Film « France » de Bruno Dumont, Léa Seydoux | Copyright RogerArpajou/3B
Film "France" de Bruno Dumont, Léa Seydoux | Copyright RogerArpajou/3B

Dumont à l'assaut de l'infospectacle

Le dernier film de Bruno Dumont entremêle satire à gros traits et mélodrame pour dénoncer un système médiatique contemporain vicié, farce de l’infomarchandise et machine à broyer le vrai, et les êtres.


Disons-le, la bande-annonce du dernier film de Bruno Dumont, France, n’était pas engageante. Fallait-il voir ce film qui semblait sonner faux ? Mais Dumont, philosophe, agnostique passionné par la mystique, cinéaste qui aime ses personnages – peut-être même plus que ses acteurs – avec leur côté de traviole, leurs dérapages, leurs catastrophes, leurs élans désespérés, filmeur qui n’y va jamais avec le dos de la cuillère, en parlait bien. Alors on y est allé. France vaut beaucoup mieux que sa bande-annonce. On a pu reprocher à Dumont de n’avoir pas su choisir entre satire à gros traits et mélodrame, mais c’est précisément parce qu’il entremêle les deux, dans une chimère cinématographique, qu’il crée quelque chose de singulier. Sa cible : la dérive télévisuelle de l’infospectacle, qui fictionne la réalité et starise ses présentateurs pour faire de l’audience. À la manière de ce qu’il dénonce, il grossit le trait et caricature pour que le spectateur ait en permanence conscience qu’il se trouve devant une construction imaginaire, qui certes emprunte à la réalité, parle de la réalité, mais n’est pas cette réalité.

Dumont fait faux pour donner à réfléchir vrai.

Dumont fait faux pour donner à réfléchir vrai. Exactement l’inverse de ce que produit l’infospectacle qui prétend faire vrai et donne à penser faux, tandis que le téléspectateur est porté à croire qu’il est au cœur de l’événement. En le saturant autant que faire se peut d’émotions qui vont se traduire en audience ou en click, le show informationnel qui se répand au-delà de la seule fabrique de « l’info en continu » jusque sur des chaînes « respectables » lui fait perdre la mesure du réel. Dumont en veut à ces téléjournalistes qui jouent la comédie ; à ces chroniqueurs qui jouissent de la musique de leurs mots en lisant leurs textes et dissimulent leurs poncifs intellectuels sous des effets de style ; à ces pseudo grands reporters qui ne voient les terrains de guerre – où ils passent en vitesse, parfois en se faisant peur – que comme des scènes où leur narcissisme fait une cure de jouvence ; à ces mesquins arrangements avec la réalité qui n’empêchent pas quelques héros du PAF (le Paysage audiovisuel français) de se poser en parangons de vertu. Il mène donc la charge, sabre au clair. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé… vous connaissez la suite.

Ce que le film raconte aussi, c’est la mécanique implacable de la machine médiatique, capable de tout recycler, des échecs les plus cuisants aux dérapages les plus odieux. Quand les êtres se perdent, comme son héroïne, non seulement the show must go on, mais la catastrophe s'orne de paillettes pour mieux relancer le spectacle. Le peuple adore, paraît-il. Tout se recycle dans la lessiveuse capitaliste de l’infomarchandise et le mépris pour ceux que l’on prétend éclairer n’est pas le moindre des carburants pour la faire tourner. Pour ne citer que Debord et Baudrillard, cela a déjà été théorisé. Mais Dumont en fait une histoire de cinéma : cette mécanique repose sur des personnes, en chair et en os, qui s’y livrent. Lou (Blanche Gardin), l’assistante de la vedette, qui la tient à bout de bras, et pense pour elle jusque dans les moindres détails de sa vie quotidienne, en est un rouage essentiel. Figure du cynisme décervelé, elle incarne dans cet univers la « banalité du mal » arendtienne. Sous-fifre du système, enivrée par sa puissance, elle fait que ça tourne et rebondit à tous coups, moyennant quoi le loup dévore les protagonistes – sur tous les champs d’action, y compris familiaux.

 

Les noms des personnages ne sont pas anodins. Celui de France (Léa Seydoux) renvoie évidemment au peuple des spectateurs dont on lui dit qu’elle est la déesse ; peuple qui, en réalité, est la première victime mi-manipulée mi-consentante du spectacle qu’on lui livre et qui s’y abandonne volontiers. C’est là que le mélodrame prend le relais de la satire, avec sa morale : les humains les plus endurcis sont fragiles. France, ébranlée par un invité de plateau qui montre qu’il n’est pas dupe, craque. Preuve que son humanité, certes déglinguée, n’est pas encore tout à fait imperméable au sens de la responsabilité. Et le piège médiatique ne tarde pas à se refermer sur elle, dès lors qu’elle passe, momentanément, de l’autre côté du miroir aux alouettes.

Plusieurs de ses films l’ont montré – La vie de Jésus, L’humanité, Hors Satan, Hadewijch, Camille Claudel 1915, Jeanne – Dumont est hanté par la question de la kénose et de la rédemption. Le happy end final est moins niais qu’il ne s’emploie à le laisser croire. Il vient en effet comme le grain de sable qui peut perturber la machine, démentant l’axiome dont elle fait son miel : celui qui veut que tout soit définitivement pourri et que de cette pourriture tout un chacun se repaisse. France n’est peut-être pas le meilleur opus de Dumont, mais il est loin d’être raté. Toutes les apparences, y compris les plus désespérantes, sont trompeuses : par les temps qui courent, cette leçon valait bien une soirée de cinéma.