© Tessalit
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Que faire du manichéisme ? L’Empire de Bruno Dumont

Dans les paysages somptueux du Nord, L’Empire de Bruno Dumont emprunte avec burlesque au space opera pour se demander si ce qu’on fait par amour se fait toujours par-delà le bien et le mal.


Dès l’ouverture de L’Empire sur le ciel de la côte d’Opale et les dunes de la Slack que le cinéaste, natif de Bailleul, dans le Nord, a déjà abondamment filmés (Hors Satan en 2011, la mini-série P’tit Quinquin en 2014, Ma Loute en 2016, Jeanne en 2019…), on reconnaît son art du plan large, son goût de la somptuosité des paysages, mais aussi, bientôt, celui de la gaucherie et du comique étrange de ses personnages. Le style de Bruno Dumont est distinctif comme peut l’être celui de Greco, de Céline ou de Douglas Sirk : on le reconnaît au premier coup d’œil. Ici, donc, Line (Lyna Khoudry), entièrement nue, papote cagnard et bronzage au téléphone, avant de se nouer maladroitement un paréo sur le buste et de prendre le chemin du village, d’un pas insolent mais malaisé puisque dans le sable. Cette fille sexy et un peu ridicule ne tire pas son orgueil de nulle part : elle est l’une des gardiennes du Margat. En picard (ou en « ch’ti”), le margat, c’est le fou de Bassan, ce grand oiseau marin à tête jaune qui passe ses journées à pêcher au large. Au sens figuré, il désigne le mousse qui travaille sur les chalutiers et, par extension, tout gosse du Boulonnais. Chez Dumont, le Margat qui obsède les personnages est donc un gamin joufflu, qui gazouille dans sa poussette ou dans les bras de sa mémère, et qui répond au nom de Freddy. Sauf qu’on n’est pas long à comprendre qu’il est aussi l’incarnation du mal absolu, fils de Belzébuth (Fabrice Luchini) par l’entremise charnelle de Jony (Brandon Vlieghe), marin pêcheur et démon aux allures placides qui a engrossé une fille du village. Cette dernière est rapidement décapitée, d’un coup de sabre laser, par Rudy (Julien Manier), un humain mal dégrossi mais plein de bonne volonté, assidu aux enseignements de la vaillante et sensuelle Jane (Anamaria Vartolomei), devant qui il met genou à terre.

C’est que Rudy est en passe de devenir membre des forces du bien, les « 1 », qui ne semblent demeurer sur Terre que pour combattre les « 0 » de Belzébuth. Car dans les cœurs humains s’affrontent des forces éternelles : les unes flattent les plus bas instincts des hommes et les entraînent au mal, quand les autres leur enseignent l’honneur et l’abnégation au service du bien. Et à l’heure où commence le film, les allers et venues de Jony et de Jane dans les vaisseaux spatiaux de leurs camps respectifs nous révèlent que malgré l’insouciance des plaisanciers qui prennent des coups de soleil et des cornets de frites sur la plage, la bataille finale se prépare. Le vaisseau galactique des « 1 » est une Sainte-Chapelle revisitée, tandis que le mal absolu s’est installé du côté du pouvoir temporel, dans un château Grand Siècle avec jardins à la française. Le bien ne fait pas pour autant la morale depuis sa tour d’ivoire : la reine des « 1 » (Camille Cottin), quand elle se décide à quitter sa cathédrale gothique interstellaire pour fouler le plancher des chevaux boulonnais, prend l’apparence de madame la maire, alpaguée par des humains qui lui parlent de leurs douleurs articulaires ou de leur contrat d’eau courante. Elle les trouve attachants. Les problèmes qu’elle doit régler, cependant, sont autrement plus graves : il en va de l’avenir de l’humanité.

Œuvre dont la référence au manichéisme structure l’ensemble, L’Empire est au film de science-fiction ce que Johnny Guitar(Nicholas Ray, 1954) est au western. Il n’est pas un film manichéen. D’abord, Bruno Dumont traite son (grave) sujet avec le burlesque qui le caractérise : les scènes de sabre laser dans une zone pavillonnaire du Pas-de-Calais, les interventions du désormais mythique duo de gendarmes Roger van der Weyden et Rudy Carpentier, ou les danses lascives auxquelles assiste, sur une bande-son jazzy, un Belzébuth-Luchini grotesque dans la grande salle de son palais en orbite, détendent bien l’atmosphère. En outre, fait plus troublant, le comportement terrestre des 0 et des 1 n’est pas si différencié, la violence physique étant de mise d’un côté comme de l’autre. Enfin – sans révéler ici le dénouement de l’histoire –Jane, que Jony a séduite avec la manière (« Ton cul y’m fait bander. On baise et puis c’est tout »), lui révèle, dans ce qui est peut-être le sommet du film, une chose essentielle : le Bien et le Mal n’existant pas en eux-mêmes (« On a un corps. Sans notre corps on n’est rien. Rien ! »), l’amour est possible entre lui, démon de son état, et elle, servante du bien. Dumont s’attaquerait-il ici à cette grave question de savoir si « ce qu’on fait par amour, se fait toujours par-delà le bien et le mal » (Nietzsche) ?

Au générique de fin, on se souvient du rôle que Bruno Dumont se réserve dans le travail de montage de ses films. D’où ces nombreux plans à la longueur déstabilisante qui, en dépit de la perfection photographique (la troupe des « 0 » au galop sur leurs boulonnais est une image inoubliable), ne sont jamais faciles ni aguicheurs. Le réalisateur n’a peut-être jamais autant cité son propre cinéma que dans ce film, où les amateurs de Coincoin et les Z’Inhumains (2018) trouveront des repères autant que ceux de La Vie de Jésus (1998), de Flandres (2006) ou de Jeanne. Film unique au demeurant, qu’il ne faut voir ni comme un remakech’ti, ni comme un pastiche de Star Wars (auquel il emprunte certains éléments purement cinématographiques – Van der Weyden, finalement, c’est le Yoda que les fans attendent de voir apparaître à l’écran pour applaudir), L’Empire est une œuvre éblouissante, de celles que seul le cinéma rend possibles. Et Dumont, dont on a voulu faire le plus original ou le plus décalé des cinéastes français vivants, est surtout le plus esthète d’entre tous, et sans doute le plus génial. C’est tout.