Peut-on accommoder la psychanalyse à la sensibilité du jour ?

À propos du Sigmund Freud de Matt ffytche

Matt ffytche distingue les théories de Freud qui ont mal vieillies et celles qui visent encore juste, puis livre un plaidoyer en faveur de ces dernières.


Peu à peu, Freud s’éloigne de nous. Chaque jour, ses intuitions et ses théories nous paraissent un peu plus rattachés à une époque révolue. Ce recul frappe même ses adeptes, qui entreprennent fréquemment, pour préserver la stature de Freud, d’accommoder ses théories à la sensibilité du jour – parfois au risque de défigurer le Freud historique. Matt ffytche, directeur de la revue Psychoanalysis and History, aborde lui aussi Freud moins en historien qu’en rénovateur, soucieux de défendre la pertinence contemporaine de la théorie analytique. Il cherche à « produire un Freud » qui réponde à certaines attentes politiques d’aujourd’hui : « au-delà du patriarcat, au-delà du colonialisme, au-delà de l’hétérosexualité et de l’inégalité des sexes, au-delà du privilège ».

« Au-delà du patriarcat » : voilà qui ne va pas de soi, étant donné la critique sévère de Freud par plusieurs féministes, qui l’ont souvent dépeint comme ayant exercé « une autorité dogmatique » sur ses patientes. Pensons à son diagnostic dans le cas de « Dora » (Ida Bauer), cette patiente qui, à 14 ans, avait été embrassée brusquement par un ami de sa famille et en avait éprouvé du dégoût : Freud écrit que sa réaction est « complètement et totalement hystérique ». Pour ffytche, les « interprétations » de Freud « ont probablement été perçues par Ida comme une version différente des dispositifs sociaux auxquels elle était déjà confrontée ».

Peut-être pour défendre la psychanalyse de cette critique féministe qui tend à la dépeindre comme un outil d’assujettissement au service du paternalisme, ffytche la présente plutôt comme une démarche essentiellement introspective et solitaire : la psychanalyse ne serait « accessible que de l’intérieur » ; la « tâche d’interprétation » analytique, loin d’être la prérogative d’un spécialiste, incomberait « au rêveur lui-même » ; et la « culture d’interprétation profane » qui a popularisé la psychanalyse bien au-delà des murs de la clinique aurait poussé ses adeptes à entreprendre des « auto-interprétations ». L’auteur rejoint ainsi les nombreux exégètes qui, d’Adam Phillips à Andreas Mayer, soutiennent que Freud aurait créé une démarche solitaire d’examen de soi, autobiographique et introspective, qui permettrait au fond à chacun de parler en son nom propre. (Mais si la psychanalyse est bien cette procédure monologique, pourquoi les gens se donnent-ils la peine de consulter des psychanalystes ?) Ailleurs, ffytche contredit cette hypothèse lorsqu’il note qu’aux yeux de la théorie analytique, la puissance des processus de pensées inconscients nous « condamne […] à ne pas vraiment savoir qui nous sommes, ni les raisons pour lesquelles nous agissons ». Dans la mesure où « nous nous nourrissons d’illusions sur nous-mêmes », les récits que nous racontons sur nous-mêmes, ceux par lesquels nous tentons d’ordonner nos vies, seraient « intrinsèquement “mythologisants” ». La connaissance directe de soi étant interdite, chacun ne pourrait en vérité accéder à sa vie intérieure que par le truchement d’un tiers armé de lunettes analytiques.

Ainsi, ffytche entreprend un tri, distinguant les intuitions et théories de Freud ayant clairement mal vieillies (par exemple, des diagnostics dont le sexisme saute aujourd’hui aux yeux), et celles qui semblent encore viser juste, puis livre un plaidoyer en faveur de ces dernières. On sent bien une envie de donner finalement raison aux théories de Freud, en particulier dans certains passages. Prenons la défense par ffytche de la théorie de la foule que Freud propose dans Psychologie des masses et analyse du moi(1921) afin de rendre compte de la soumission à l’autorité de meneurs : aux yeux de ffytche, le simple fait que notre époque soit marquée par la « démagogie », le « narcissisme des dirigeants » et un « fascisme embryonnaire ou avéré » démontrerait que cette théorie est « tout aussi pertinente aujourd’hui ». Comme si le fait de refuser cette théorie de Freud revenait à refuser de reconnaître l’existence même de ces phénomènes ; ou comme si Freud, à ce jour, était le seul à avoir reconnu leur existence.

Plusieurs passages du livre s’attardent au large écho rencontré par les théories de Freud, et ce bien au-delà des murs de la clinique : « des individus appartenant à des sociétés de tous les coins du monde ont appris à parler freudien, à faire des rêves freudiens, à commettre des lapsus freudiens, à avoir des névroses, à pratiquer l’association libre et à réévaluer sans cesse leurs mères et leurs pères » ; plusieurs termes analytiques ont ainsi été « disséminés dans la culture au sens large du terme ». De cette façon, la théorie psychanalytique « a voyagé bien au-delà de son lieu et de son époque d’origine » (bien au-delà, donc, des contextes étroitement biographiques – juif, viennois, etc. – à l’intérieur desquels les commentateurs la cantonnent fréquemment) ; elle « est devenue partie intégrante de tant de cultures et d’initiatives différentes, qu’elles soient thérapeutiques, sociales, politiques ou intellectuelles ». Cette « expansion extrêmement réussie de la psychanalyse » fait qu’elle est à la fois « protéenne » et « collective ». Et cette large utilisation extra-clinique de la psychanalyse révèle qu’aux yeux de bien des contemporains, la psychanalyse est « attrayante », qu’elle exerce sur eux un « attrait poétique ».

L’historien faisant un tel constat, celui de l’enthousiasme d’une société pour une croyance et de l’adoption par cette société d’un nouveau langage, sera tout naturellement porté à tourner son attention vers cette société, afin d’identifier les sources de cet enthousiasme. Comme l’écrivait Marc Bloch : « Une contagion suppose deux choses : des générations de microbes et, à l’instant où le mal prend, un “terrain”1. » Cet historien pourra ainsi se demander si cette nouvelle croyance s’accorde avec d’autres croyances, celles auxquelles cette société donne déjà crédit, ou bien si elle répond à des besoins auxquels répondaient auparavant d’autres croyances qui ne sont plus acceptées, etc. Et il pourra être porté à comparer ce langage par lequel cette société agence différentes expériences avec ceux qui ont cours dans d’autres sociétés. Or, bien que ffytche montre bien que le récit de la psychanalyse conduit « jusqu’au récit plus large du vingtième siècle », son livre ne s’arrête pourtant pas aux éléments ayant poussé la société contemporaine à se passionner pour la psychanalyse. Il écrit même que « la psychanalyse […] durera aussi longtemps que dureront nos obsessions, nos angoisses, nos désirs », ce qui revient à suggérer que cet enthousiasme, issu des profondeurs de la nature humaine, n’a absolument rien d’historique : il aurait pu se produire dans n’importe quelle société et à n’importe quelle époque.

 

  • 1. Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien [1949], Paris, Armand Colin, 1997, p. 57.
Londres, Reaktion Books, 2022
232 p.