Tristesse et beauté : The Bikeriders, de Jeff Nichols
Avec The Bikeriders, portrait collectif d’un club de motards dans le midwest américain des années 1960, Jeff Nichols confirme son art de la lumière et de la direction d’acteurs. Plaçant le spectateur dans une permanente ambiguïté quant à la vérité des personnages et des événements, il creuse la grave question de la confiance.
Attendu au tournant depuis Loving, sorti en 2016, Jeff Nichols revient dans les salles avec The Bikeriders, portrait collectif d’un club de motards dans le midwest américain des années 1960. Et c’est peu de dire qu’en sept ans, il n’a rien perdu de sa virtuosité. Recréant l’atmosphère d’une bande de marginaux suivis pendant des années et photographiés par Danny Lyon – qui en avait fait un livre en 19681 –, l’auteur de Take Shelter (2011) s’attaque à un sujet d’abord esthétique. Il veut montrer les visages burinés ou, au contraire, les gueules d’ange de ces hors-la-loi aussi inquiétants qu’attachants, vêtus de blousons de cuir aux couleurs des Vandals et montés sur de rutilantes cylindrées, qui semblent être leur unique raison de vivre. Certains plans, d’une saisissante beauté, comme la séquence nocturne où le groupe, tous phares dehors, passe la ligne d’horizon d’une route américaine en fondant vers la caméra, rappelle que nous sommes bien chez un auteur, avec son style et ses leitmotivs : l’image convie tout de suite celle, également nocturne, des camions de Midnight Special (Jeff Nichols, 2016), chef-d’œuvre de science-fiction avec extraterrestres sur fond de secte texane. Loin du sujet des Bikeriders, donc. Mais on est tentés de se dire que ce n’est pas tant une thématique qui fait l’originalité et l’unité de l’œuvre de Jeff Nichols, qu’une manière, un style. Qu’il montre la peur panique et la suspicion de la folie (Take Shelter), l’amour d’un couple mixte dans le Sud raciste (Loving) ou l’errance d’un homme croisant le chemin de deux gamins (Mud, 2012), Nichols le fait avec ce même art de la lumière et de la direction d’acteurs qui nous place dans une permanente ambiguïté quant à la vérité des personnages et des événements. Et plus encore dans une totale incertitude quant au dénouement de l’histoire. Dans The Bikeriders, c’est une histoire d’amour imprévue, et la place croissante qu’elle prend dans la vie de Benny Cross (Austin Butler), puis le progressif noyautage du club de ces rebels without a cause par des bandits sans foi ni loi qui précipite le récit dans un somptueux mélange de tristesse et de beauté. La présence d’une seule femme, ou presque, en la personne de Kathy Cross (Jodie Comer), au cœur de ce film qu’on pourrait prendre de loin pour une ode superficielle et nostalgique au masculinisme, offre en outre comme une réponse, ou du moins des pistes de réflexion, à bien des angoisses contemporaines. Si l’incertitude est caractéristique de l’œuvre de Jeff Nichols, c’est peut-être aussi, paradoxalement, parce qu’il creuse inlassablement la question de la confiance.
- 1. Danny Lyon, The Bikeriders [1968], Paris et New York, Atelier EXB et Aperture, 2014.