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Courbet, Le chasseur allemand (1859 ; musée des beaux-arts de Lons-le-Saunier)
Courbet, Le chasseur allemand (1859 ; musée des beaux-arts de Lons-le-Saunier)
Flux d'actualités

Chasse gardée

La question de la chasse est prise dans un clivage irréconciliable entre défenseurs de la biodiversité et défenseurs de la ruralité traditionnelle. Ces derniers s'appuient sur une argumentation spécieuse, qui met en avant la régulation des populations animales.

Comme chaque samedi matin d’automne, dans l’unique bistrot du village qui en comptait six dans les années 1960, un groupe d’une quinzaine de chasseurs prend un café avant de partir pour une battue au sanglier. La soixantaine affirmée, ces hommes devisent du temps qu’il fait et des règles à respecter. Sur la place de l’église, une dizaine de camionnettes blanches sont secouées par l’impatience des chiens.

Le 19 septembre 2021, la plupart de ces hommes en treillis sont allés devant la préfecture, à une cinquantaine de kilomètres, pour défendre le droit de chasser au nom d’une ruralité à préserver. Ils protestaient notamment contre les décisions du conseil d’État d’interdire plusieurs techniques de chasse traditionnelle, comme la chasse à la glue et les filets à ortolans, mais aussi contre les directives européennes en faveur de certaines espèces protégées, comme le coulis cendré, la tourterelle des bois ou le grand tétras, et plus généralement contre les gens de la ville qui, entraînés par les écologistes, veulent détruire leurs traditions.

Défense de la ruralité ?

Cette défense du monde rural est ambiguë, parce qu’il existe au moins trois types de ruralité : celle qui a disparu, envahie par l’extension des villes et des zones commerciales, celle qui a été détruite par l’agriculture intensive et reconquise ici ou là par les néoruraux, enfin celle des zones du pays où il ne se passe plus rien, où les services publics ont disparu, abandonnant des populations vieillissantes dans des déserts naturels, où les sociétés de chasse demeurent les seules survivantes du monde d’hier.

On aurait tort de réduire la pratique de la chasse aux seuls ruraux, quand on constate que, sur un million de chasseurs en France, 36 % exercent des professions libérales ou sont des cadres. De même, l’argument du chasseur protégeant la nature est spécieux quand on sait les dégâts causés aux populations d’oiseaux migrateurs. Qu’il faille réguler la prolifération des sangliers ou des chevreuils dans certaines régions, on peut en convenir, mais la campagne n’appartient plus aux seuls ruraux et, le week-end notamment, une balade dans la nature non seulement peut devenir dangereuse, à tout le moins inconfortable si l’on croise des individus armés de fusils non plus à chevrotine mais à balles.

Un enjeu politique

En réalité, la chasse est un enjeu politique qui revient à chaque campagne électorale. Le président de la République actuel est un défenseur inconditionnel des chasseurs. Que l’on se souvienne de la démission de Nicolas Hulot, découvrant à l’Élysée la présence du lobbyiste Thierry Coste au côté du président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Shraen, lors d’une réunion qui s’acheva par la décision de diviser par deux le coût du permis de chasse. Auparavant, le parti Chasse, pêche, nature et traditions (depuis 2019, le Mouvement de la ruralité) faisait florès dans les zones rurales en déclin, se reportant sans vergogne sur les candidats du Front national. Aujourd’hui, nul besoin : la vénerie est la chasse gardée du pouvoir.

Entre les protecteurs de la biodiversité et les chasseurs, la réconciliation paraît impossible, à l’image du dialogue de sourd entre la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et les coopératives agricoles, qui défendent un modèle agricole productiviste, et ceux qui s’efforcent de penser autrement le rapport à la nourriture, aux animaux et aux cultures. Les chasseurs s’en prennent notamment aux militants de la Ligue de protection des oiseaux, déposant des menaces dans leurs boîtes aux lettres ou crevant leurs pneus, et couvrant d’insultes les maires qui tentent d’établir un dialogue.

Quand la Fédération des chasseurs, par la voix de son président, affirme qu’elle se moque de la régulation des espèces et que la chasse est un pur plaisir, on est en droit de s’interroger sur l’archaïsme d’un tel discours. La chasse dans les enclos et les lâchages de gibier contribuent à la dégradation de la biodiversité naturelle. Ils sont aujourd’hui d’autant plus insupportables qu’ils témoignent d’un amour du fusil et d’un besoin de tuer. Or, que cela plaise ou non, la sensibilité contemporaine est allergique aux armes à feu et de plus en plus soucieuse de laisser la nature en paix.

Quelques initiatives permettent de trouver un compromis entre les sociétés de chasse et les défenseurs de l’environnement, mais elles restent minoritaires, tant les chasseurs sont soutenus par une majorité d’élus en quête d’une légitimité rurale et… de suffrages.

Sortir des archaïsmes

Certes, certains néoruraux crient au loup au nom d’une écologie qui ignore tout de la vie des champs. Mais la question de la qualité de l’eau, ou celle des algues vertes en Bretagne, seraient restées dans les limbes si des associations comme Eaux et rivières n’avaient pas pointé du doigt les dégâts produits par l’élevage intensif et l’utilisation des pesticides.

La ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, dit n’avoir comme seule boussole que la préservation de la biodiversité. Mais elle se heurte, comme son prédécesseur, à un lobby puissant, qui a ses entrées à l’Élysée et au ministère de l’agriculture. Le droit de chasse, auparavant accordé aux seuls nobles, est un acquis de la Révolution. Il se pourrait qu’il disparaisse face à une nature qui crie à l’aide.