La fraternité, métaphore trop sublime ?

Dans Le droit de choisir ses frères ? (Gallimard, 2023), Alexandre de Vitry propose une histoire de la fraternité : l’idée provient du Nouveau Testament, est sécularisée par la Révolution, et prend fin en juin 1848. Mais elle trouve refuge dans la littérature, chez Péguy notamment. 


S’ouvrant comme une enquête, l’ambitieux essai d’Alexandre de Vitry part de la tension sémantique qui entoure la notion de fraternité. C’est entendu, la fraternité n’a rien à voir avec les frères. Enfin, si, bien sûr, mais pas avec les frères de sang. C’est une métaphore. La fraternité est classificatoire et non charnelle. Mais en est-on si sûr ? Et si la fraternité est une métaphore, que désigne-t-elle ? Toute l’humanité ? Un groupe de « frères » qui auraient décidé de l’être ? Un lien ? Une vertu ? Un idéal ? Pas facile à dire. D’autant que, de la même manière que des frères de sang ne s’aiment pas nécessairement (Caïn et Abel), les frères sociaux ou politiques non plus : les guerres civiles ne sont-elles pas dites fratricides ? La noble idée de fraternité se prétend universelle, mais certains groupes s’autoproclamant « fraternités » n’excluent-ils pas délibérément tout ce qui ne leur ressemble pas ? Bref, dans les premières pages de son Histoire de la fraternité, Alexandre de Vitry, malgré le caractère méthodique et même didactique de son propos, nous déboussole pour mieux nous convaincre de l’urgence qu’il y avait à éclaircir la chose. Car si la fraternité est en France un principe à valeur constitutionnelle, elle n’en est pas moins une idée ambiguë et donc insaisissable, sauf peut-être par les idéologues, dont on sait l’appétence pour tout ce qui est désincarné. Or il semblerait bien qu’aujourd’hui, la fraternité soit de ces « valeurs » dont on se réclame avec orgueil et gravité, sans grande conséquence hélas. Idée ne se confondant ni avec la solidarité ni avec la générosité, qui ont des implications trop conjoncturelles ou sont insuffisamment universelles, la fraternité, dans le discours politique de quelque bord qu’on veuille, est une réalité supérieure. La fraternité, c’est admirable, c’est français, c’est le point final de notre devise. Et pourtant, qu’est-ce donc ?

La fraternité, telle qu’elle est arrivée jusqu’à nous à travers les âges, est profondément chrétienne. C’est sans conteste du Nouveau Testament, affirme l’auteur, que provient la métaphore fraternelle qui aboutit à l’idée de fraternité universelle telle que nous l’entendons encore aujourd’hui : « c’est bien un sens littéral de la fraternité […] que Jésus choisit d’ignorer pour imposer un sens figuré, spirituel, dépendant du seul respect de la volonté de Dieu », note Alexandre de Vitry. L’analyse qu’il propose du texte biblique, à travers notamment l’histoire de Joseph et ses frères, montre le progressif rétablissement de la fraternité comme motif de charité, dans le long récit qui s’étend des fratricides des débuts de la Genèse jusqu’à la mort de celui qui, par son sacrifice pour ses ennemis et son amour des exclus, révélera ce qu’est réellement la fraternité en l’élargissant aux dimensions du monde. Joseph avait le même père (Jacob) que les traîtres, ses frères, auxquels non seulement il pardonne mais donne la vie ; Jésus a le même père que tous les hommes. Ainsi le christianisme affirme-t-il que seul le Christ permet aux frères de s’aimer et à la fraternité de s’accomplir enfin, comme Augustin le dit si bien dans La Cité de Dieu. Car les fraternités terrestres sont vouées à la haine (Rémus et Romulus ne sont-ils pas les fondateurs de la cité des hommes ?).

Pourtant, le Moyen Âge, malgré l’hégémonie du christianisme en Occident, ne verra pas la fraternité universelle s’étendre sur la terre, ni la notion conserver sa première ampleur. Ainsi les moines, qui appartiennent à une fraternité qu’est le monastère, sont-ils appelés « frères ». Mais, paradoxalement, c’est par ce titre qu’ils se distinguent des autres hommes. À l’époque médiévale, l’espoir d’une fraternité universelle ici-bas n’a cessé de se contracter, tandis que la métaphore a vu son sens se restreindre. Le langage courant ne fait pas de tous les hommes des frères, et même l’expression de la fraternité de tous devant la mort, dont Villon se réclamera dans la « Ballade des pendus » au xve siècle, pourrait être trompeuse. Car si Villon assume que la fraternité n’est guère l’égalité (le pendu se sait coupable et ne réclame pas d’être traité ici-bas à l’égal des autres hommes), mais une réalité plus haute (« la vaste fraternité du salut, de l’absolution, du pardon »), il sait aussi que c’est « en Dieu qu’on la trouve », et non parmi les hommes. Cette fraternité sublime proclamée par Villon aura bien sûr une postérité importante, et la littérature en contient des marques jusqu’à nous. Mais attention : considérer la fraternité telle que nous l’entendons aujourd’hui en politique comme le fruit d’une « lente et cohérente montée » depuis les origines chrétiennes jusqu’à la République française serait non seulement un raccourci mais aussi une erreur, prévient Vitry.

C’est après le Moyen Âge, et même à la fin de la Renaissance, que les penseurs du droit naturel (Grotius notamment) chercheront à fonder la fraternité en dehors du matériau chrétien (donc surnaturel) : la fraternité serait fondée en Adam plutôt qu’en Christ. Mais ni le xviie siècle ni les Lumières ne séculariseront la notion. Pour Rousseau, par exemple, la fraternité est une réalité très désirable, mais elle n’est pas de ce monde. Dans l’Encyclopédie, la notice « Fraternité » reste sommaire : « aucun frémissement métaphorique prérévolutionnaire à signaler », note Alexandre de Vitry. Et même si la franc-maçonnerie du xviiie siècle récapitule les formes que la fraternité a prises – en particulier les fraternités de métier – dans le siècle, la Révolution voudra faire tout autre chose, à l’inverse de tout corporatisme : il s’agira de faire entrer la fraternité universelle, celle qui n’est censée exister que dans la surnature (le Ciel), dans la nature et le monde des hommes. La Révolution s’attaquera donc à toutes les espèces de fraternités excluantes, tout en tâchant de se débarrasser du père (le roi, Dieu ?) pour engendrer un pur monde de frères, horizontal. « C’est la Révolution qui amorce la sécularisation de la notion de fraternité. » L’objectif des révolutionnaires est d’atteindre au caractère transcendant de la fraternité évangélique, mais dans la stricte réalité temporelle. « La révolution a pour fonction de traduire le christianisme dans une langue enfin audible – “langue d’homme”. »

Mais cet effort profane d’universalisation de la fraternité (dont témoigne le combat d’un abbé Grégoire en faveur des Noirs, par exemple) ne va pas, paradoxalement, sans la guerre civile, les clubs révolutionnaires et surtout l’exclusion de ceux qui ne participent pas au grand combat (ou sont soupçonnés de ne pas y participer) : les « ennemis de la Révolution », quand bien même ils auraient été des frères (Danton et Robespierre), sont guillotinés. La Révolution est fratricide.

Le xixe siècle, siècle d’utopies, mais siècle aussi, en pleine révolution industrielle, de la théorisation matérialiste du socialisme, voudra se réconcilier avec la fraternité voulue en 1789, et jamais instaurée. C’est dans ce contexte que la révolution de 1848 vient faire culminer (en février) et périr (en juin, avec la répression sanglante du peuple de Paris par les troupes républicaines) la grande espérance fraternelle. La République peut-elle toujours, alors, être appelée « fraternité » ? La grande erreur des hérauts de la fraternité, bien vue par Marx, aura été un excès de confiance, au mépris de la réalité de l’histoire. Bref, la boucherie et la violence de la désillusion sont telles qu’en 1848, c’est du moins la thèse de l’auteur, « la fraternité prend fin ».

Ainsi l’énorme effort d’invention du social qui a répondu à l’échec de 1848 (puis à celui de la Commune) n’est-il pas abordé dans le livre d’Alexandre de Vitry comme une conséquence de l’espérance fraternelle. Il ne serait pourtant pas tout à fait illégitime de considérer l’émergence de la politique redistributive, réponse à l’essor du syndicalisme, comme une réalisation matérielle de l’idée de fraternité, même imparfaite, et pas seulement de celle d’égalité1. Peut-être y a-t-il donc un excès de zèle à ne pas vouloir adouber comme fruit de l’idée de fraternité cette solidarité regardée par les puristes comme un nivellement par le bas, c’est-à-dire par le pragmatisme. L’intuition d’Alexandre de Vitry, néanmoins, est que l’idée de fraternité n’a pas pu survivre dans un ersatz désidéalisé d’elle-même après le coup d’arrêt de 1848. Par quel miracle nous est-elle donc parvenue ? Par la littérature, bien sûr, seul refuge où elle est restée suffisamment pure pour continuer à nous enseigner ce qu’elle est. Pour que nous puissions, peut-être, essayer de la vivre. À moins que ce soit « pour en aggraver les apories à des fins de vertige » ?

Alexandre de Vitry, dont le choix des auteurs est en grande partie dû à ses appétences propres, va puiser dans Les Misérables, mais aussi dans Baudelaire (Hugo et Baudelaire « formant une opposition paradigmatique interne à la notion même de fraternité »), Thomas Mann ou Romain Gary : autant d’écrivains exemplaires de la littérature de la fraternité et de ses évolutions. Au milieu des riches pages qui les concernent, un long chapitre est consacré à l’un des auteurs de prédilection d’Alexandre de Vitry : Charles Péguy. S’ouvrant sur le constat qu’« en 1900, la fraternité subsiste à l’état d’utopie, mais [que] cette utopie regarde vers le passé », le chapitre intitulé « Frère seul : Péguy borderline » montre comment, au tournant du xxe siècle, le directeur des Cahiers de la Quinzaine, tout en se réclamant fièrement d’une fraternité déjà désuète politiquement et en en faisant l’éloge quasi fanatique (en particulier contre la solidarité), en même temps la malmène. Cette contradiction a une origine logique : la fraternité internationale louée dans les Cahiers de Péguy est elle-même largement ambivalente, puisqu’elle est fondée sur la souffrance. Pour Péguy, la fraternité – qui consiste à refuser qu’un seul homme reste dans la misère – est un préalable à la cité : on ne saurait parler de civisme tant qu’un seul homme est dans la misère. Or que l’on soit frères dans la souffrance ou frère de ceux qui souffrent, « ce qui suscite ce sentiment [fraternel], c’est ce que ce sentiment veut faire disparaître ». Ainsi, l’exemple est paradigmatique, « les Juifs sont précisément frères dans la mesure où on leur refuse la fraternité ». La fraternité est une exigence absolue ; elle est « un devoir d’urgence ». Et en même temps, elle est une naïveté, un « enfantillage » qui non seulement est contredit par notre histoire fratricide mais pourrait menacer les singularités : Péguy, génie littéraire, en sait quelque chose – il n’y a pour lui « pas de fraternité qui vaille entre les créateurs » ou, « si fraternité de génies il y a, elle relève, une fois de plus, du fratricide ».

La conversion de Péguy au christianisme bouleversera sa vision de la fraternité (en Jésus-Christ, la surnature a fait irruption dans la nature : nous voilà frères de Dieu en même temps que fils de Dieu), mais n’en apaisera pas réellement le caractère tragique en ce monde où le malheur a cours et où, quoique nous soyons tous frères, nous ne sommes pas tous saints. (Mais alors, dans quelle mesure sommes-nous réellement frères ?) Pour Péguy, qui au fond ne croyait qu’à « la fraternité d’armes  », « la fraternité inclut la violence ». Plus encore, elle est fille de la mort. N’ayant pas de frère biologique, l’écrivain s’en trouva un autre, métaphorique, en la personne de Marcel Baudoin, mort prématurément en 1896. À partir de 1897, le premier pseudonyme de Péguy, Pierre Baudoin, marquera cette fraternité à la fois métaphorique et d’outre-tombe : « La fraternité est chez lui un des noms de la mort, plus exactement de la mort de l’autre. » Sans doute sa conversion a-t-elle fait surgir en lui la promesse qu’un jour serait comblé le « trou à la foi obsédant et innommable » de l’absence du frère : c’est ainsi que l’espérance succède à la seule colère devant l’urgence inaccomplie.

Aujourd’hui, cent ans après Péguy, on croit à la fraternité comme à une chose très ancienne et néanmoins introuvable, on continue de chercher à tâtons, on espère – et en même temps, les murs dont s’entourent fraternités ou sororités closes semblent n’avoir jamais été aussi infranchissables. Dans cette attente étrange, Le Droit de choisir ses frères ? est un livre qui ne veut pas tant nous aider à guérir d’une utopie qu’à poser sur le grand mot de « fraternité » un regard courageux.

  • 1. Voir Jacques Donzelot, L’Invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1984.

Le Droit de choisir ses frères ? Une histoire de la fraternité
Alexandre de Vitry

Gallimard, 2023
448 p. 24 €