Freud and Psychoanalysis. Six Introductory Lectures de John Forrester
Édition de Lisa Appignanesi
Forrester insiste sur la large dissémination des idées de Freud, qui auraient imprégné la culture contemporaine, au sens anthropologique du terme.
Freud and Psychoanalysis est un ouvrage posthume de John Forrester (1949-2015), ancien directeur d’une revue, Psychoanalysis and History, qui se donne deux mandats, « l’étude de l’histoire de la psychanalyse » et « l’application d’idées psychanalytiques à l’historiographie ». L’auteur est semblablement partagé entre le désir de comprendre l’histoire de la psychanalyse et celui de défendre la validité de cette théorie.
Forrester insiste sur la large dissémination des idées de Freud, qui auraient imprégné la culture contemporaine, au sens anthropologique du terme. « Nous vivons dans un univers freudien. Freud est le climat même dans lequel nous menons notre vie. Il est omniprésent dans notre culture. […] Son œuvre sature nos façons de voir et de penser. » Le « savoir freudien » aurait « profondément pénétré l’inconscient culturel du xxe siècle ». La psychanalyse « existe non seulement en tant que pratique thérapeutique », mais aussi en tant que « langage », et celui-ci s’est « rapidement infiltré dans la vie et les conversations de tous les jours » ; ainsi, cette théorie a entraîné des « effets sociaux » fort différents de ceux entraînés par les théories d’autres « intellectuels modernes ».
Par cette infiltration, les théories psychanalytiques auraient rejoint « ces savoirs que “tout le monde connaît” », ceux dont les origines ont été à ce point oubliées qu’ils semblent désormais « relever du sens commun ». Par exemple, « l’idée de se sentir tiraillé [feeling conflicted] – si familière aujourd’hui […] qu’elle semble banale – vient de Freud ». Les prédécesseurs de Freud auraient donc été incapables de nommer leurs conflits intérieurs. Voilà une hypothèse qui ne convainc guère, vu que bien des idiomes qui préexistaient à l’idiome analytique ont aussi permis de trancher les conflits intérieurs, souvent en dépeignant l’individu comme un terrain de bataille entre des quasi-agents. C’est ce qui fait qu’Hergé, par exemple, pouvait rendre aisément intelligibles à ses lecteurs les hésitations du capitaine Haddock (dans Coke en Stock) ou de Milou (dans Tintin au Tibet) sans s’appuyer sur Freud : en dépeignant leurs hésitations comme des débats intérieurs entre leur double angélique et leur double démoniaque.
De la même manière qu’il rapproche la théorie psychanalytique des mœurs contemporaines, Forrester rapproche la psychanalyse de la folk psychology, c’est-à-dire de la « psychologie » à laquelle nous recourrons tous quotidiennement lorsque nous rendons compte de nos gestes les uns aux autres en les expliquant par des croyances, des désirs, des motifs et des émotions. Bien des chercheurs ont montré que les discussions dans lesquelles nous nous demandons et nous rendons des comptes sur nos actions permettent non seulement d’expliquer celles-ci, mais aussi d’évaluer leur conformité à différentes exigences sociales ; ces discussions servent donc aussi à négocier et à ordonner des interactions entre partenaires sociaux. Or malgré son intrication avec la vie collective, Forrester soutient que la folk psychology est « un système épistémique […] visant à nous aider à ne pas être anéantis par la vie sociale ». Ainsi, si les pages sur l’omniprésence de la psychanalyse et la marque qu’elle a laissée sur la culture laissent penser que l’auteur cherche à comprendre les liens qui rattachent la psychanalyse à son contexte culturel et social, il tend malgré tout à se rallier à l’image canonique de la psychanalyse, celle d’une théorie fondamentalement asociale.
Forrester fait preuve de la même hésitation en ce qui concerne la cure psychanalytique. À certains endroits, il propose de jeter sur elle un regard nouveau : comme son patient est appelé à « décrire l’intérieur de son esprit comme s’il était un spectateur » et que l’analyste tente « d’être un observateur objectif, de conserver un sentiment de non-implication avec le patient », la psychanalyse semble un « processus descriptif », une démarche de pure observation ; en réalité, dit Forrester, entre ces deux personnes « qui ne se touchent pas, ne bougent pas de leurs chaises et ne font rien, la parole devient incroyablement active, puissante et affective ». Il esquisse là une conception de la cure aux antipodes de celle, si influente, créée par Freud. Aux yeux de ce dernier, il n’existerait pas, au fond, de relation entre l’analyste et le patient ; la cure, parce qu’elle renvoie le patient à lui-même, tiendrait moins de la relation interpersonnelle que de la relation intrapersonnelle (elle s’apparenterait à une démarche introspective). L’attachement fréquent du patient à l’analyste, ne pouvant être expliqué par leur relation (inexistante), devrait être expliqué autrement : comme un transfert par le premier sur le second de sentiments s’adressant en réalité (inconsciemment) à un parent.
Or si Forrester affirme que la cure est bien une relation réelle, il dit tout de même accepter la théorie selon laquelle la réaction du patient à l’analyste constituerait un transfert vers ce dernier de sentiments dirigés en réalité vers un parent. La relation à ce dernier serait seulement « vécue [experienced] comme une relation immédiate et réelle à l’analyste ». Et Forrester applaudit la décision qu’aurait prise l’anthropologue Ernest Gellner de recourir à cette théorie du transfert : il aurait affirmé que ce phénomène de transfert expliquerait en bonne partie le succès prodigieux de la psychanalyse. Or c’est là un contresens, puisque Gellner déclare en termes sans équivoques que l’explication des réactions émotionnelles du patient à son analyste que propose la théorie du transfert ne le convainc pas : « Si ce type d’explication vous satisfait, alors n’importe quoi vous donnera satisfaction1. » Qui plus est, Gellner esquisse dans le même livre une autre explication de ces réactions du patient à l’analyste, fondée sur l’idée que la relation entre ces deux personnes est bien réelle.
Ainsi, Forrester dépeint Gellner, auteur fort peu freudien, comme quelqu’un qui n’aurait tout de même pu s’empêcher de jeter sur la vie, lui aussi, un regard psychanalytique. De même, Forrester écrit que si George Orwell « était sceptique à l’égard des théories de Freud », ces dernières, malgré tout, « semblent s’infiltrer » dans 1984 ; que si Vladimir Nabokov était hostile à la psychanalyse, cette dernière, malgré tout, « imprègne son œuvre » ; etc. De cette façon, Forrester rejoint Samuel Lézé, aux yeux de qui « l’anti-freudien » est « freudien malgré lui2 ».
Ces variations sur le thème de la vanité de la résistance à la psychanalyse et de l’inévitabilité de cette théorie (sans laquelle nous serions même privés d’une partie de notre sens commun) permettent de comprendre la raison d’être des passages du livre dans lesquels Forrester insiste sur son impact culturel large et profond. Forrester ne tente pas dans ces passages de décrire et de comprendre un phénomène historique ; car il ne s’interroge pas, comme le ferait un historien, sur les sources de la réceptivité à la psychanalyse de notre société moderne, sur les fonctions qu’y remplit l’idiome analytique, sur les pratiques qu’il rend possible, etc. La détermination avec laquelle il entreprend de trouver jusque chez les réticents à la psychanalyse des traces de son influence laisse deviner que tous ces passages qui traitent la psychanalyse comme un tsunami irrésistible visent surtout à inspirer chez le lecteur le sentiment de la puissance de cette théorie.