectre gauche/droite, comprendre les systèmes d’alliance souvent complexes et différents d’une élection à l’autre. Le coût d’entrée cognitif dans les campagnes au niveau des citoyens s’avère d’autant plus élevé que les règles du jeu institutionnelles sont complexes (mille-feuille territorial, fonctionnement de l’Europe peu lisible…).
Du côté des producteurs d’offre, la capacité de mobilisation des partis est de plus en plus faible et les stratégies d’instrumentalisation et de détournement des enjeux de l’élection contribuent au brouillage du sens du scrutin. Les partis n’ont plus les ressources militantes et organisationnelles pour enrôler les électeurs. Ils ont même du mal à produire des assesseurs pour les dépouillements tant la main-d’œuvre militante est rare. Il n’y a jamais eu aussi peu de militants dans les partis. Les travaux de Céline Braconnier, spécialiste de l’abstention en France, montrent que les milieux populaires, en particulier, sont très sensibles aux dispositifs d’activation de l’intérêt pour la politique via les médiations interpersonnelles1. Cela signifie que, dans ces milieux, voter est très souvent le résultat d’incitations familiales ou venues du cercle proche, de militants ou de figures publiques. La disparition de ce travail de mobilisation mené par les militants, notamment à gauche, est l’une des causes de l’éloignement des citoyens d’avec l’élection. Il n’y a plus de médiation entre leur vie, leurs préoccupations personnelles et la campagne électorale. Pour intéresser les électeurs, les candidats détournent alors ou instrumentalisent les enjeux du scrutin. On nationalise ainsi les élections locales ou européennes. Les enjeux spécifiques de chacune des élections sont rarement clarifiés, ce qui alimente une certaine confusion et, à terme, une forme de désintérêt chez les électeurs. Mais prenons garde à ne pas idéaliser le passé : la nationalisation des élections intermédiaires est une tendance ancienne. Les élections régionales ou européennes n’ont jamais été très ancrées dans leurs enjeux spécifiques. Ce phénomène s’est toutefois fortement accentué : on n’a, par exemple, jamais vu un président de la République s’impliquer autant lors d’élections européennes.
Un traitement médiatique simpliste
Enfin, du côté des médias, le traitement de la campagne est de plus en plus faible, simpliste, centré sur les sondages et la course de chevaux (« Quel score va faire Bardella ? Y aura-t-il un croisement de courbes entre la liste du PS et celle de Renaissance ? »). Le temps consacré aux campagnes électorales sur les chaînes de télévision généralistes recule à chaque élection depuis le début des années 2000. Et le peu de débats télévisuels qui sont encore organisés sont – hormis le débat de second tour de la présidentielle – de moins en moins suivis, alors qu’ils faisaient partie intégrante du rituel électoral. Et encore… Près de 15, 6 millions de téléspectateurs ont regardé le débat Marine Le Pen-Emmanuel Macron en 2022, soit la pire audience de ce type d’émission depuis sa création en 1974. La fondation Jean Jaurès a montré que la médiatisation de la campagne européenne de 2024 est en repli important par rapport aux précédents scrutins. Elle est de 30 % inférieure en unités de bruit médiatique et de 23 % inférieure en volume de sujets radio diffusés et d’articles publiés par rapport à la couverture de 20192. La sous-médiatisation est aussi renforcée par le fait que les campagnes sont médiatiquement de plus en plus « parasitées » par des événements extérieurs, comme si le temps de campagne n’était plus sanctuarisé. Cela est lié aux logiques structurelles des médias – un thème chasse l’autre – mais aussi, là encore, à des stratégies d’instrumentalisation. Lors de la dernière campagne européenne par exemple, LFI a joué la carte de la guerre menée par Israël à Gaza – un thème dont les liens avec l’Europe ne sont pas évidents – tandis que Jordan Bardella a fait de ces élections un référendum anti-Macron.
Le mécanisme de décantation n’a plus lieu.
Dès lors, le mécanisme de décantation par lequel des thèmes saillants se détachent lors d’une campagne n’a plus lieu. Il n’y a plus de hiérarchisation des enjeux. La campagne présidentielle de 2002 était axée sur l’insécurité ; en 2007, c’était la valeur travail qui était au cœur des débats avec le slogan « travailler plus pour gagner plus ». En 2017, le thème de campagne d’Emmanuel Macron était la nouveauté. Désormais, il ne semble plus y avoir de thèmes pour polariser les débats – ce qui ne favorise pas l’intérêt pour la politique puisque les gens ne disposent pas d’une question à laquelle se raccrocher.
Cette atonie des campagnes a des conséquences politiques fâcheuses. Les campagnes sont censées être des moments de mobilisation massive – c’est-à-dire des moments de socialisation politique durant lesquels de nombreux citoyens font l’apprentissage de la politique en s’y exposant fortement. Structurellement, leur affaiblissement va contribuer à l’éloignement des citoyens de l’élection. Or celle-ci est le mécanisme central de la démocratie représentative. Nous sommes dans un système politique dans lequel la légitimité des gouvernants s’acquiert principalement par l’élection, et par la campagne qui la précède. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing a été élu avec moins de 51 % des voix. Pour autant, le nouveau président n’avait pas vu sa légitimité contestée, car lors de ce temps de délibération collective, certaines questions avaient été tranchées. Le non-investissement des politiques, des médias et des citoyens dans la campagne et dans l’élection aboutit à l’avènement de représentants dont la légitimité est infiniment plus fragile et par là même contestable.