Le réveil du Sacré Cœur

Dans le film de Steven et Sabrina Gunnel, des témoins parlent de l’amour de Jésus : c’est le Sacré Cœur revu par les communautés charismatiques. Au-delà de la polémique qui lui a permis de faire le buzz, le succès inattendu du film montre que dans nos sociétés postchrétiennes, le religieux reste vivant.


Le succès du film Sacré Cœur, sorti début octobre 2025, suscite la polémique dans la société laïque et chez les catholiques. Parmi tous les sujets et les objets du monde catholique, celui-là, qui parle d’abord au « cœur » et ne voudrait susciter qu’amour et paix, semblait pourtant bien le dernier qui puisse provoquer de l’urticaire et même de l’ire – le partage n’étant pas, en l’occurrence, entre croyants et incroyants… En effet, de quoi s’agit-il ? De la dévotion au « cœur » de Jésus, un cœur (selon l’évangile de Jean 19, 34) transpercé d’un coup de lance par un soldat alors qu’il était déjà mort sur la croix.

Le « Cœur de Jésus » : une dévotion ancienne et mal connue

Dans « le sang et l’eau » qui coulent de la blessure, une longue tradition spirituelle a vu, avec des tonalités différentes selon les époques, le symbole de l’amour surabondant de Dieu pour les humains. Mais ce qu’on appelle le « culte du Sacré-Cœur » et ses représentations imagées, très réalistes (souvent un cœur pris dans des flammes, « brûlant » d’amour), ne se sont vraiment imposés dans l’Église catholique qu’au xviie siècle, avec les apparitions du Christ, à Paray-le-Monial de 1673 à 1675, à une religieuse de la Visitation, Marguerite-Marie Alacoque. La dévotion au Sacré-Cœur a connu par la suite une extension extraordinaire, en France et dans le monde entier, avant de subir une certaine éclipse dans la période récente. L’allergie aux Sacrés-Cœurs saint-sulpiciens, avec le cœur physique isolé, sorti du corps de Jésus et exhibé sur sa poitrine, ou représenté indépendamment de son corps, parfois sanguinolent ou pris dans une couronne d’épines, avec des commentaires doloristes à souhait, expliquent pour partie cette désaffection.

Le directeur spirituel de Marguerite-Marie, le père Claude La Colombière, était un jésuite, et son ordre a joué un grand rôle dans la diffusion du culte, mais le sanctuaire du Cœur de Jésus à Paray-le-Monial, lieu de pèlerinage, et son animation ont été confiés il y a quelques décennies à la Communauté de l’Emmanuel : née dans les années 1970 avec le Renouveau charismatique (« pentecôtiste »), elle est aujourd’hui puissamment implantée en France et dans d’autres pays. C’est surtout – sinon exclusivement – elle qui apparaît dans le film. Sont pratiquement absents ceux qui ont promu et diffusé la spiritualité du Cœur de Jésus dans l’Église : les jésuites (qui le vivent assez mal, on le perçoit à certaines de leurs réactions, si courtoises soient-elles…). Absents aussi la vaste histoire de l’expansion du culte dans le monde entier, ses héritages dans l’Église, multiples et divers, son rôle politique (le plus visible en France restant la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris, édifiée en 1873 pendant la période dite de l’Ordre moral). À peine présente aussi : l’encyclique Dilexit nos (« Il nous a aimés »), publiée par le pape François en octobre 2024 pour le 350e anniversaire des apparitions à Marguerite-Marie : elle tentait de redire pour aujourd’hui leur sens théologique et spirituel.

Le succès inespéré (et imprévu) d’un film

Mais on s’égare sans doute en rappelant ces manques. On a en effet affaire à un « docu-fiction » dont les réalisateurs (Steven J. Gunnel, ancien du boys band Alliage, et sa femme Sabrina) sont des convertis, « reconstruits » par leur conversion après une période très difficile dans leur vie, devenus des « extrémistes de l’amour divin » (sic) et d’ardents propagateurs de la foi catholique. Leur film, destiné à diffuser cette bonne nouvelle, est diffusé par Saje Distribution, spécialisée dans le film chrétien, dont le patron, Hubert de Torcy, est membre de la Communauté de l’Emmanuel (il a dirigé sa maison d’édition). Dans le film, des témoins manifestement proches de l’actuel Paray-le-Monial et des rassemblements qu’y organise l’Emmanuel parlent sans fard ni retenue de l’amour de Jésus, celui qu’ils vivent en l’aimant intensément et celui qu’ils reçoivent de lui en retour et qui leur donne force et joie. C’est le Sacré Cœur lu et revu à l’aune du zèle missionnaire des communautés charismatiques. L’intention de communiquer l’émotion et l’enthousiasme, les bienfaits de l’adoration et de la louange, caractéristiques de l’Emmanuel, est évidente… et réussie, à entendre les témoignages à la sortie et l’afflux dans les nombreuses salles qui passent maintenant le film. Le 350e anniversaire de la révélation à Marguerite-Marie est ainsi devenu l’occasion opportune ou le prétexte, pour les Gunnel et l’Emmanuel, de faire œuvre missionnaire dans une société où, d’un côté, la grande et vieille institution Église semble parfois au bord de l’écroulement, alors que fleurissent de l’autre, dans une société plus sécularisée et individualiste que jamais, devenue religieusement inculte, les « réenchantements » passagers, les « illuminations » subites, les expériences de « sacré » inédites, souvent surprenantes pour les entourages… On trouve de tout dans cette grande Samaritaine de la religiosité post-moderne : l’émotionnel sans rivages, les apparitions et les visions, le mystérieux et l’étrange aussi, si absurdes qu’ils puissent paraître aux yeux des « raisonnables ». Face à cet éclatement du sentiment religieux et de ses expressions, le langage concret, sensible, du Sacré Cœur a le grand avantage d’unifier et de rattacher l’expérience spirituelle à un repère central de l’Église, durant une année jubilaire de surcroît : celui du cœur de Jésus. 

Si les réactions, dans les médias et (surtout) sur la toile, sont généralement positives voire élogieuses – ce n’est pas un navet ni de la guimauve, les témoignages en particulier sonnent juste et émeuvent… –, il en est aussi de très critiques, qui soulignent l’imprégnation « tradi » dans la partie « documentaire », où les « miracles » sont reçus comme choses évidentes, et les aspects tapageurs, hollywoodiens, kitsch… ou saint-sulpiciens dans la partie « fiction ». Quoi qu’il soit, il atteint son but : toucher les spectateurs par des témoignages actuels de compassion et de don céleste reçus, de piété et de prière que le Sacré Cœur de Jésus inspire, réconfortants et consolants. « Sacré Cœur raconte une histoire méconnue et incroyable qui amène de l’espérance, qui fait grandir l’amour et la joie », résument Sabrina et Steven Gunnell. Cependant, même si la performance est réussie et saluée par les critiques et le public, comment expliquer, vu le sujet, son étonnant succès au box-office (près de 300 000 entrées en France à la fin octobre, et sans doute bientôt 400 000) ?

Bienheureuse politisation

D’abord pour une raison politique. Tout le monde sait, dans le monde des biens culturels (livres et films en particulier), combien une contrariété publique – souvent non prévue mais plus ou moins espérée – au moment de la sortie peut être avantageuse, d’abord pour créer du buzz, ensuite pour créer des polémiques et enfin, bien sûr, pour générer des ventes, des entrées, des visites de sites, etc. Ici, la contrariété est venue, au départ, du refus par la SNCF et la RATP, via leur régie publicitaire, de la campagne d’affichage du film : trop confessionnel, trop prosélyte, contraire à la neutralité exigée du service public. Pour les médias (CNews, JDD, Europe 1) de Vincent Bolloré, financeur décisif de la production (via Canal+), c’était pain bénit pour promouvoir le film dès sa sortie. Il n’en fallait pas plus pour insister sur l’antichristianisme du service public, sur un film victime de la censure du sacré chrétien dans notre culture… Pour Steven Gunnel, « privés d’affiches dans les gares ou les métros, les fidèles sont privés du droit de voir leur foi annoncée, et les curieux du droit d’être intrigués ». Les dénonciations de la laïcité intolérante et de l’antichristianisme dans les « médias Bolloré » ont ensuite trouvé du renfort auprès de la justice de Marseille : le maire de cette ville, qui avait annulé la projection prévue dans une salle de la ville, a dû la reprogrammer sur l’injonction du juge administratif. Rappelons-le quand même : quels hurlements n’aurait-on pas entendu dans les rédactions à la solde de V. Bolloré si d’aventure un film de ce genre, inspiré de l’islam, sortait dans les salles…

La conséquence de cette campagne était inévitable : alors que le film n’a guère de visée politique, et même si S. Gunnel était sincère en disant que V. Bolloré est intervenu « miraculeusement » (sic) dans son jeu financier, la polémique l’a entraîné dans le sillage sulfureux de milliardaires catholiques qui ne cachent pas leurs sympathies politiques pour l’extrême droite. Des collectifs catholiques indignés ont appelé à boycotter le film qui, vu les soutiens reçus, à la fois pour le financement et la promotion, « banalise » selon eux les idées d’extrême droite. À l’inverse, pour Hubert de Torcy, président de Saje Distribution, cette polémique est évidemment « providentielle » et, pour Sabrina Gunnell, elle « a réveillé les consciences ». Les réalisateurs et le distributeur dénient bien sûr toute responsabilité dans cette dérive politique. Ils n’ont rien demandé, disent-ils, au sénateur d’extrême droite Stéphane Ravier, qui leur a judicieusement conseillé de déposer le référé-liberté (une procédure d’urgence) devant le tribunal administratif de Marseille, avec le succès qu’on sait… Soit, mais le résultat « moral », c’est quand même un triste destin, en cette année jubilaire, pour un film censé célébrer l’amour, la compassion, la paix et la joie procurés par le cœur de Jésus ! Un succès assombri aussi par l’annonce que L’Emmanuel, objet de nombreuses critiques d’autres catholiques en France, était soumis par Rome à une « visite apostolique » pour corriger des dysfonctionnements internes…

Une laïcité peu inspirée et contre-productive

Le jugement du tribunal de Marseille ramène au rôle joué par la laïcité française dans cette affaire. Sa « fermeté » a abouti, il faut bien le dire, à un flop et même au résultat inverse de celui qui était désiré au début avec le refus de l’affichage et plus tard avec la tentative d’interdiction du maire de Marseille (qui n’est pas connu comme un intransigeant laïque). Les deux décisions ont boosté les entrées dans les salles et multiplié les salles qui projetaient le film. De quoi faire réfléchir sur un paradoxe apparent : si dans nos sociétés européennes postchrétiennes, les institutions historiques – les Églises en particulier – sont en fort recul, le religieux reste vivant et se manifeste de multiple manière, et même dans le catholicisme semblent depuis quelque temps renaître des réveils attestataires et identitaires, qui font droit au sentiment religieux, à des sacralités perdues, à des pratiques populaires. Dans des décisions comme celles de l’affichage du film ou de sa non-programmation dans une salle, ce ne sont donc pas des prétentions de l’Église qui sont empêchées, mais des questionnements, des attentes, un désir de connaissance voire de retrouvailles avec une tradition… et il ne faut pas s’étonner que nombre de spectateurs, même « de gauche » ou « mécréants », soient allés voir le film comme par défi, justement à cause des obstacles créés « au nom de la laïcité ». Bien entendu, ce ressort est soutenu aussi par le bruit de fond, devenu obsédant et seriné par qui on sait, du « grand remplacement » ou de la « subversion » par l’immigration musulmane, ou d’une rhétorique qui rejette la faute de tous nos malheurs sur l’athéisme laïque et l’abandon des « valeurs » chrétiennes.

Dans ces conditions, la loi de 1905 devrait-elle être revue et corrigée ? Elle a de grandes qualités, mais l’obsession de l’islam et des écarts islamistes lui bouche la vue sur des évolutions substantielles, plus invisibles, du religieux. Peut-être, contrairement à la tendance actuellement dominante, faudrait-il des interprétations plus fines, moins tranchées à la hache, moins alignées sur l’« institutionnel », dans une nation où le problème n’est plus la séparation – acquise – de l’Église et de l’État, mais la présence multiple d’un spirituel « sans fin », très bien attesté finalement et promis par le succès improbable de Sacré Cœur.