Le catholicisme enchanté de la France d’autrefois
Dans « En quête d’esprit » sur CNews, le catholicisme enchanté d’autrefois, avec ses anges luttant contre les démons, est pris au premier degré et mis au service du traditionalisme politique de Vincent Bolloré.
Le 3 mars 2024, le spectateur de CNews désireux de prendre de la hauteur pouvait s’élever pendant son déjeuner dominical en regardant l’émission « En quête d’esprit ». Autour d’une table et de l’animateur Aymeric Pourbaix, directeur de l’hebdomadaire traditionnaliste La France catholique, au titre si évocateur, propriété (comme CNews) de Vincent Bolloré depuis 2018, on discutait ce jour-là des « mystères de la messe » en compagnie de Véronique Jacquier, journaliste à la même France catholique, d’un grand abbé ensoutané (d’une soutane à trente-trois boutons, en souvenir de l’âge du Christ lors de sa mort ?), d’une religieuse membre des franciscaines réparatrices de Jésus-Hostie et d’une dame, convertie du protestantisme, qui venait d’organiser quarante heures d’adoration eucharistique « dans une situation périlleuse pour la France et l’Église ». Dans sa présentation, Aymeric Pourbaix a rappelé l’importance de la messe pour les catholiques, les polémiques « féroces » qu’elle a suscitées par le passé, la force procurée par le sacrifice du Christ, renouvelé lors de chaque messe, « pour lutter contre le mal et s’engager au service des autres ». Même si « les mystères » du titre sacrifiaient plutôt à la mode actuelle de la curiosité pour les secrets et les arrière-mondes, il n’y avait pas là de quoi sauter en l’air et encore moins tomber de sa chaise. On a eu droit à une présentation sans doute un peu traditionnelle, mais surtout pieuse, avec quelques rappels historiques, du sens de la messe.
Le dimanche précédent, une déclaration d’Aymeric Pourbaix avait provoqué un tollé : à propos de l’inscription dans la Constitution du droit à l’interruption volontaire de grossesse, il avait affirmé que l’avortement était, avec 73 millions de décès annuels, la première cause de mortalité dans le monde (affirmation comparée, dans une infographie, aux 10 millions de morts dues au cancer et aux 6, 2 millions par le tabac). Laurence Ferrari, une des journalistes vedettes de la chaîne, ayant très vite fait savoir son désaccord avec cette déclaration (et son soutien à l’inscription de la liberté d’avorter dans la Constitution), CNews a fait ensuite bloc derrière elle en plaidant l’erreur. Mais la réputation d’« En quête d’esprit » était faite – grâce au scandale.
Un esprit pieux
En réalité, l’émission existe depuis 2020, même si elle est restée quelque peu dans l’ombre par rapport aux talk shows politiques dont CNews entretient en permanence les controverses et où il arrive qu’on se crie dessus copieusement. Elle a fait l’objet de plusieurs enquêtes dans les médias qui se sont intéressés à la religion de Vincent Bolloré. Lors de sa création, les invités (souvent un religieux en habit et une personne laïque traditionnaliste) étaient censés « aborder l’actualité d’un point de vue spirituel et philosophique » – autrement dit, si l’on comprend bien, éclairer les événements politiques et sociaux à la lumière de la foi chrétienne.
Or la réalité est très différente : il s’agit d’une émission proprement religieuse, sans disputes, qui promeut le retour à la piété catholique de jadis, ses dévotions pour lutter contre les forces du mal, ses saints et ses anges (luttant contre le Diable et ses démons), sa vénération de Marie et ses pèlerinages, sa lecture miraculeuse de l’histoire de France et de son « blanc manteau d’églises ». Pour retrouver de la « spiritualité », ce mot-fétiche qui a remplacé la « foi au Christ », on préfère le retour à la vieille chrétienté (bretonne), aux racines chrétiennes de la France, dont Vincent Bolloré est apparemment nostalgique. Cela implique aussi, très naturellement, la résistance à l’islam conquérant, et l’adhésion aux idées politiques d’Éric Zemmour.
Dans « En quête d’esprit », il est donc question d’histoires devenues étrangères, folkloriques, inconnues de la plupart de nos contemporains, même quand elles sont dans la Bible. Ainsi, dans une émission sur l’archange saint Michel, Pourbaix a fait rire en évoquant une « guerre civile » entre les anges : Satan/Lucifer, que son orgueil et sa tentative de se rendre l’égal de Dieu, a été précipité par saint Michel et l’armée des bons anges dans les profondeurs de l’Enfer, en compagnie des démons qui le suivaient. Cette histoire est évoquée par les prophètes Isaïe en 14, 12-15, et Ezéchiel en 28, 12-19, ainsi qu’au chapitre 20 du livre de l’Apocalypse. En parler comme d’une « guerre civile entre les anges fidèles et anges rebelles » pour l’actualiser était peut-être suggestif, mais surtout non crédible voire cocasse dès lors qu’on la présentait comme ayant réellement eu lieu. Dans cette émission pieuse, le catholicisme enchanté d’autrefois est pris au premier degré.
Bolloré à la manœuvre
L’émission aurait été décidée par Vincent Bolloré lui-même, « Bolloré le catholique », selon une excellente enquête réalisée par La Croix dès 20211. Il voulait qu’on « parle de Dieu » après la crise sanitaire, où l’on n’avait parlé « que de souffrance et de mort ». Dans le portrait nuancé que les journalistes dressent de lui, Bolloré apparaît « pétri de convictions, de contradictions et d’intérêts multiples », et comme un catholique à la foi « un peu enfantine » : « Il aime les reliques. Les images de saints qui épaississent son portefeuille (son préféré serait Antoine de Padoue). Les médailles miraculeuses – celle qu’il porte au cou, celles qu’il peut offrir à des collaborateurs en marge d’un conseil d’administration. » Comment l’intelligence de la foi qu’aime à prôner l’Église actuelle serait-elle sa tasse de thé ?
Pour autant, ce n’est pas un niais, et il ne manque ni de flair ni d’opportunisme, ni de faire savoir qu’il est le patron qui décide et ne plaisante pas. L’enquête de La Croix rapporte qu’il a répondu en 2021 au préfet des Yvelines, qui se plaignait de ce qu’animateurs et participants aux débats ne parlent qu’insécurité et péril islamiste, en diffusant sur CNews la messe de la nuit de Noël à Trappes. La réputation (d’ailleurs contestable) d’emprise islamiste de cette ville n’est plus à faire, mais la réputation du curé de la commune, « rassembleur des communautés », faisait aussi l’objet de grands éloges. CNews a aussi diffusé en direct la messe de l’Assomption, depuis Lourdes en 2021 et depuis Marseille en 2023 : on rappelle désormais chaque année, à cette occasion, la consécration de la France à la Vierge par Louis XIII pour la remercier de la naissance d’un fils.
Pour diffuser ses préférences en matière religieuse, Bolloré dispose en fait de plusieurs médias, et la question se pose : où est vraiment Bolloré le catholique ? Du côté de la spiritualité pieuse ou de celui du traditionalisme politique ? Début juillet 2022, quand il a imposé pour la couverture de Paris-Match la photo du cardinal guinéen Robert Sarah, connu pour ses positions conservatrices et adversaire notoire du pape François, il était difficile de ne pas y voir une prise de position politique. La rédaction du magazine s’en est indignée, et le rédacteur en chef, Bruno Jeudy, qui avait mené la fronde, a été licencié. Vincent Bolloré n’était pas encore officiellement propriétaire de l’hebdomadaire, mais il ne fait guère de doute qu’il tirait déjà les ficelles. Et on ne peut manquer de replacer cette initiative dans ses choix politiques d’ensemble : sa complicité avec Éric Zemmour, dont il avait favorisé l’ascension sur CNews ; son inébranlable soutien à Cyril Hanouna, animateur d’émissions populistes sur la chaîne C8 (« Touche pas à mon poste » et « Balance ton post ») ; sa décision inflexible de placer à la tête du Journal du Dimanche le journaliste d’extrême droite Geoffroy Lejeune, ancien directeur de la rédaction de Valeurs actuelles (qui l’avait licencié pour extrémisme !) ; le renvoi sanctionnant toute prise de distance d’un journaliste par rapport au propriétaire.
Le centriste chrétien-démocrate qui’l était s’est fortement raidi sur l’immigration et l’identité française, Éric Zemmour est devenu un de ses proches, il en veut beaucoup à Macron qui aurait limité ses ambitions de rachat (et de contrôle) des médias, et pour des raisons éditoriales, semble-t-il, s’est récemment rapproché de Jordan Bardella.
Trouvera-t-il aussi le complément philosophique d’« En quête d’esprit » auprès d’une nouvelle recrue de CNews ? Le samedi 2 mars 2024, à 12 heures, c’était en effet la première d’une nouvelle émission, « Face à Michel Onfray », destinée, selon son animatrice, Laurence Ferrari, à « prendre de la hauteur » dans l’analyse des « mouvements qui traversent la société, en France et dans le monde ». Durant ce premier face-à-face, les propos d’Onfray – que Ferrari présente avec déférence comme un perdreau de l’année quasi inconnu, qu’elle serait la première à inviter sur un plateau (« docteur en philosophie », « libre penseur parmi les plus lus à l’étranger » et « issu d’un milieu modeste ») – ont été prometteurs : demandant qu’on « arrête de faire du commentaire idéologique », Onfray aimerait qu’on cesse de classer Marine Le Pen à l’extrême droite et qu’on prenne enfin conscience que Macron a pour projet d’« euthanasier la paysannerie française ».
Ainsi vont les émissions censées donner de la hauteur spirituelle et de la profondeur philosophique sur les chaînes de M. Bolloré, avec les talk-shows politiques virulents, artificiellement mis en scène par Pascal Praud et consorts ou l’émission de divertissement de Cyril Hanouna, d’une vulgarité sans nom. Mais, comme pour le Journal du Dimanche, force est de convenir que se prêtent et s’empressent désormais à ces émissions toutes sortes d’honorables et distinguées personnalités politiques, intellectuelles, littéraires, artistiques, religieuses, emportés par le vertige des plateaux – ou malades de ne pas en être assez.
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Lors de son audition par les députés, le 13 mars, par la commission d’enquête sur l’attribution, le contenu et le contrôle des autorisations de services de télévision numérique terrestre, Vincent Bolloré, la fleur au fusil, n’a pas eu de mal à envoyer fâcheux et grincheux se faire voir ailleurs. Il n’intervient sur rien, il n’est au courant de rien. Le succès de CNews ? « Elle dit la vérité et c’est un espace de liberté […] ce n’est pas une chaîne d’opinion, mais d’information. » Ses convictions ? « Je suis démocrate-chrétien, pour la démocratie et la vie de la nation. “Chrétien”, ce n’est pas un vilain mot, cela fait référence à la charité et l’espérance, cela coule dans mes veines. ». Et d’ailleurs, n’est-ce pas, « les plus grands saints pèchent sept fois par jour ». À propos de l’« erreur technique » sur l’IVG, saint Vincent Bolloré se permet même une réflexion profonde : « Se heurtent dans cette affaire deux libertés : il y a la liberté des gens à disposer d’eux-mêmes et la liberté des enfants à vivre. » Où l’on voit surtout que ces auditions, où les questions et les réponses sont connues d’avance, ne remplaceront jamais une enquête précise sur ce qui se dit et se pratique réellement dans l’univers des grandes entreprises, médiatiques et autres.
- 1. Héloïse de Neuville et Mikael Corre, « Vincent Bolloré, un industriel que rien n’arrête », La Croix, 12 novembre 2021.