Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Sigmund Freud à Hambourg vers 1921 par Max Halberstadt
Sigmund Freud à Hambourg vers 1921 par Max Halberstadt
Flux d'actualités

La psychanalyse sans contexte

À propos de l’Introduction à Sigmund Freud d’Andreas Mayer

juillet 2021

Contrairement au mythe de l’auto-analyse, la compréhension psychanalytique de son désir inconscient passe par le truchement de la parole d’un interlocuteur.

Aux premières pages, Andreas Mayer (qui s’est fait connaître par Rêver avec Freud, une belle étude écrite avec Lydia Marinelli1) annonce une approche profondément novatrice de Freud, la distinguant des innombrables études existantes : son livre cherche, dit-il, à « comprendre les enjeux théoriques et thérapeutiques de la psychanalyse freudienne dans leurs contextes sociohistoriques », en « insistant sur leur caractère situé ». Cette entreprise de contextualisation, loin d’être un exercice d’érudition, s’avère nécessaire à la compréhension de ces théories, dans la mesure où le « processus historique » a laissé des « traces […] dans les textes eux-mêmes2 ».

Ce qui plaide surtout pour cette contextualisation, c’est la dissémination extraordinaire de la psychanalyse dans le monde contemporain : loin de n’avoir rejoint que des spécialistes et leurs patients, les théories analytiques ont envahi les conversations informelles, puisque des multitudes de gens se sont servi d’elles pour expliquer leur agir, celui de leurs proches et de bien d’autres ; elles « ont pénétré la vie quotidienne, au point que certains concepts freudiens sont même devenus des lieux communs » ; à force d’usages répétés, « la psychanalyse a mené à une transformation profonde de la subjectivité dans le monde occidental et au-delà3 ». Tentant d’évoquer le large écho suscité par l’œuvre de Freud, W. H. Auden écrivait qu’elle avait transformé le « climat général d’opinion sous lequel nous menons nos différentes vies4 ». Le retentissement hors du commun de cette œuvre se compare peut-être bien à celui des épopées d’Homère, renommées dans la société grecque antique, à laquelle elles étaient étroitement liées : les récits des aventures héroïques d’Achille, Hector, etc., offraient des modèles, des paradeigmata auxquels se mesurer ; ces guerriers incarnaient les idéaux que se donnait la collectivité.

Freud, ce héros

C’est là un programme fort audacieux, puisqu’on est habitué, en raison de réflexes biographiques et intellectualistes tenaces, à concevoir la psychanalyse en faisant abstraction de ses contextes.

La plupart des examens de la vie et l’œuvre de Freud, souffrant d’une sorte de myopie biographique, font « l’économie de leurs contextes social et culturel5 ». Certains, plus aventureux, portent leur regard vers un contexte biographique élargi, par exemple viennois, qui demeure incapable d’éclairer la large diffusion du langage psychanalytique (aux États-unis, en France, en Argentine, etc.)6.

Par ailleurs, le large retentissement social de la psychanalyse est fréquemment expliqué (Mayer s’en désole) « par la diffusion d’un savoir vulgarisé7 », comme dénaturation de la théorie de Freud, laquelle appartiendrait uniquement à l’histoire des idées (même Serge Moscovici, qui regrette que l’influence de la psychanalyse est uniquement envisagé « sur le plan de l’art, de la philosophie ou des sciences de l’homme8 », finit par opposer la théorie originelle à sa « représentation sociale »). On présente Freud comme s’il s’était contenté d’observer la scène du monde, en retrait de celle-ci – alors qu’il était aussi un thérapeute et qu’en nous recommandant des pratiques pour guérir et prévenir différents maux, il nous a enseigné une voie d’accomplissement, dans laquelle résonnent les idéaux d’autonomie et d’authenticité caractéristiques de nos sociétés modernes.

S’appuyant sur les travaux de Frank J. Sulloway, Mayer relève que ce déficit de contexte découle notamment des nombreux récits hagiographiques qui ont été partagés sur « l’auto-analyse » de Freud (à commencer par celui qu’il a lui-même raconté) et selon lesquels il serait parvenu à dévoiler les secrets de l’inconscient au terme d’un combat solitaire contre lui-même. « L’histoire de l’auto-analyse héroïque de Freud […] peut se comparer à ces épisodes non moins héroïques que sont la descente d’Énée aux Enfers, qui doit lui apprendre son destin, ou la conduite des Hébreux par Moïse durant l’Exode9. » Ces récits sur la création de la psychanalyse nous invitent à la situer dans un espace profondément « intérieur » (au sein duquel Freud interagissait avec lui-même). Il s’est ainsi construit une « image décontextualisée de l’autoanalyse10 », qui défigure la psychanalyse réelle, laquelle « émerge dans un espace bien circonscrit, celui de la pratique privée des psychonévroses », donc au sein du contexte d’interactions créé au fil des échanges entre des médecins et leurs patients, et en réponse à des besoins apparus dans ce contexte.

Monologue

Ce récit décontextualisé est fidèle à la manière dont Freud a dépeint la psychanalyse. L’affirmation surprendra. Après tout, il était on ne peut plus attentif à l’influence des contexte sociaux sur la vie de l’individu, aux innombrables manières dont les interactions l’affectent, formant jusqu’à la manière dont il se rend compte à lui-même de ses désirs et pensées dans son for intérieur. Freud attire notre attention sur la marque laissée par la famille sur l’esprit de chacun : anticipant les réactions de ses parents, dont il recherche l’approbation et l’estime, il va jusqu’à se dissimuler à lui-même, en refoulant dans les tréfonds de son inconscient les désirs et pensées qui pourraient susciter leur réprobation. Peine perdue : depuis cet espace métaphorique, ces désirs et pensées reviennent le hanter, sous des formes déformées, comme symptômes (rêves, maladies, méprises de parole, d’écriture ou de geste, etc.), qu’il ne parvient pas à reconnaître. Devenu opaque à lui-même, cet individu, lorsqu’il s’attribue des désirs pour expliquer sa conduite, avance des rationalisations : des motifs flatteurs et donc admissibles. Ainsi, Freud esquissait une conception du rapport à soi tout à la fois sociologique et dialogique.

Mais les choses se produiraient tout autrement dans le contexte de la cure analytique. Affranchi de la condition ordinaire, le patient qui suit la règle de la libre association, échappant au contrôle habituel de l’autocensure, parviendrait à une introspection purifiée, libérée de l’anticipation de la réaction d’autrui : ce patient se mettrait en « état d’auto-observation dépourvue de critique », contrairement à celui qui, en intériorisant la voix d’autrui, « exerce en outre une critique, par suite de quoi il rejette, après qu’il les a perçues, une partie des idées incidentes montant en lui11 ». Ce patient observerait son esprit sans prendre en considération qui que ce soit, y compris son psychanalyste ; la méthode garantirait que ce dernier n’introduit rien dans l’investigation « relevant de sa propre attente12 ». En surmontant les refoulements qui, jusque-là, bloquaient son regard sur lui-même, le patient chasserait l’opacité qui troublait son introspection.

Comme le relève Nathan Stern, en proposant cette image monologique de la cure, Freud suggère que « la relation du patient à l’analyste est en vérité une relation entre le patient et lui-même », la cure offrant « une simple chambre d’écho de la singularité des sujets qui y entrent ». « Les observations que l’on peut faire du patient qui suit une cure analytique nous apprendraient […] a priori ce qu’est l’homme, plutôt que ce qui, dans la situation, détermine les réactions originales du patient. Freud évite d’interroger l’incidence du procédé analytique sur le comportement du patient en prétendant systématiquement que la cure met à jour la nature profonde des affects qui apparaissent dans la vie quotidienne13. »

Ainsi, la réticence du patient aux interprétations de l’analyste serait essentiellement dirigée contre lui-même (ce serait- à une résistance, née d’un refoulement et visant à le protéger). De même, l’émotion forte que le patient dirige fréquemment vers son analyste, à première vue énigmatique, puisque « fondée sur aucune relation réelle14 », viserait en réalité une autre personne, avec qui il est réellement en relation (par exemple, son parent) ; le transfert de cette émotion vers l’analyste révélerait donc les fantasmes intérieurs du patient. Erving Goffman note que l’agir du patient, interprété à la lumière de cette théorie, « n’a jamais un sens tout à fait littéral15  ».

Selon cette image monologique, expression et contexte seraient, comme huile et eau, mutuellement exclusifs : la cure analytique permettrait une expression inédite au patient en l’éloignant des contextes qui normalement l’étouffent. Freud a créé ce qu’Adolf Grünbaum appelle le « mythe de la catalycité », suivant lequel les psychanalystes seraient « de simples catalyseurs, des activateurs, pour l’émergence inadultérée de refoulements précédemment contenus par les murs de la censure16  ». Les partenaires de la cure seraient essentiellement des spectateurs, libérés des exigences de l’action : le psychanalyste percevrait sans l’interpréter17 ni l’influencer la libre association du patient, qui envisagerait sa propre vie psychique avec la même passivité.

Devant ce récit monologique, Mayer se montre hésitant. Bien qu’il se dise critique des récits décontextualisés de l’auto-analyse, il prend pour argent comptant l’idée que la cure offrirait un espace vide, à l’écart des exigences inculquées qui, ailleurs, gênent l’expression intérieure et au sein duquel les principes de la morale seraient « temporairement suspendus18 ». D’ailleurs, il reprend aussi l’idée consacrée selon laquelle Freud aurait proposé une théorie critique d’ensemble des exigences morales, depuis une perspective en quelque sorte distante de la vie morale19.

Méfiance et inimitié

Le canevas narratif au cœur de cette image décontextualisée de la cure forme bon nombre des récits sur le vaste recours méta-clinique à la psychanalyse. Freud exagérait dramatiquement les réticences rencontrées par la psychanalyse20 : elle « offense le monde entier et s’attire son aversion21 ». Comme le refoulement exercé par la critique intériorisée est la « condition nécessaire22 » de la culture et de la société, la société ne pouvait que réagir par la colère à cette « mise à nu, sans égards, de ses nuisances et déficiences23 » ; le dévoilement psychanalytique des refoulements ne pouvait que « susciter […] la contradiction24 » ; celui qui propose des explications psychanalytiques était voué à rencontrer « méfiance et inimitié25 ». La psychanalyse ne pourrait être acceptée et employée que dans les marges de la société. Ce portrait de l’explication psychanalytique rencontrant l’hostilité généralisée contribue largement à créditer l’idée que cette manière de rendre compte de l’action serait en-deçà de la rhétorique.

Le large retentissement contemporain de cette théorie ne pourrait être qu’une accumulation d’innombrables rapports sur des auto-observations individuelles, que chaque initié aurait préalablement accompli sans tenir compte des autres. On trouve chez Bruno Bettelheim une variante lumineuse de ce récit monologique : Freud, ayant lutté « pour acquérir une conscience de lui-même toujours plus grande », nous incitait par ses écrits « à effectuer pour notre bénéfice un voyage spirituel semblable au sien, à la découverte de nous-mêmes » ; il aurait agi de telle sorte que son lecteur « s’applique à lui-même des intuitions psychanalytiques, parce que ce n’est qu’à partir de son expérience intérieure qu’il peut pleinement comprendre ce dont parlent les textes de Freud26  ».

Malgré ses professions de foi contextualistes, Mayer dépeint d’une manière tout aussi monologique la prodigieuse diffusion méta-clinique de la théorie analytique : seule l’auto-analyse, « par définition étrangère à la profession médicale », aurait pu ouvrir « la portée de la psychanalyse à un public cultivé plus large27 » ; car « une des conditions essentielles de l’enseignement freudien est d’avoir entrepris soi-même une analyse28 ». Ainsi, Mayer suggère lui aussi que cette diffusion ne serait qu’une accumulation d’introspections séparées.

Une relation à part

Il est difficile d’indiquer en peu de mots en quoi le portrait éthéré de la cure proposé par Freud ne rend pas justice à la cure réelle, tant il a suscité d’objections. Chacune de ses composantes a été remise en question. Freud lui-même a abandonné l’argumentaire qu’il avait élaboré pour défendre l’hypothèse que l’analyste n’exerçait pas d’influence sur le patient29. Tout comme si la relation entre l’analyste et son patient en était bien une, tout aussi réelle que les autres…

Ce qui nous incline peut-être surtout à placer cette relation à part, ce sont les émotions aussi intenses qu’inaccoutumées que le patient dirige vers l’analyste – on y voit volontiers le signe d’un transfert de pulsions infantiles. Or, dès qu’on admet que l’interaction entre le patient et l’analyste est réelle, on peut éclairer autrement ces émotions. Quelques sociologues ont soutenu que le caractère inhabituel de ces émotions découle des règles tout aussi inhabituelles qui forment leur interaction (l’un d’eux révélant des secrets intimes à un interlocuteur qui lui répond largement par le silence)30. À première vue, cette voie explicative contextuelle semble moins fragile (elle n’implique ni hypothèses sur des processus opérant dans les profondeurs insondables de l’inconscient, ni reconstructions d’événements de l’enfance).

Notons que l’analyste utilise le récit monologique pour influencer le patient, en dirigeant son attention sur son rapport à lui-même et en éloignant cette même attention de leur relation. Il peut, par exemple, utiliser la théorie de la résistance pour demander au patient s’il ne refuse pas de lui avouer son désir véritable afin d’éviter de se l’avouer à lui-même ; semblablement, l’analyste qui explique telle réaction de son patient envers lui par un transfert, comme le remarque François Roustang, « s’esquive comme personne particulière », il se met « à l’abri des interrogations sur ce qu’il fait et ce qu’il suscite31  ».

Extrospection

À lire Bettelheim et Mayer, le recours extra-clinique à la psychanalyse constituerait essentiellement une pratique de description de soi, réalisée à l’écart des attentes collectives. La large diffusion de cette théorie, sa pénétration dans des milieux on ne peut plus variés, ne constituerait d’aucune manière un phénomène social. Introduction à Sigmund Freud est construit en conformité avec cette idée. Tout historien s’intéressant à la réception d’une idée au sein de groupes donnés entreprend d’identifier les conditions qui les disposent favorablement ou défavorablement envers elle. Or Mayer ne consacre pas une ligne aux sociétés qui se sont enthousiasmés pour la psychanalyse : il ne traite ni de leurs pratiques d’organisation, ni de leurs imaginaires ou de leurs idéaux, ni de leurs besoins. En fait, il continue à aborder les idées de Freud conformément aux habitudes biographiques et intellectualistes : il reconstitue des contextes politiques localisés, susceptibles d’éclairer non pas la création ou la diffusion des théories psychanalytiques, mais des usages ponctuels, par Freud, de ces théories (par exemple, le « contexte marqué par l’instauration de l’État austrofasciste en 193432 ») ; il s’intéresse aux « formes de réception de l’œuvre freudienne dans les sciences humaines et sociales33 ». Comme s’il avait oublié son programme contextualiste.

Selon lui, les lecteurs de Freud auraient entrepris une auto-analyse en suivant « l’exemple donné par l’auteur » qui, en se prenant lui-même comme cas, aurait fourni une « démonstration d’une nouvelle technique d’observation à partir d’un matériau autobiographique34 ». Or la très vaste majorité des démonstrations par Freud porte sur d’autres personnes que lui (notamment ses patients). Les lecteurs de ce dernier ont suivi son exemple : comme le relevait Moscovici, ils se sont abondamment servis de la psychanalyse pour expliquer les désirs et pensées d’autrui (et, le plus souvent, sans avoir préalablement entrepris une analyse)35. Ainsi, des psychologues industriels étatsuniens affirmaient volontiers, pendant une période de contestation ouvrière, que les employés en colère contre leurs employeurs ne faisaient que « projeter leurs propres inadaptations sur un monstre imaginaire, les capitalistes36  ».

Le récit monologique ne décrit pas même adéquatement les cas où les gens invoquent la psychanalyse pour expliquer leur propre conduite, ne serait-ce que parce que l’examen de soi auquel ils se livrent se produit à la suite d’une instruction ou d’une sollicitation par autrui : Freud avait montré à ses lecteurs comment on pouvait demander à différents interlocuteurs qu’ils s’expliquent sur leurs motifs, y compris pour des gestes qui, jusque-là, n’avaient jamais suscité cette demande (il revendiquait, par exemple, le droit d’« interroger le rêveur sur ce que son rêve signifie37 »). Dans les milieux où l’explication psychanalytique des conduites se voyait créditée d’un pouvoir explicatif, chacun s’attendait à recevoir une telle demande. « On ne pouvait pas faire la moindre méprise sans être invité à l’expliquer par quelques associations libres38 »

Ce témoignage nous rappelle que celui qui entreprend de communiquer par la parole le désir refoulé que signalent ses symptômes est loin de le faire aussi directement que celui qui dit sa faim. Ces symptômes lui semblant d’abord énigmatiques, il les aborde de l’extérieur, pour ainsi dire par extrospection : « comme s’ils appartenaient à une autre personne39 ». Et comme, par surcroît, le principal intéressé est gêné par ses résistances, il est encore moins capable de reconnaître son désir dans son symptôme qu’un témoin vraiment extérieur de ce dernier : « il n’est pas rare […] qu’on n’entende pas sa propre méprise de parole, ce qui n’est jamais le cas pour celle d’un autre40 ». La compréhension psychanalytique de son désir inconscient, celle à laquelle on ne pourrait parvenir qu’en expulsant la voix intériorisée des autres, passe en réalité par le truchement de la parole d’un interlocuteur, qui engendre la distance permettant le renouvellement du regard sur soi (le psychanalyste, « cet autre indispensable pour que je puisse dire vrai sur moi-même41 », observait Michel Foucault).

La psychanalyse appelle les récits à la troisième personne : les théories psychanalytiques cardinales (celle du refoulement et de la résistance) attirent notre attention sur les situations où le principal intéressé s’aveugle sur les motifs de sa conduite, que le témoin de celle-ci aperçoit sans peine42. Le fait que ces théories aient été élaborées dans un contexte clinique, par un médecin occupé à élaborer des récits de ses patients incompatibles avec ceux que ces derniers lui racontaient, a (pour parler comme Mayer) « laissé des traces » sur ces théories. En raison de la préséance qu’elles confèrent à la perspective du témoin, il n’est guère étonnant qu’elles aient ensuite été fréquemment utilisées par des observateurs variés de nouvelles conduites, ne serait-ce que parce qu’elles leur offraient les mêmes bénéfices qu’aux psychanalystes. Ainsi, les psychologues industriels, en affirmant que la colère des travailleurs se trompait de destinataire, reprenaient l’astuce d’abord utilisée par les psychanalyses, mais cette fois-ci au bénéfice de leur employeur, lequel pouvait tout aussi bien, en niant tout fondement aux récriminations de ses salariés, « s’esquiver » et « se mettre à l’abri des interrogations ». Semblablement, la théorie de la résistance a, dans bien des contextes, permis de discréditer les démentis de ceux qui refusaient les explications psychanalytiques de leurs conduites (Freud avait prévenu que de telles résistances « ne pouvaient que s’installer aussi chez les bien-portants dès qu’on leur amenait le refoulé par une communication venue de l’extérieur43 »).

L'autorité morale de la psychanalyse

On entrevoit ici que les explications psychanalytiques, loin d’être hermétiquement coupées des jugements moraux et des tentatives rhétoriques de persuasion, permettent, en plaçant des actions sous une lumière morale donnée, de susciter approbation ou désapprobation. Si cette théorie a permis de justifier des conduites, d’en remettre d’autres en question, c’est notamment parce qu’on lui a collectivement reconnu une autorité théorique et morale. Les explications psychanalytiques, supposément destinées à susciter la répulsion, ont dans bien des milieux été reçues favorablement. « Parler de la sexualité, des conflits avec ses parents, de telle ou telle névrose est devenu licite, voire recommandé44 »

En réalité, lorsque Freud écrivait que les explications psychanalytiques ne pouvaient que susciter l’animosité, il lançait un défi à ses lecteurs, les mettait à l’épreuve : parviendraient-ils à « surmonter en eux-mêmes une hostilité instinctive45 » ? Aimeraient-ils assez la vérité et la liberté pour reconnaître leurs pulsions intérieures et se libérer de l’emprise intériorisée de la tutelle parentale ? En trouveraient-ils la force? Celle-là dont il avait lui-même fait preuve, d’abord, en surmontant (par son auto-analyse) ses propres refoulements, mais aussi, ensuite, en faisant passer coûte que coûte son message, en dépit des attaques incessantes de tous ceux qui refusaient d’écouter « les vérités non-souhaitées que nous […] avons à dire au monde46 ». Car Freud se présentait comme un parrèsiaste, comme celui qui dit sans détour leurs vérités à ses contemporains, en dépit des sacrifices et des risques encourus47 : « nous faisons de l’individu notre ennemi par la mise à découvert de ce qui est refoulé48 » ; celui qui lui révèle ses désirs honteux « doit être prêt » à encourir sa « vengeance », à « ne pas rester indemne49 ». Il racontait avoir dû mener un « triple combat », non seulement contre ses propres résistances, mais aussi contre celles des « adversaires de la psychanalyse » et celles de ses patients, qui « se comportent comme les adversaires50 ». Cette opposition intarissable ne l’avait certainement pas refréné, lui qui avait « su faire fi […] de la défaveur de ses contemporains51 », faisant face à l’opprobre avec un « courage moral » hors pair, démontrant qu’il n’était « soumis à aucune influence52 ». En se mettant ainsi en scène, il avait créé un modèle exaltant d’héroïsme ; ses lecteurs pouvaient, s’ils relevaient le défi qui leur était lancé, en acceptant les vérités supposément inacceptables qu’il leur révélait, s’engager à leur tour sur son chemin de dépassement de soi, en se mesurant à son modèle. En deux mots, le récit de l’irrecevabilité essentielle de la psychanalyse, au service d’un défi au lecteur, suscitait une prophétie autodestructrice : en présentant comme repoussantes des explications, il contribuait à les rendre attrayantes.

Les répercussions de ce récit historique maison sur le cours des événements montrent que l’historien ne doit pas simplement l’écarter, au bénéfice d’une explication plus professionnelle ; comme l’écrit Sulloway, le récit largement « mythique » de l’histoire de la psychanalyse élaboré par ses adeptes, étant « partie intégrante et fascinante du processus historique53  » qu’il forme, doit lui aussi être replacé dans son contexte.

Le récit dramatisé créé par Freud est gratifiant : il permet à celui qui recours aux explications psychanalytiques de se placer sous un jour moral flatteur et ainsi de gagner approbation et estime ; son recours à cette théorie atteste de son courage et de son indépendance (par contraste, les réticences envers ses diagnostics, une fois décrites comme des résistances, trahissent la crainte et le conformisme).

Ce récit permet ainsi de définir les positions respectives des partenaires de l’échange au sein desquelles la psychanalyse est invoquée, à placer cet échange dans un certain « cadre », au sens que Goffman donne à ce terme : une mise en perspective de l’interaction qui l’ordonne en lui conférant une signification déterminée54. Bref, le recours à la théorie analytique, comme le relève Moscovici, est loin d’avoir lieu via « une intériorisation floue et précaire » ; « en plaçant dans un contexte différent les relations entre les personnes et la manière dont elles sont vécues », elle « sert de médiatrice entre les membres d’un même groupe » ; elle a ainsi quelque chose « d’objectif et, somme toute, d’extérieur55  ».

  • 1. Voir Lydia Marinelli et Andreas Mayer, Rêver avec Freud. L’histoire de collective de L’interprétation du rêve, trad. par Dominique Tassel, Paris, Aubier, 2009.
  • 2. Andreas Mayer, Introduction à Sigmund Freud [ISF], Paris, La Découverte, coll. « Repères philosophie », 2020, p. 6 et quatrième de couverture.
  • 3. Ibid., p. 3 et 111.
  • 4. W. H. Auden, “In Memory of Sigmund Freud” [1939], cité dans ibid., p. 3.
  • 5. Ibid., p. 4.
  • 6. Voir Carl E. Schorske, Vienne fin de siècle. Politique et culture [1980], trad. par Yves Thoraval, préface de Jacques Le Rider, Paris, Seuil, 2017.
  • 7. ISF, p. 112.
  • 8. Serge Moscovici, La Psychanalyse, son image et son public. Étude sur la représentation sociale de la psychanalyse, Paris, Presses universitaires de France, 1976, p. 19.
  • 9. Frank J. Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit, trad. par Jean Lelaidier, Paris, Fayard, 1998, p. 426.
  • 10. ISF, p. 29.
  • 11. Sigmund Freud, Œuvres complètes [OC], vol. IV (1899-1900), édition sous la dir. de Jean Laplanche, Paris, Presses universitaires de France, 2003, p. 136-137.
  • 12. Freud, OC XVII (1899-1900), 1992, p. 88.
  • 13. Nathan Stern, La Fiction psychanalytique. Étude psychosociologique des conditions objectives de la cure, Sprimont, Mardaga, 1999, p. 107 et 65.
  • 14. Freud, OC X (1909-1910), 2009, p. 50.
  • 15. Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience [1974], trad. par Isaac Joseph avec Michel Dartebelle et Pascale Joseph, Paris, Minuit, 1991, p. 378.
  • 16. Adolf Grünbaum, Les Fondements de la psychanalyse. Une critique philosophique [1984], trad. par Jean-Claude Dumoncel, révisé par Élisabeth Pacherie, Paris, Paris, Presses universitaires de France, 1996, p. 356 (traduction modifiée).
  • 17. Bien que Freud utilise constamment le mot « interprétation », son portrait de la psychanalyse nie toute activité interprétative : la bonne « interprétation » analytique serait une transcription passive de quelque chose se produisant, pour ainsi dire, devant les yeux de l’interprète. Voir Donald D. Spence, Narrative Truth and Historical Truth: Meaning and Interpretation in Psychoanalysis, New York et Londres, W. W. Norton & Company, 1982.
  • 18. ISF, p. 22.
  • 19. Ibid., p. 75.
  • 20. F. J. Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit, op. cit., p. 474.
  • 21. Freud, OC XIV (1915-1917), 2000, p. 15.
  • 22. Ibid., p. 17.
  • 23. Freud, OC X, p. 70.
  • 24. Freud, OC XIV, p. 2.
  • 25. Ibid., p. 10.
  • 26. Bruno Bettelheim, Freud et l’âme humaine. De la traduction à la trahison, trad. par Robert Henry, préface de Michèle Montrelay, Paris, Robert Laffont, 1984, p. 60 et 64-65 (traduction modifiée).
  • 27. ISF, p. 30.
  • 28. Ibid., p. 112.
  • 29. A. Grünbaum, Les Fondements de la psychanalyse, op. cit., p. 189-255.
  • 30. E. Goffman, Les Cadres de l’expérience, op. cit., p. 377-379 ; Ernest Gellner, La Ruse de la déraison. Le mouvement psychanalytique [1985], trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Presses universitaires de France, 1990, p. 62-76 ; N. Stern, La Fiction psychanalytique, op. cit.
  • 31. François Roustang, « Personne », Études freudiennes, nº 19-20, 1982, p. 27 et 32.
  • 32. ISF, p. 106.
  • 33. Ibid., p. 112.
  • 34. Ibid., p. 30.
  • 35. S. Moscovici, La Psychanalyse, son image et son public, op. cit., p. 187-188.
  • 36. Peter N. Stearns, American Cool: Constructing a Twentieth-Century Emotional Style, New York et Londres, New York University Press, 1994, p. 123.
  • 37. Freud, OC XIV, p. 99.
  • 38. Abraham Brill, cité par E. Goffman, Les Cadres de l’expérience, op. cit., p. 378 (traduction modifiée).
  • 39. Freud, OC XIII (1914-1915), 2005, p. 209.
  • 40. Freud, OC XIV, p. 65.
  • 41. Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France 1984, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 2009, p. 7.
  • 42. Freud, OC V (1901), 2012, p. 304.
  • 43. Freud, OC XII (1913-1914), 2005, p. 266.
  • 44. S. Moscovici, La Psychanalyse, son image et son public, op. cit., p. 23-24.
  • 45. Freud, OC XIV, p. 10.
  • 46. Freud, OC X, p. 70.
  • 47. On doit à Foucault, qui nous a familiarisé avec cette figure, une analyse du « jeu parrèsiastique » qui décrit assez bien la démarche de Freud : « On essaie de contraindre l’auditeur à accepter une vérité qui le blesse […]. On le contraint à accepter cette vérité blessante en le blessant par un second reproche. Et ce reproche consiste à dire : De toute façon, vous n’êtes pas capables d’accepter la vérité. […] C’est une sorte de défi-chantage. » (M. Foucault, Le courage de la vérité, op. cit., p. 38-39).
  • 48. Freud, OC X, p. 70.
  • 49. Freud, OC VI (1901-1905), 2006, p. 288.
  • 50. Freud, OC XIII (1913-1914), 2005, p. 211.
  • 51. Freud, OC XVIII (1926-1930), 2015, p. 177.
  • 52. Freud, OC XII, p. 264-265.
  • 53. F. J. Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit, op. cit., p. 3-4.
  • 54. E. Goffman, Les Cadres de l’expérience, op. cit.
  • 55. S. Moscovici, La Psychanalyse, son image et son public, op. cit., p. 182.